Abitibi-Ouest après François Gendron

Élu pour la première fois en 1976, François Gendron a été réélu 10 fois dans Abitibi-Ouest avant son retrait de la vie politique au printemps. «Les Abitibiens, quand ils baissent les bras, c’est pour mieux se retrousser les manches», a-t-il dit sur le ton d’une formule souvent répétée. «Ça, tu devrais l’écrire.»
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Élu pour la première fois en 1976, François Gendron a été réélu 10 fois dans Abitibi-Ouest avant son retrait de la vie politique au printemps. «Les Abitibiens, quand ils baissent les bras, c’est pour mieux se retrousser les manches», a-t-il dit sur le ton d’une formule souvent répétée. «Ça, tu devrais l’écrire.»

En Abitibi-Ouest, on vote « Gendron » de génération en génération depuis 1976 pratiquement sans se poser de questions. Avec le départ du vétéran péquiste, le jeu politique s’ouvre pour la première fois depuis plus de 40 ans. Reste à savoir si ce coin de pays souvent négligé pourra en profiter pour être entendu.

« Avant, à Abitibi-Ouest, c’était comme si on ne vivait pas vraiment une élection. Là, c’est le contraire, tout le monde est vraiment désemparé », lance Kate Blais, une jeune professeure de philosophie de la région.

« François, on lui faisait confiance, ce n’était pas un député fantôme. On pouvait aller le voir si on avait des problèmes. »

Mais Kate n’a elle-même jamais voté pour François Gendron. Comme bien des jeunes d’ici, c’est ailleurs qu’elle a fait son éducation politique, pendant ses études à Québec, à 860 km de là. Après un baccalauréat à l’Université Laval à Québec, cette native d’Amos s’est fait offrir un projet d’études de deuxième cycle à Berlin.

Mais elle a préféré rentrer tant son attachement à la région est viscéral. Sur un ton pétri de fierté et de tendresse, elle évoque les talles de bleuets à perte de vue, les centaines de lacs et ces ciels de fin de journée qu’on contemple depuis les routes.

Son Abitibi est un territoire de gens besogneux et habitués de se débrouiller tout seuls, dit la jeune femme, qui travaille sur des chantiers de construction pendant ses vacances. « C’est comme si on avait intériorisé le fait que personne ne s’occupe jamais de nous autres. »

Quand on l’interroge sur les enjeux de l’élection, elle parle des horaires des garderies qui conviennent mal aux travailleurs miniers, des infirmières précaires qui passent leur temps sur la route entre deux hôpitaux, de toutes ces décisions qui se prennent à Québec sans que les gens de la place soient consultés, un thème récurrent dans les conversations ici.

Contrairement aux deux autres circonscriptions de la région, il y a peu de mines dans Abitibi-Ouest. Moins présente qu’autrefois, l’industrie de la forêt demeure quant à elle très présente, tout comme l’agriculture. On regarde d’ailleurs avec méfiance ici les négociations entre le Canada et les États-Unis sur le libre-échange. « Mon chum est inquiet à cause de Trump, il est agriculteur », signale Sylvie, rencontrée dans les estrades de la Foire du camionneur de Baraute sous la pluie battante. « Lui, il est dans la culture de grains, mais il a des chums qui ont encore des fermes laitières. »

L’attrait des mines

Toutefois, le sujet qui préoccupe le plus de gens, c’est le manque de travailleurs, note son ami Marian, assis juste à côté. « Il y a deux restaurants à Baraute et les deux ferment les matins pour les déjeuners parce qu’ils manquent de monde. »

Marian ajoute que « tout le monde est dans les mines. » Lui-même travaille à Malartic dans la circonscription voisine, à 75 km de là.

Le problème touche l’ensemble de la circonscription. Près d’Amos, le producteur de miel David Ouellet peine lui aussi à recruter du personnel. « On ne réussit pas à avoir de monde », déplore-t-il. « C’est à la grandeur de la province, mais je dirais que la pénurie de main-d’oeuvre est encore pire ici à cause des mines. Ça donne des jobs très payantes peu importe le niveau d’instruction. Les jeunes ne veulent pas travailler à 15 $ l’heure parce qu’ils sont capables d’aller chercher beaucoup plus dans les mines. »

Dire que les gens d’ici passent leur temps sur les routes relève de l’euphémisme. Des routes dangereuses où les accidents sont nombreux. Ici, tout le monde a son histoire d’orignal contourné de justesse sur la 117 ou la 111.

Entre les bouleaux et les conifères qui défilent le long des routes, on voit souvent poindre un mémorial en souvenir d’une autre victime fauchée. Comme cette photo de jeune femme décorée de fleurs de plastique sur la 111 entre Taschereau et Amos. À côté, on a même déposé des morceaux de la carcasse de la voiture qui donnent froid dans le dos.

Et c’est sans parler de l’hiver. Du manque de dessertes en autocar. Déjà isolée, la région l’est encore plus par mauvais temps. Dès lors, toutes les promesses électorales liées à la sécurité routière attirent l’attention et presque tous les candidats de la région en parlent.

Dans Abitibi-Ouest, les sondages laissent présager une lutte serrée entre Sylvain Vachon, un ancien de l’Union des producteurs agricoles (PQ), la commerçante Suzanne Blais (CAQ) et le commerçant Martin Veilleux (PLQ). Sur le terrain, on remarque que les libéraux ont moins la cote que dans le reste de la région (Abitibi-Est et Rouyn ont élu le PLQ aux dernières élections), et Québec solidaire y est presque deux fois moins populaire que dans la circonscription de Rouyn-Noranda–Témiscamingue.

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C’est le nombre d’habitants que compte la ville d’Amos, selon les chiffres de la MRC. Il s’agit de la plus grosse ville de la circonscription. Et des sources signalent qu’elle aimerait bien avoir un député qui vient de la place.

Comme quoi Abitibi-Ouest est différente des autres. Même sans François Gendron, il y subsiste « un fond péquiste » notent plusieurs. Or d’autres facteurs entrent en ligne de compte dans les intentions de vote, dont l’envie d’être du côté du pouvoir. Aussi populaire fût-il, François Gendron a passé le plus clair de son temps dans l’opposition, ces dernières années. D’emblée, des sources signalent qu’Amos, la plus grosse ville de la circonscription (12 000 habitants), aimerait bien avoir un député qui vient de la place (Gendron est de La Sarre et le nouveau candidat du PQ, Sylvain Vachon, de Palmarolle, non loin de là).

Joue enfin le facteur de la « personne ». Propriétaire d’une boutique de vêtements, la candidate de la CAQ, Suzanne Blais, a pratiquement habillé toute la circonscription, signalent plusieurs. Sylvie, résidente de Baraute, confie d’ailleurs qu’elle envisage de voter CAQ pour la première fois de sa vie parce qu’elle la connaît un peu. « Je suis un peu embêtée », concède cette nostalgique de René Lévesque.

Quoi qu’il en soit, celui ou celle qui succédera à François Gendron aura beaucoup de route à faire. Au moment de quitter la politique, ce dernier reconnaissait d’ailleurs que c’est ce qu’il avait trouvé le plus difficile. En 42 ans comme député, il dit avoir parcouru l’équivalent de 76 fois le tour de la Terre en kilométrage « seulement dans la circonscription ». C’est ce qu’il faut pour s’assurer que les gens d’Abitibi-Ouest sont entendus. Aussi loin qu’ils soient.
 



Un version précédente de ce texte, dans laquelle on écrivait que Sylvain Rochon était un un ancien de l’Union des producteurs agricoles, a été modifiée.