Le PQ s’en prend aux «prix cassés» d’Air Canada

Le transporteur Air Canada dessert actuellement 67 % des destinations en région<br />
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Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Le transporteur Air Canada dessert actuellement 67 % des destinations en région
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Devant l’aéroport de Baie-Comeau, le Parti québécois a récupéré samedi matin sa promesse de créer un Bureau de la protection des consommateurs du Québec pour mettre sur pied un programme de subventions visant à compétitionner avec Air Canada sur le marché des vols régionaux.

Or le PQ fait le pari de ne jamais avoir à sortir un sou de sa poche, puisqu’Air Canada perdra de cette façon tout incitatif à casser ses prix, à son avis.

Tableau didactique à l’appui, le chef Jean-François Lisée a expliqué la solution imaginée par son parti, qui évite d’utiliser l’expression « prix plancher » puisque la fixation d’un tel mécanisme relève de compétences fédérales dans le domaine de l’aviation.

Ainsi un Bureau de la protection des consommateurs du Québec pourrait-il établir un « prix de référence » pour un vol donné, a-t-il déclaré, en fournissant le chiffre de 380 $ à titre d’exemple.

Si un concurrent d’Air Canada arrive sur le marché, alors « Air Canada va baisser [son prix], descendre à 300 $ », a ajouté le chef, en disant illustrer le mécanisme par lequel le transporteur « casse » selon lui les prix pour éliminer la compétition.

« Qu’est-ce qu’on peut faire nous, au gouvernement du Québec ? », a-t-il demandé. « On va dire : s’il y a un transporteur qui charge moins que le prix de référence, on va donner à son compétiteur l’équivalent du prix cassé, c’est-à-dire, ici, 80 $ par passager. »

Financer les compétiteurs d’Air Canada

En clair : le PQ se dit prêt à subventionner tous les compétiteurs d’Air Canada. Le parti les compenserait à l’aide d’un montant équivalant à la différence entre le « prix cassé » d’Air Canada et le « prix référence » du Bureau de la protection des consommateurs, et ce, dès qu’Air Canada ferait passer ses prix sous le prix de référence.

« À partir du moment où cette politique est en place, personne ne va essayer de casser les prix, parce que ce sera impossible d’accoter le gouvernement du Québec », a parié le chef Lisée. « Donc, cette politique ne coûtera rien. C’est une politique de dissuasion massive de casser les prix. Et donc, on va se retrouver avec un marché compétitif. »

Le PQ se défend de fixer un prix plancher, insistant plutôt sur le fait que le Bureau de la protection des consommateurs « indiquerait un prix de référence ». « On n’a pas le droit de fixer un prix », a reconnu Jean-François Lisée. « Si on fixait un prix, on pourrait mettre à l’amende quelqu’un qui n’utilise pas ce prix-là. On ne met pas Air Canada à l’amende. On dit : on va aider ton compétiteur, parce que tu es en bas du prix de référence. Comme mécanisme, on punit Air Canada indirectement pour ne pas respecter le prix de référence, on aide son compétiteur ; ce qui revient au même à la fin, mais qui est légal. »

Le PLQ « subventionne un monopole »

À cette approche, Jean-François Lisée oppose celle du gouvernement de Philippe Couillard, qui à son avis « subventionne un monopole » en remboursant jusqu’à 60 % des tarifs aériens.

Le PQ souhaite lancer son programme visant à « casser les prix » dans les 100 premiers jours de son mandat et abolir, à terme, le programme de subventions mis sur pied par le gouvernement Couillard.

Il s’en prend directement à Air Canada avec cette annonce. Le transporteur dessert actuellement 67 % des destinations en région. Ailleurs, le service est assuré par de plus petits joueurs comme Provincial Airlines (La Romaine, Sept-Îles, Mont-Joli, entre autres), Pascan Aviation (Baie-Comeau, Bagotville, Mont-Joli, entre autres) et Air Creebec (Val-d’Or, Chibougamau et les communautés cries).

« Maintien » des dessertes d’autocars

Le PQ s’est par ailleurs engagé à octroyer 8 millions de dollars sur quatre ans pour « le maintien de dessertes d’autobus interurbains en région ».

Au cours des dernières années, les services d’autocars ont été considérablement réduits par souci de rentabilité.

Le PQ s’est défendu samedi de capituler devant la perte de services des dernières années en n’annonçant qu’un « maintien » au niveau actuel. « On va répondre aux besoins des MRC qui nous disent que leur réseau est à risque [et ensuite], on va voir si on peut augmenter des dessertes qui n’existent pas », a déclaré Jean-François Lisée. Il a dit souhaiter, « au moins préserver ce qu’on a » et, si possible, « essayer d’étendre » le service.

En 2018 seulement, Québec a octroyé 7 millions au soutien au transport collectif régional, dans le cadre dans le cadre de son Programme d’aide au développement du transport collectif, qui est doté d’une enveloppe globale de 192,4 millions.

Le ciel sans partage

Plusieurs participants au Sommet sur le transport aérien régional ont accusé Air Canada de détenir un monopole et d'imposer des tarifs qualifiés d’« abusifs ». Éclairage sur la situation avec deux experts.


Qu’est-ce qui explique qu’Air Canada détient un monopole sur le transport aérien régional?

« D’abord, Air Canada est la plus grande compagnie aérienne nationale. C’est elle qui détient les plus grandes parts de marché au Québec. Elle a les reins solides et est capable de s’engager dans une guerre dès qu’un autre joueur arrive », explique Isabelle Dostaler, doyenne de la Faculté d’administration à l’Université Memorial de Saint-Jean, à Terre-Neuve.

Pourtant, rien n’empêche un transporteur d’offrir le service dans les mêmes corridors aériens.

« Si un transporteur a les capitaux nécessaires, il peut se lancer, mais Air Canada peut radicalement baisser ses prix pour lui nuire. Air Canada ne dépend pas que des revenus de ses vols aériens régionaux, elle compte sur une diversité de revenus que tous n’ont pas », souligne Mehran Ebrahimi, directeur du Groupe d’étude en management des entreprises aéronautiques de l’UQAM.

Un billet Montréal-Gaspé coûte souvent plus cher qu’un aller-retour Montréal-Paris, pourquoi?

« C’est un problème structurel. Il n’y a pas de densité de population, donc le volume de demandes est faible. Mais d’un autre côté, les gens des régions expliquent que, si les billets étaient moins chers, ils voudraient utiliser plus souvent le transport aérien », indique Mme Dostaler.

« Par contre, il faut faire attention lorsqu’on dit que les billets sont trop chers. Ils ne pourront jamais être gratuits. Ce qui ressort de consultations, c’est que les gens seraient prêts à payer environ 450 à 500 $ un billet d’avion Montréal-Gaspé, par exemple. Les gens tiennent compte du fait que non seulement le transport aérien permet d’économiser des heures de route, mais il procure aussi un gain de productivité, parce qu’on peut travailler pendant un vol, ce qui est plus difficile dans un trajet en automobile », mentionne Mme Dostaler.

Améli Pineda
Le Devoir