L’eau, un enjeu électoral pour Abitibi-Ouest

Un milieu humide à proximité du site où l'entreprise Sayona Mining prévoit d’exploiter un gisement de lithium, près de La Motte. 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un milieu humide à proximité du site où l'entreprise Sayona Mining prévoit d’exploiter un gisement de lithium, près de La Motte. 

Dans l’ouest de l’Abitibi, lorsqu’on parle de richesses naturelles, on fait souvent référence à de l’eau plutôt qu’à de l’or. Décrite par les Abitibiens comme la plus pure au monde, l’eau de la région s’impose d’ailleurs comme un enjeu clé de la campagne électorale en cours.

Cette eau, les Abitibiens la doivent à l’esker Saint-Mathieu-Berry, une formation géologique vieille de milliers d’années qui s’étire sur près de 135 kilomètres, jusqu’à la baie James. Ce filtre naturel, composé de sable et de pierre concassée, constitue pour eux une immense source de fierté.

« Au secondaire, quand les professeurs nous expliquaient ce que c’était pour qu’on en soit fiers, ils nous disaient que ça pouvait prendre 100 ans avant qu’une goutte d’eau tombe au fond et se ramasse dans le fond de la rivière souterraine », raconte Rodrigue Turgeon du Comité citoyen de protection de l’esker.

Le groupe est préoccupé par l’avènement annoncé d’une mine de lithium à 50 mètres d’une section de l’esker, près de la petite ville de La Motte, à 30 km d’Amos. Piloté par l’entreprise australienne Sayona Mining, ce projet vise à creuser une mine à ciel ouvert de 200 mètres de profondeur sur une longueur de 1 kilomètre.

La compagnie décline toutes les demandes d’entrevue. Sur son site Web, elle avance que « l’esker est totalement protégé » et affirme que l’étude d’impact qu’elle a réalisée le prouve.

Or tous ne sont pas de cet avis. « C’est une étude environnementale incomplète », fait valoir le directeur de la Société de l’eau souterraine Abitibi-Témiscamingue (SESAT), Olivier Pitre. Au terme d’une analyse fouillée de l’étude produite par la compagnie, son organisme écarte les « scénarios extrêmes », dont la contamination de l’eau de source produite par la compagnie Eska près d’Amos. Toutefois, il appréhende des « impacts majeurs » sur les eaux souterraines de La Motte et réclame la tenue d’un Bureau d’audiences publiques (BAPE) pour s’assurer qu’on mène des études plus rigoureuses.

Le climat de suspicion envers la minière est d’autant plus grand qu’elle cherche à ne pas se soumettre à un BAPE et a présenté un projet de production de 1900 tonnes par jour, juste en dessous du seuil de 2000 tonnes à partir duquel c’est obligatoire de le faire. À l’époque où ils donnaient encore des entrevues, les porte-parole de l’entreprise ont plaidé l’urgence de démarrer leurs activités et fait valoir que la tenue d’un BAPE les retarderait trop.

Or, à la vue des promesses électorales, tout laisse croire qu’elle n’y échappera pas. La candidate de la CAQ Suzanne Blais, le candidat du Parti québécois Sylvain Vachon et la candidate de Québec solidaire Rose Marquis se sont tous prononcés en faveur d’un BAPE pour le projet. Quant aux libéraux, ils s’y étaient déjà engagés avant la campagne.

Un tel consensus peut sembler étonnant dans une région réputée pour ses mines. Or Abitibi-Ouest se distingue en cette matière. La plupart des mines de la région se trouvent dans les deux circonscriptions voisines dans l’axe Val d’Or–Rouyn-Noranda. Abitibi-Ouest, elle, est surtout active dans les industries du bois et de l’agriculture.

« On n’a pas un ADN de prospecteurs et de mineurs ici, remarque Rodrigue Turgeon. En sachant cela, ce n’est pas difficile de comprendre que les gens ont de la misère avec ce projet. »

D’emblée, ajoute-t-il, « la pénurie de main-d’oeuvre rend le projet moins attrayant ». L’argument de la création d’emplois, si efficace en temps normal, n’est en effet pas très séduisant à l’heure actuelle.

Par contre, l’idée qu’un tel projet puisse revitaliser le village de La Motte touche une corde sensible. Le village de 500 âmes n’a même plus de dépanneur et de station-service… Joint mercredi, le maire de la municipalité n’a pas rappelé Le Devoir, mais le conseil municipal a déjà adopté une résolution en faveur du projet de Sayona.

Dans la région, le sujet est sur toutes les lèvres. Il faut dire que les gens ne sont pas peu fiers de leur esker. À Amos, on y fait référence partout : Hôtel des eskers, Théâtre des eskers, Groupe de médecine familiale des eskers…

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Rodrigue Vachon (à gauche) et Élise B. Dowdy (à droite) du Comité citoyen de protection de l’esker et Marc Nantel du Regroupement vigilance mines de l’Abitibi–Témiscamingue

« L’esker, c’est l’âme de la place et ça a frappé l’imaginaire des gens », explique Marc Nantel du Regroupement vigilance mines de l’Abitibi-Témiscamingue (REVIMAT).

Au-delà du projet de Sayona, il plaide pour qu’on protège l’ensemble de l’esker ainsi que les milieux humides et les tourbières qui se trouvent près du site.

En attendant, la mobilisation contre ce projet est sans précédent, observe-t-il. « Je n’ai jamais vu ici une mobilisation citoyenne aussi forte contre un projet minier, dit-il. D’habitude, on est quatre ou cinq. »

Est-il rassuré par le fait que tous les partis se sont engagés à tenir un BAPE ? « Les quatre candidats l’ont fait, mais j’ai une inquiétude. Legault a dit publiquement que si les citoyens veulent un BAPE, ils allaient l’avoir. Mais du même souffle, il a dit à Rouyn-Noranda que ça prenait trop de temps au Québec pour octroyer des permis d’exploitation minière et qu’il allait accélérer. Mais quand on accélère, on laisse tomber les sources d’irritation et on sait bien que les consultations citoyennes, ça irrite beaucoup l’industrie. »

2 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 6 septembre 2018 06 h 56

    Il n'y a pas que le

    cas de l'Abitibi. C'est toute la gestion de l'eau dans tout le Québec (et tout le Canada) qui est en jeu. Et ce qui devrait le plus nous inquiéter, ce sont les soiffards américains qui au fond se foutent des quelques milliards en plus ou en moins que l'Alena par exemple fait gagner aux canadiens ou aux américains... C'est l'eau qui sera le grand chantier des futurs (sinon des immédiats) conflits. Je parierais qu'un Alena très favorable au Québec et au Canada se signerait dans les minutes qui suivent si la question de l'eau ouvrait la porte au prédateur américain - et qui sait si ce ne sera pas le cas dans les petits caractères d'une quelconque annexe...

  • Jean Richard - Abonné 6 septembre 2018 11 h 19

    La vigilance

    Il y a eu l'or en or, il y a eu et il y a encore l'or noir, qu'on envie à l'Alberta en ayant l'air de préférer s'en passer. Et maintenant, c'est l'or blanc, qu'on arrache à la terre pour installer sous le plancher des voitures à batteries. L'or blanc, le lithium, est relativement abondant dans la nature. Mais avant qu'il devienne un matériaux utilisable dans une grosse batterie de voiture, il lui faut subir une série de transformation impliquant des substances chimique et... de l'eau. En Amérique du Sud, d'où provient une grande partie du lithium utilisé jusqu'à maintenant, il semble que les sociétés minières ne soient pas toujours perçues comme des anges salvateurs de l'environnement. Les mots pollution et corruption viennent souvent aux lèvres des gens touchés par les ravages de ces mines.
    L'or noir a son Fort McMurray, l'or blanc pourrait avoir le sien si on laisse les minières en pleine liberté dans le paysage abitibien. Et la première et plus importante ressource menacée, c'est l'eau.
    Les Abitibiens doivent rester vigilants : leur environnement en dépend. On ne doit pas sacrifer l'eau potable de toute une région pour alimenter la croissance infinie de la production automobile. Et il ne faut pas laisser les sociétés minières occuper des pans entiers de territoire pour le profit de leurs actionnaires et au détriment de l'environnement.
    Face aux sociétés minières reliées à la toute-puissante industrie automobile, la suspicion est le début de la sagesse.