Dans Beauharnois, l'accès à un médecin de famille se fait attendre

Photo: Félix Deschênes Le Devoir Le centre de Beauharnois

En prévision des élections, Le Devoir effectue une tournée qui le mène dans des circonscriptions aux prises avec des enjeux qui préoccupent tous les Québécois. Le huitième D-Tour électoral nous amène cette fois dans Beauharnois, en Montérégie, une des régions où l'accès à un médecin de famille a le moins progressé depuis quatre ans.

Au bout du parc Sauvé à Beauharnois, sur le bord du lac Saint-Louis, on voit la silhouette de Montréal qui se profile à l’horizon. On se trouve à moins de 40 minutes du centre-ville de la métropole, mais les gens d’ici ont parfois l’impression de vivre « loin ». Surtout quand il est question d’accès aux soins de santé.

Pour faire jaser les résidents de Beauharnois, il suffit de leur demander s’ils ont un médecin de famille. Une fois sur quatre, ils vous répondront une phrase qui revient sans cesse dans les conversations ici : « Je suis sur une liste d’attente. » Au kiosque de fruits et légumes établi au centre-ville de Beauharnois, Carmel Robichaud ne tarde pas lorsqu’on lui pose la question. « Si j’ai un médecin de famille ? Je suis sur une liste d’attente. »

Photo: Félix Deschênes Carmel Robichaud

Cette retraitée, qui porte le plus joli chapeau en ville, avait l’habitude d’aller à Montréal — dans l’arrondissement LaSalle — pour voir son médecin de famille. Mais son médecin prend sa retraite. Carmel Robichaud s’est inscrite au Guichet d’accès à un médecin de famille, créé par le gouvernement. Elle est en bonne compagnie : 4861 personnes figurent sur la liste d’attente pour un médecin dans le Réseau local de services du Suroît (qui englobe Beauharnois et Salaberry-de-Valleyfield).

 

 

Cette région est celle qui a fait le moins de progrès dans l’accès à un médecin de famille depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement libéral, en avril 2014. Le nombre de patients ayant un médecin a augmenté de cinq points de pourcentage en quatre ans, contre 14 points dans l’ensemble du Québec.

Les trois quarts (76,9 %) des résidents de Beauharnois et de Salaberry-de-Valleyfield ont un médecin de famille. L’objectif national est de 85 %.

Opération séduction

La communauté de Beauharnois fait pourtant des efforts considérables pour attirer des médecins. « La petite, la moyenne et la grande séduction ont toutes été faites », résume le maire Bruno Tremblay.

Photo: Félix Deschênes Le Devoir Le maire de Beauharnois, Bruno Tremblay

Exaspérés, les Beauharlinois — c’est le nom des résidents — ont fondé en 2015 une coopérative de santé dans l’espoir de venir à bout de la pénurie de médecins. La clinique est établie dans un bâtiment prêté et rénové par la Ville, rue Richardson au centre-ville.

La coop a réussi à attirer trois médecins, deux infirmières, un psychologue, une diététiste… Mais son existence reste fragile. Le problème, c’est que la coopérative Beauharnois en santé manque de membres pour assurer sa survie.

« On a fait la grande séduction pour les médecins, il faut continuer à la faire pour recruter des membres », dit Nancy Soto, directrice générale de coopérative, en nous accueillant dans son bureau.

Les grands moyens

La clinique est financée par les cotisations des membres — une part sociale de 10 $ et des frais annuels de 100 $. Les médecins, eux, sont payés par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). La coop compte 1700 membres à l’heure actuelle. Dans un monde idéal, il en faudrait entre 2000 et 3000, explique Nancy Soto avec un accent de sa Colombie natale.

Photo: Félix Deschênes Le Devoir La ville est tout près de Montréal, en bordure du fleuve, les pistes cyclables foisonnent, et le coût de la vie est plus bas que dans la métropole.

C’est difficile, recruter des membres, parce qu’il n’est pas nécessaire d’être membre pour voir un médecin de la coopérative. Les membres ont toutefois des avantages comme des soins infirmiers et des prélèvements sanguins gratuits, ainsi que des rabais sur des services non assurés par la RAMQ (audioprothésistes, podiatrie, orthophonie, psychologie, formulaires pour assurances…) Bref, les membres paient 110 $ un peu pour la cause.

Le maire Bruno Tremblay est devenu membre lorsqu’il a remporté ses élections, en novembre dernier. Pas avant. « Il a fallu que je pile sur mes principes, dit-il. Par conviction, je ne voulais pas être membre parce que je trouve que c’est un faux palliatif à ce que devrait être le régime de santé au Québec. »

Comme bien des gens, cet ancien syndicaliste — qui est aussi arrière-arrière-arrière-petit-fils de Toussaint Rochon, patriote devenu maire fondateur de Beauharnois en 1863 — accepte difficilement de payer pour accéder à un médecin. C’est contraire au principe d’universalité des soins de santé édicté par la loi. « Mais on n’avait pas le choix : la coopérative était la seule et unique façon d’attirer des médecins », explique Bruno Tremblay.

À l’époque, il y a trois ans, il n’y avait plus aucun médecin à Beauharnois. Les omnipraticiens attitrés au CLSC avaient tous pris leur retraite ou étaient en congé de maladie. Cinq médecins pratiquent désormais au CLSC de Beauharnois. Cinq autres viendront s’ajouter au cours de l’automne dans la région, dont deux à la coopérative Beauharnois en santé, indique Dominique Fontaine, agente d’information au Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Ouest.

Des défis à relever

Le ministère de la Santé fait aussi sa grande séduction pour attirer des médecins en Montérégie : visites de type « VIP » pour faire découvrir la région aux candidats potentiels, présence active dans les salons de l’emploi et démarches pour recruter des médecins français.

« Nos défis sur le plan du recrutement médical demeurent toutefois importants », admet Dominique Fontaine. La région connaît une des plus fortes croissances démographiques au Québec, la population vieillit, et les départs à la retraite de médecins se multiplient. Du renfort est attendu dès cet automne : les plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM) prévoient l’arrivée de 30 médecins dans la Montérégie-Ouest d’ici la fin de l’année.

Photo: Félix Deschênes Le Devoir La Dre Nabila Hemdani

La Dre Nabila Hemdani fait partie des médecins qui ont choisi de pratiquer dans la région — à la coop de Beauharnois. « Ça m’a séduite de m’engager dans un petit service, auprès d’une clientèle vulnérable qui n’avait pas de médecin », explique la jeune femme, née à Amsterdam de parents tunisiens. Son hidjab passe pratiquement inaperçu auprès de ses patients. « Mon voile est une curiosité, dit-elle. J’ai aussi fait des stages à La Sarre et à Saguenay, je n’ai jamais eu de commentaires négatifs. »

La région est attrayante pour de jeunes professionnels, explique Nancy Soto, la directrice de la coopérative de santé, qui s’est établie à Beauharnois. C’est tout près de Montréal, en bordure du fleuve, les pistes cyclables foisonnent, il y a des festivals et même un vignoble. Et le coût de la vie est plus bas qu’à Montréal.

Le maire de Beauharnois se désole de la pénurie de médecins qui perdure en dépit de la qualité de vie indéniable dans la région. L’achèvement de l’autoroute 30, il y a cinq ans, a créé de grands espoirs pour le développement de Beauharnois, mais la patience reste de mise, précise Bruno Tremblay. « On est en banlieue de Montréal, mais je suis à la veille de me faire déclarer région éloignée ! [pour avoir plus d’aide des gouvernements] », dit-il.

 

Consultez la suite du dossier