La parenthèse souverainiste est-elle en train de se refermer?

Premier ministre du Québec de septembre 1959 à janvier 1960, Paul Sauvé a fait souffler un vent de renouveau sur le parti de l’Union nationale, créé par Maurice Duplessis.
Photo: Joseph Guibort Premier ministre du Québec de septembre 1959 à janvier 1960, Paul Sauvé a fait souffler un vent de renouveau sur le parti de l’Union nationale, créé par Maurice Duplessis.

En présentant son nouveau cabinet, Paul Sauvé, éphémère successeur de Maurice Duplessis à l’automne 1959, répéta « Désormais » comme un leitmotiv, histoire de bien marquer une volonté de distance avec le régime du « cheuf ». Le mot finira par résumer sa « révolution des 100 jours », vite suivie par la Révolution tranquille menée par le Parti libéral de Jean Lesage.

Cette semaine, la Coalition avenir Québec a choisi « Maintenant » comme slogan pour la campagne dans laquelle elle part favorite pour l’emporter le 1er octobre. Est-ce trop forcé de rapprocher ces signes ? Après tout, une grande vérité sourd parfois des petites exagérations.

Fait-on face à nouveau à une situation politique de rupture ? Désormais, le Québec est bel et bien divisé entre trois formations et il tient sa première élection à date fixe. Désormais, l’option indépendantiste semble balayée sous le tapis et il semble bien possible d’élire un parti autre que le Parti québécois (PQ) ou le Parti libéral du Québec (PLQ) depuis l’Union nationale de Daniel Johnson (père) il y a un demi-siècle, formation disparue après ce court sursaut.

Un potentiel transformatif

Alors, continuité ou rupture ? Tout dépend de la perspective courte ou longue adoptée. « Dans un contexte plus immédiat, ce que propose la CAQ comme gestion de l’État ne paraît pas si différent de ce que les libéraux proposent », dit l’essayiste Daniel Jacques, auteur de La fatigue politique du Québec français (Boréal).

C’est aussi l’option choisie par Thierry Giasson, professeur et chercheur principal du Groupe de recherche en communication politique de l’Université Laval. « Je n’aime pas trop utiliser ce terme de rupture qui implique vraiment un bouleversement ou un renversement de l’ordre établi, dit-il. Les forces en présence sont des forces établies. Les candidats, y compris certains de la Coalition avenir Québec, sont très rompus au jeu politique. Le chef lui-même de la CAQ est un politicien de carrière et le doyen de l’Assemblée nationale. »

Très bien, alors quoi ? « Cette élection a un potentiel transformatif, poursuit le professeur Giasson. Si les pronostics présentés s’avèrent réellement, si un raz-de-marée caquiste se produit, l’Assemblée sera transformée, et de toute manière ça fera longtemps qu’on n’aura pas vu une cohorte aussi importante de nouveaux députés. »

L’idéologie, le programme porté par ces députés va également introduire du renouveau. « La prise de pouvoir de la CAQ nous ferait entrer dans l’ère du gros bon sens, signalerait en fait la victoire du contribuable sur le citoyen, résume le professeur Giasson avec une formule forte. C’est d’ailleurs, je pense, le discours qu’on va entendre de la part de la Coalition pendant la campagne : on va parler aux électeurs en mobilisant leur identité de contribuables, de “payeurs d’impôt et de taxes”, de demandeurs de services face à l’État. »

Ce discours très HEC, lié au management, à la gestion efficace, répond aussi aux attentes d’une population déçue des réformes, frappée par l’austérité, choquée par la corruption.

Une fin de cycle

Seulement, il y a un autre angle à considérer pour proposer un constat de rupture ou de continuité. L’impression de bascule l’emporte par une perspective plus vaste et plus large.

« On peut probablement parler d’une rupture significative, tranche le philosophe Daniel Jacques. Pas tant parce que le PLQ perdrait le pouvoir. Pas tant non plus parce qu’on aurait un nouveau parti au pouvoir avec la CAQ. Plutôt parce qu’on assiste à un effondrement du vote souverainiste qui se prépare depuis un bon bout de temps. On en a eu des signes avant-coureurs avec ce qui est arrivé au Bloc [en 2015] et la défaite de Pauline Marois [en 2014]. »Cela établi, le professeur de philosophie du cégep Garneau lâche le morceau : « Si les pronostics se réalisent, cette élection va marquer la fin d’un cycle historique », dit-il.

On peut probablement parler d’une rupture significative. Pas tant parce que le PLQ perdrait le pouvoir. Pas tant non plus parce qu’on aurait un nouveau parti au pouvoir avec la CAQ. Plutôt parce qu’on assiste à un effondrement du vote souverainiste qui se prépare depuis un bon bout de temps.

Dans ses livres comme en entrevue, il caractérise ce cycle par une volonté d’indépendance politique, mais aussi par « une conception partagée de la liberté » liant les libérations individuelles à la grande libération collective. Dans ce cadre, le projet souverainiste prolongeait la Révolution tranquille (le « Maître chez nous » de Jean Lesage), et c’est aussi cet horizon qui risque de se replier sur lui-même, selon Daniel Jacques.

« Aux yeux d’un grand nombre d’individus, la liberté devient une affaire strictement individuelle, sans lien avec l’émancipation de la collectivité. On assiste à la fermeture d’une parenthèse. »

Sursauts nationalistes

Il cite alors son auteur de prédilection, Hubert Aquin, qui écrit dans La fatigue culturelle du Canada français (1962) : « La culture canadienne-française, longtemps agonisante, renaît souvent puis agonise de nouveau et vit ainsi une existence de sursauts et d’affaissements. »

À l’évidence, l’affaissement de la volonté politique n’exclut pas plein d’aspects positifs de la société québécoise actuelle, qu’un gouffre sépare des années 1960. Daniel Jacques le dit tout de même de manière un peu brutale : « Nous sommes en train de redevenir des Canadiens français. »

De son côté, malgré la parenté des slogans, la politologue Catherine Côté, de l’Université de Sherbrooke, n’établit pas de parallèle avec l’époque de Sauvé ou de Johnson père. Encore moins avec celle de Duplessis. À tout prendre, avec l’historien Éric Bédard, elle préfère jeter de longs ponts vers la phase des réformistes de Louis-Hippolyte La Fontaine au XIXe siècle plutôt qu’avec l’étape de l’Union nationale du XXe. Le républicanisme des patriotes a alors échoué et les dirigeants ont mis en place un plan B ancré dans le conservatisme et le fédéralisme. Ce qui semble se reproduire puisque l’histoire hoquette.

« C’est un ressac, mais le nationalisme ne meurt pas après 1837-1838, dit la professeure Côté. Nous sommes à nouveau là-dedans en nous demandant quelles épingles on peut tirer du jeu. »