L’accaparement des terres agricoles n’inquiète pas la CAQ... pour l'instant

Les fonds d’investissement ne sont assujettis à aucune limite d’achat de terres agricoles québécoises à l’heure actuelle.
Photo: James Brey Getty Images Les fonds d’investissement ne sont assujettis à aucune limite d’achat de terres agricoles québécoises à l’heure actuelle.

Philippe Couillard et Jean-François Lisée ont promis jeudi de lutter contre l’accaparement des terres par des fonds d’investissement. Mais là où les chefs libéral et péquiste ont vu un problème à combattre, François Legault n’a rien vu de concret.

« Si on voit qu’il y a un problème d’accaparement de terre par des financiers comme Pangea, on va agir », a dit le chef caquiste, depuis Saint-Colomban. « Mais actuellement, personne n’a démontré que c’est Pangea qui a fait augmenter le prix des terres. »

À son avis, « il faut voir » : « Y a-t-il ou non accaparement, ou c’est tout simplement que les terres au Québec étaient beaucoup moins chères qu’ailleurs et qu’elles ont commencé à augmenter ? »

Avant lui, le chef libéral s’est engagé à imposer une limite d’achat annuelle de 100 hectares — soit la superficie des plaines d’Abraham — aux fonds d’investissement.

C’est le « comble du cynisme », a répliqué le Parti québécois, qui a déposé un projet de loi prévoyant exactement cela en 2016 et qui n’a jamais été étudié par le gouvernement Couillard.

Les fonds d’investissement ne sont assujettis à aucune limite d’achat à l’heure actuelle. Et pour cause, a pesté le candidat péquiste André Villeneuve, qui a déposé le projet de loi « visant à contrer l’accaparement des terres agricoles ».

« La CAQ n’a jamais voulu admettre qu’il y avait un problème, le Parti libéral n’a jamais voulu admettre qu’il y avait un problème », a-t-il déploré.

Lisée écorche Pangea

Les mesures visant à freiner l’accaparement des terres sont-elles des attaques frontales contre la société Pangea, qui a été cofondée en 2012 par un proche de François Legault, Charles Sirois ? À l’été 2017, Pangea ne possédait pas moins de 6000 hectares de terres répartis dans six régions administratives : Saguenay–Lac-Saint-Jean, Lanaudière, Estrie, Bas-Saint-Laurent, Centre-du-Québec et Chaudière-Appalaches, selon le Registre foncier du Québec.

« S’il y en a qui veulent faire des interprétations, libre à eux ou à elles. […] Je n’ai prononcé le nom d’aucun adversaire politique dans ce dossier-là », a répondu Philippe Couillard.

Tout à fait, a pour sa part attesté le chef du PQ, Jean-François Lisée. « Nous allons […] empêcher des investisseurs non agricoles d’acheter des terres, on va réduire la pression sur l’augmentation de la spéculation. Pangea, qui est le principal acteur, est parrainé par deux amis de François Legault », n’a-t-il pas manqué de rappeler.

Cela dit, le chef péquiste estime qu’il y a « un vrai débat » à avoir au sujet de Pangea. « Est-ce que, dans certains cas, ça aide la relève à devenir propriétaire ? Est-ce que, dans certains cas, ça pousse à la spéculation ? » a-t-il demandé. Il s’est engagé à faire « une vraie étude » de ce modèle d’affaires, pour combler les lacunes de l’étude « extraordinairement insatisfaisante » qu’a publiée Québec en avril 2018.

Pangea a dit jeudi trouver « malheureux » de se retrouver au coeur d’un débat « qui semble être politique ». Elle soutient qu’elle n’est pas un fonds d’investissement, mais plutôt une société agricole « qui se finance différemment ». Elle se défend de faire monter la valeur des terres agricoles.

En bref, Pangea achète des terres et s’associe à des agriculteurs locaux pour créer une société de production agricole, au sein de laquelle les équipements sont mis en commun et les profits, partagés.

Au printemps 2017, la Caisse de dépôt et placement du Québec et le Fonds de solidarité FTQ ont investi conjointement 20 millions de dollars dans l’entreprise.

Mercredi, le président de l’UPA avait mis en garde le chef de la CAQ au sujet de Pangea. « S’il devient premier ministre, j’espère que [ses liens avec Charles Sirois et l’ex-vice-président de la Caisse de dépôt Christian Dubé] n’auront pas d’incidence sur des décisions que le gouvernement pourrait prendre », avait lancé Marcel Groleau. À son avis, « Pangea est un modèle qui mise sur la spéculation, encouragé par la Caisse de dépôt et le Fonds de solidarité au détriment des fermes familiales et de la relève agricole, de l’habitation et de l’occupation du territoire ».

Avec Karl Rettino-Parazelli et Guillaume Bourgault-Côté

Les promesses en agriculture

Philippe Couillard et Jean-François Lisée ont visité les locaux de l’Union des producteurs agricoles (UPA) à tour de rôle, jeudi, et ils ont profité de la journée pour dévoiler leurs promesses en agriculture.

Le chef du PLQ a promis aux membres du conseil général de l’UPA de « maximiser l’admissibilité de la relève agricole aux fonds gouvernementaux grâce à une révision de l’ensemble de ces fonds » en plus de revamper la Loi sur la protection des territoires et des activités agricoles afin de la rendre à la fois « plus simple et plus efficace ».

Portée au pouvoir, la formation politique de François Legault mettrait sur pied un nouveau programme de crédit de taxes foncières agricoles dès 2019. D’ici là, un gouvernement verserait 20 millions supplémentaires par année en guise de compensation aux producteurs agricoles accablés par une hausse des taxes foncières, a précisé M. Couillard jeudi.

Le PQ s’est quant à lui engagé à obliger l’ensemble des institutions québécoises — hôpitaux, écoles, ministères — à servir des menus constitués à 50 % d’aliments québécois. Le parti ignore cependant quel est son point de départ, puisqu’il ne connaît pas la proportion de nourriture d’ici qui se trouve actuellement dans les assiettes de ces établissements.

Parmi les dix-neuf engagements dévoilés par le PQ se trouve aussi celui de reproduire le modèle « Aliments du Québec » en créant des certifications régionales, à l’image de l’initiative volontaire « Saveurs du Bas-Saint-Laurent ». Le parti souhaite aussi « mettre en marche le processus vers l’étiquetage des OGM », entamé il y a quinze ans, et « bonifier l’appui de l’État à la conversion au biologique ». Il prévoit des dépenses de 89 millions sur cinq ans pour ses engagements.

Québec solidaire a indiqué que ses engagements en agriculture seront dévoilés dans les prochains jours.

Le PQ refuse de s’engager à bonifier le budget de la Financière agricole

Le Parti québécois a refusé jeudi de s’engager à verser 630 millions de dollars à la Financière agricole du Québec, tous les ans, tel que lui a demandé l’Union des producteurs agricoles (UPA).

L’organisation syndicale a interpellé les partis afin qu’ils égalent ce montant, promis en 2009 par le gouvernement du Québec pour une durée de cinq ans, mais diminué au fil des ans depuis.

Or, « le budget de la financière agricole, le problème ce n’est pas qu’il est trop petit, c’est qu’il est mal utilisé », a répondu le chef du PQ, Jean-François Lisée. « Les critères que les libéraux ont mis sont tellement restrictifs que ce n’est pas possible de se qualifier », a-t-il ajouté, en promettant de revoir ces exigences pour que « plus de gens de la relève puissent se qualifier ».

Le leader péquiste a plutôt suggéré de revenir, à terme, « à une situation où les surplus sont réinvestis dans l’agriculture ». « Compte tenu de l’état des finances publiques, est-ce qu’on peut le faire la première année ? Non. Mais c’est un objectif qu’on doit poursuivre », a-t-il suggéré.

L’UPA a formulé le même souhait. Elle a demandé que les surplus dégagés par la Financière agricole soient réinvestis en agriculture plutôt que d’être retournés dans les coffres de l’État pour être utilisés à d’autres fins.

Le chef libéral, Philippe Couillard, s'est aussi refusé à promettre une hausse du budget annuel de la Financière agricole aux membres du conseil général de l'UPA.

«C'est un programme d'assurance, c'est un programme de soutien. Ça dépend du marché. Plus les marchés sont bons, moins la Financière a besoin de budget, et inversement. Ça varie», a-t-il expliqué. Par ailleurs, il a «appelé à la prudence» les gestionnaires de la Financière agricole. «C'est tentant d'aller faire toutes sortes de choses avec ça. Mais, il faut savoir qu'on a besoin de ça lorsque des urgences se produisent. Si on ne les avait pas les surplus, on aurait eu de la difficulté à trouver les 80 millions pour les éleveurs de porcs. [...] Les surplus, ce n'est pas une mauvaise chose», a-t-il insisté.