Le Québec face à ses enjeux

De moins en moins nombreux pour répondre aux besoins des enfants, les enseignants se disent épuisés et tombent au combat, avec pour résultat que les enfants passent souvent d’un remplaçant à l’autre.
Photo: David Afriat Le Devoir De moins en moins nombreux pour répondre aux besoins des enfants, les enseignants se disent épuisés et tombent au combat, avec pour résultat que les enfants passent souvent d’un remplaçant à l’autre.

Transport : l’urgence du rattrapage

Quasiment absents des débats il y a quatre ans, les transports et la mobilité sont aujourd’hui sur toutes les lèvres. Et le message est clair : les Québécois souhaitent pouvoir se déplacer plus facilement au quotidien. Dans la région métropolitaine, cela s’illustre par un ras-le-bol collectif quant à une congestion routière de plus en plus insoutenable et par une multiplication des demandes de projets de transport collectif. Une ligne rose pour Montréal, un tramway pour l’agglomération de Longueuil, une prolongation de la ligne orange pour les municipalités de la couronne nord, pour ne nommer que ceux-là.

À Québec, si les débats autour d’un troisième lien autoroutier prennent encore beaucoup de place, ils se butent maintenant à un projet de transport collectif structurant et ambitieux. Idem à Gatineau, Sherbrooke et Trois-Rivières… Et les choses ne sont guère différentes en région éloignée, où les demandes pour du transport intra et interrégional — qu’il soit terrestre, ferroviaire ou aérien — n’ont jamais été aussi nombreuses. Reste maintenant à savoir d’où viendra l’argent.

Florence Sara G. Ferraris

   

Laïcité : l’épineuse question religieuse

Le chef libéral Philippe Couillard estime que la question des accommodements religieux « est close », mais à l’aube des élections, rien ne semble à ce point clair. Non seulement les tribunaux ont-ils confirmé à deux reprises la suspension de l’article charnière de la Loi favorisant le respect de la neutralité religieuse, mais les partis d’opposition se sont tour à tour engagés à sabrer cette loi qui prévoit la prestation et la réception de services « à visage découvert ».

Québec n’a pas contesté les jugements dépouillant sa loi, disant préférer se concentrer sur la défense de l’affaire « sur le fond ». Reste à voir s’il aura l’occasion de le faire. S’il est élu, le Parti québécois compte interdire aux personnes en situation d’autorité, aux éducateurs en garderie et aux enseignants des niveaux préscolaire, primaire et secondaire d’afficher leurs convictions religieuses, en prévoyant néanmoins un droit acquis. La Coalition avenir Québec souhaite adopter une charte de la laïcité interdisant le port de signes religieux aux employés de l’État en position d’autorité coercitive (juges, policiers, gardiens de prison) et aux enseignants. Québec solidaire accepte quant à lui le port de signes religieux par les agents de l’État, « pourvu qu’ils ne servent pas d’instrument de prosélytisme et que le fait de les porter ne constitue pas en soi une rupture avec leur devoir de réserve ».

Marie-Michèle Sioui

   

Langue : immigrants ciblés

Lors du dialogue des chefs organisé par l’Institut du Nouveau Monde et Le Devoir vendredi dernier, un seul enjeu a véritablement provoqué un ressac dans la salle : la proposition de François Legault de soumettre les immigrants à un test de français après trois ans. Cette question de la francisation des immigrants sera assurément un thème central de la campagne — parce qu’il y a là des manques importants, selon tous les intervenants (dont la vérificatrice générale). Le sujet est d’ailleurs l’objet de quatre des sept grandes demandes électorales faites cette semaine par le vaste regroupement Partenaires pour un Québec français. Autrement, la question du français en milieu de travail continue de susciter de vifs débats politiques : quoi demander aux entreprises de moins de 50 employés, qui ne sont pas assujetties à la loi 101 ? Comment composer avec la montée constante du bilinguisme en milieu de travail ? Faudrait-il exiger des justificatifs plus étoffés aux employeurs qui exigent le bilinguisme ?

Guillaume Bourgault-Côté

   

Culture : concrétiser la politique culturelle

Très souvent absente des débats électoraux, la culture pourrait cette année trouver une place plus grande dans la discussion. Parce qu’il y a des enjeux pressants liés aux bouleversements que connaissent plusieurs secteurs — bonjour le numérique ! —, mais aussi et surtout parce que le gouvernement Couillard a déposé à la mi-juin un projet de politique culturelle (41 mesures accompagnées d’un cadre financier de 600 millions touchant 34 ministères ou organismes gouvernementaux) qui a été jugé bien ficelé par tous les intervenants. La question centrale est maintenant de savoir ce que les trois partis d’opposition pensent et feront du document. Parmi les mesures que le milieu culturel souhaite ardemment voir appliquer : la révision annoncée des deux lois sur le statut de l’artiste ; l’augmentation des fonds pour la SODEC et le CALQ ; et l’idée de permettre aux jeunes Québécois d’entrer plus facilement, et plus rapidement, en contact avec la culture.

Guillaume Bourgault-Côté

   

Santé : financement à la traîne

L’hypothétique possibilité de déchirer l’entente avec les médecins spécialistes et de récupérer des milliards cache la vraie question : celle du financement même du réseau de la santé. Les investissements peinent à suivre la hausse de la demande en soins depuis des années. Infirmières et autres travailleurs de la santé exténués l’ont abondamment rappelé cette année. Ajoutez à cela que 20 % des bâtisses du réseau sont jugées en très mauvais état. Juste dans les dernières semaines, le ministre Gaétan Barrette, sillonnant le Québec, a annoncé plus de 5,5 milliards en projets de construction et de rénovation. Une facture laissée au prochain gouvernement, alors que la plupart des projets en sont au stade de la planche à dessin.

Et l’argent pour recruter infirmières et préposés en contexte de pénurie de main-d’oeuvre et de manque d’attractivité du réseau ? Et les soins à domicile ? Et les services sociaux ? Et la qualité des soins en CHSLD (rappelons que Québec est poursuivi pour maltraitance) ? Et… La liste est longue.

Pendant que plus de 400 000 Québécois attendent toujours, à travers le guichet d’accès, de trouver un médecin de famille, depuis 2007, plus de 600 postes de résidents sont restés vacants. À mille patients par médecin, la liste d’attente aurait pu être chose du passé. Les manières de Gaétan Barrette ont été jugées coercitives par les omnis. Plusieurs jeunes médecins préfèrent la médecine spécialisée ou même quitter le Québec. Qui a un plan pour renverser la tendance, tout en favorisant l’interdisciplinarité dans notre système, souvent qualifié d’hospitalocentriste ?

Dans les luttes serrées qui s’annoncent dans certaines circonscriptions, les candidats en région devront probablement trouver à calmer la grogne de citoyens qui estiment avoir perdu au change dans la grande réforme du réseau. Des groupes très actifs luttent pour une gouvernance et des soins de proximité.

Finalement, les partis oseront-ils s’aventurer sur des terrains moins simples à résumer en un clip télé, comme le surdiagnostic (que de plus en plus d’études pointent du doigt), le surtraitement (un aîné sur quatre prend plus de dix médicaments différents) et la prévention (les maladies chroniques font exploser les coûts alors qu’elles sont le plus souvent évitables) ?

Amélie Daoust-Boisvert

   

Éducation : un manque à gagner

L’éducation sera au coeur de cette campagne électorale. Et malgré les réinvestissements des dernières années, tous les acteurs du réseau s’entendent pour dire qu’il y a encore un manque à gagner à la suite des années d’austérité.

En matière de petite enfance, on peut s’attendre à de nombreux débats sur les tarifs des services de garde. Tous les partis, à l’exception du Parti libéral, ont promis de revenir à un tarif unique. Certains parlent même de gratuité. En 2015, les libéraux ont fait passer le tarif universel de 7,30 $ par jour à un tarif modulé en fonction du salaire des parents, qui paient désormais jusqu’à 20 $ par jour.

Le déploiement des classes de maternelle 4 ans, de même que la qualité des services de garde sont également des enjeux importants dans ce secteur.

Du côté des écoles primaires et secondaires, les commissions scolaires et les syndicats de professeurs vont se faire entendre notamment sur le manque d’investissements, tant pour le fonctionnement que pour les infrastructures.

Les écoles débordent, plusieurs sont dans un état de décrépitude avancé et les enfants sont de plus en plus nombreux à être transférés dans des classes modulaires, communément appelées des roulottes.

C’est sans compter la pénurie de professeurs. De moins en moins nombreux pour répondre aux besoins croissants des enfants, les enseignants se disent épuisés et tombent au combat, avec pour résultat que les enfants passent souvent d’un remplaçant à l’autre tout au long de l’année scolaire.

Du côté de l’enseignement supérieur, les syndicats et fédérations d’étudiants demandent aux différents partis politiques de s’engager à lutter contre la précarité étudiante. Ils souhaitent une réflexion sur la rémunération — ou à tout le moins la compensation pour les frais qu’ils doivent débourser — et des mesures pour aider les étudiants aux prises avec des problèmes de santé psychologique.

Enfin, la Fédération des cégeps et le réseau de l’Université du Québec réclament une stratégie nationale en enseignement supérieur.

Jessica Nadeau

 

Environnement : en attendant le virage vers la durabilité

Peu importe la couleur du prochain gouvernement et les querelles partisanes qui reprendront alors, les élus devront faire front commun pour résoudre la crise du recyclage qui frappe le Québec depuis le début de l’année. La province a toujours compté sur l’exportation des matières récupérées par les citoyens, mais la fermeture du marché chinois force les pays occidentaux à revoir en profondeur leurs façons de faire. Peut-être faudrait-il aussi s’attaquer, du même souffle, au suremballage et à l’omniprésence du plastique à usage unique ?

Le parti qui prendra le pouvoir aura aussi la tâche complexe de réviser, mais surtout de bonifier le Plan d’action sur les changements climatiques. Les données officielles ne mentent pas : le Québec est en voie de rater complètement ses objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre (GES) pour 2020.

Tous les partis affirment que la province doit fournir sa part d’efforts pour le climat planétaire, mais comment y parvenir ? Au Québec, la stratégie passe inévitablement par une réduction des GES du secteur des transports, ce qui suppose une accélération de l’électrification des transports, mais aussi une bonification de l’offre de transport collectif et un virage vers davantage de transport actif dans les centres urbains.

Dans ce contexte de lutte contre les énergies fossiles, le Québec doit-il se lancer dans l’exploitation pétrolière et gazière, maintenant qu’une Loi sur les hydrocarbures doit encadrer le développement de cette filière controversée ? Dans ce cas, les enjeux semblent autant environnementaux que sociaux, même si le potentiel du sous-sol québécois semble relativement mince.

Cet enjeu des énergies fossiles pose aussi une question de plus en plus d’actualité : la protection de l’eau potable, dont le Québec est largement pourvu, dans un monde qui a de plus en plus soif.

Les différents projets industriels ou autres qui se développeront sur le territoire au cours des prochaines années pourraient aussi interférer avec la protection des milieux naturels, au moment où l’écart entre les objectifs de conservation pour les milieux marins et terrestres est toujours loin de la réalité.

Alexandre Shields

   

Économie : travailleurs demandés

L’économie occupe une place centrale dans toutes les campagnes électorales, et l’un des principaux enjeux des élections qui se mettent en branle au Québec devrait être la rareté de main-d’oeuvre. Longtemps le sujet de préoccupation de seulement quelques obscurs démographes et actuaires, l’arrivée à l’âge de la retraite de la masse des baby-boomers prend aujourd’hui un tour très concret alors que de plus en plus d’entreprises se plaignent d’être freinées dans leur développement en raison du manque de main-d’oeuvre et qu’explosent les coûts de santé.

30 %
C’est le pourcentage de l’économie québécoise qui repose uniquement sur les exportations internationales.

Une partie de la solution passe par l’accueil — et une meilleure intégration au marché du travail — d’immigrants. Une autre consistera à mieux mettre en valeur les bras déjà disponibles en réduisant notamment le nombre de jeunes en marge du monde du travail faute d’un diplôme, en facilitant la conciliation travail-famille et en aidant les travailleurs plus âgés qui le voudraient à retarder un peu leur départ à la retraite.

Une autre partie de la solution passe par l’augmentation de la richesse produite par heure travaillée. Immense défi dans presque toutes les économies développées, l’amélioration de la productivité requiert notamment des investissements dans la recherche et l’innovation, ainsi que dans les technologies de l’information, l’automatisation et l’intelligence artificielle. Elle commande aussi une main-d’oeuvre qualifiée capable de maîtriser ces technologies et à laquelle on pourra apprendre à en maîtriser de nouvelles tout au long de sa carrière.

Avec presque 30 % de son économie qui repose uniquement sur ses exportations internationales, le Québec est également directement touché par l’escalade des tarifs commerciaux déclenchée par Donald Trump, surtout que les deux tiers de ces exportations prennent le chemin des États-Unis. Cela ramène, une fois encore, la question de la diversification des marchés d’exportation, vers l’Europe, avec laquelle le Canada a une nouvelle entente de libre-échange, ou vers les économies en rapide expansion, notamment en Asie. La remontée des prix mondiaux des matières premières pourrait aider le Québec dans cette tâche.

Éric Desrosiers

   

Justice : moderniser les palais

Comparés à de véritables « hangars de papiers », les palais de justice du Québec ont un réel besoin de modernisation pour passer à l’ère numérique. Plusieurs intervenants réclament la numérisation des dossiers judiciaires, tandis qu’actuellement ceux-ci doivent toujours être consultés en personne. L’accès à la justice est également un enjeu à surveiller, alors que le Barreau du Québec demande aux partis politiques de s’engager à rehausser les tarifs des avocats qui acceptent des dossiers d’aide juridique. Actuellement, les faibles tarifs découragent les avocats de pratique privée d’accepter de tels dossiers. Évidemment, il faudra également s’assurer de continuer à résorber la crise des délais judiciaires qui a mené à l’arrêt Jordan, qui fixe depuis le 8 juillet 2016 la durée maximale d’un procès au criminel entre 18 et 30 mois, selon le type de cause et sauf certaines exceptions.

Améli Pineda

   

Relations Québec-Canada : question irrésolue

Si la tenue d’un référendum ne s’annonce pour une fois pas comme un thème phare de la campagne électorale, le sort du Québec dans le Canada est loin d’être une question tranchée.

Le Parti québécois et Québec solidaire défendent l’idée d’un Québec souverain, tandis que la Coalition avenir Québec se présente comme un parti nationaliste, mais attaché au Canada. Souverainement fédéraliste, le Parti libéral est le seul qui propose une forme de statu quo sur ce front.

Celui qui prendra les rênes du Québec le 1er octobre donnera le ton aux négociations à venir avec Ottawa quant à l’enveloppe assortie au projet de régime d’assurance médicaments. Sur le front cannabis, les libéraux de Philippe Couillard ont défié Ottawa en interdisant la culture à domicile. Comment le prochain gouvernement résoudra-t-il les divergences ? Pendant ce temps, dans la fédération, l’Ontario voisin vient d’élire Doug Ford…

Le Devoir

   

Immigration : bien au-delà de l’accueil

Les enjeux liés à l’immigration sont nombreux et ne se limitent pas au nombre de nouveaux arrivants que le Québec décidera d’accueillir. Bien sûr, le nouveau gouvernement aura à se préparer à d’éventuelles vagues de demandeurs d’asile entrant de manière irrégulière près de Lacolle, surtout liées jusqu’ici à des soubresauts des politiques trumpiennes. Mais en contexte de pénurie de main-d’oeuvre, nos dirigeants auront surtout à s’attaquer au problème du chômage chez les immigrants, y compris des travailleurs qualifiés qu’il sélectionne lui-même par le biais de ses programmes.

À cet effet, la francisation et la reconnaissance des diplômes sont le nerf de la guerre. En vogue au sein du gouvernement sortant, la régionalisation de l’immigration, qui nécessitera plus de services d’accueil et de bureaux d’intégration à la grandeur du Québec, sera sans doute un grand chantier sur lequel auront à se pencher les futurs élus. Et ceux-ci oseront-ils relancer l’idée d’une consultation publique sur le racisme et la discrimination systémique, ouverte à tous et sans détour ?

Lisa-Marie Gervais

   

Vision de l’État : réinventer le modèle

Abonnées aux sommets des classements internationaux en matière de qualité de vie, de compétitivité économique et de générosité des programmes sociaux, les social-démocraties de l’Europe du Nord doivent notamment leur succès à leur capacité de réinventer régulièrement le mode de fonctionnement de leurs gouvernements, observent des experts. Le secret de leur réussite ? Maintenir un climat de dialogue social entre les grands acteurs de la société, trouver des consensus sur les objectifs et rechercher ensuite, de façon ouverte et pragmatique, les meilleures façons d’atteindre ces objectifs communs.

De la « réingénierie de l’État » de Jean Charest aux réformes structurelles du gouvernement Couillard, les dernières initiatives du genre au Québec n’ont pas eu la même ampleur ni les mêmes résultats. Le prochain gouvernement poursuivra-t-il un changement en profondeur du fonctionnement de l’État, des services publics ou de l’impôt ? Et si oui, comment s’y prendra-t-il ?

Éric Desrosiers