Les défis des chefs

La campagne électorale est officiellement lancée.
Photo: Le Devoir / La Presse canadienne La campagne électorale est officiellement lancée.

C'est parti! Le Québec est officiellement en campagne électorale jusqu'au 1er octobre prochain. Chaque parti a ses défis à relever pour sortir gagnant de la course. Nos journalistes vous les font découvrir.

Gagner

Photo: Graham Hughes La Presse canadienne François Legault

Voilà exactement un an qu’un sondage Léger n’a plus placé la Coalition avenir Québec (CAQ) derrière les libéraux. La tendance est lourde et s’est cristallisée au fil des mois. Ce qui fait qu’aujourd’hui, François Legault part en campagne avec un défi très clair : maintenir le mouvement jusqu’au 1er octobre. Et devenir premier ministre au soir de l’élection.

On pourrait arguer que c’est là l’objectif d’au moins trois des quatre grands partis en lutte — personne ne concourt pour perdre. Mais c’est bien envers François Legault et la CAQ que les attentes sont les plus élevées, et sur eux que la pression est la plus forte. C’est là le privilège — et le fardeau — des meneurs.

Contrairement aux campagnes de 2012 (le parti était encore à se structurer) et 2014 (M. Legault avait prêché dans le désert durant la moitié de la campagne), la CAQ entame celle-ci dans une position enviable… mais aussi potentiellement dangereuse. Le parti sera sous les feux de la rampe, au centre de toutes les attaques. Et il le sait.

« On va devoir composer avec le fait de se faire attaquer quotidiennement, et d’être victimes de campagnes négatives de nos adversaires, soutient un stratège caquiste. Ce sera une différence importante quant aux précédentes campagnes. »

« Mais ça fait un an que c’est commencé, ajoute ce membre de la garde rapprochée de François Legault. Les libéraux et les péquistes ont essayé toutes sortes d’angles et de poignes pour nous attaquer de manière négative, on a tenté de nous faire passer pour des intolérants, des sexistes, des misogynes… Les péquistes disent qu’on est des libéraux, et les libéraux disent qu’on est des péquistes. Je crois que les gens peuvent lire derrière ces attaques, et que ça se retourne souvent contre ceux qui les font. »

François Legault l’a dit en public, le stratège le réitère en coulisses : la CAQ entend donc mener une « campagne positive ». S’il est rare qu’un parti promette l’inverse, la déclaration se lit ici comme un engagement (et une stratégie).

Rester actif

Autrement, la CAQ promet une campagne… active. « On ne va pas jouer la trappe », dit le stratège, en faisant référence à un style de hockey où l’essentiel du système de jeu consiste à étouffer toute initiative de l’autre équipe. « L’idée, c’est qu’on ne tient rien pour acquis, mais qu’on ne veut pas être trop prudents, dit-il. On est arrivés à rassembler les Québécois autour de la CAQ en mettant sur la table des propositions audacieuses, on veut continuer à faire ça. »

« S’asseoir sur nos lauriers [les sondages] en souhaitant seulement ne pas faire de gaffe serait dangereux. Les campagnes comptent, on l’a vu souvent récemment [les deux dernières élections fédérales, la dernière provinciale et celle de Montréal ont toutes eu leur renversement]. Ce qu’on en retient, c’est qu’il faut travailler, proposer des idées. »

Cela en sachant que la seule mesure du succès de la campagne 2018 de la CAQ sera de voir si François Legault, dans 39 jours, sera oui ou non premier ministre du Québec.


Guillaume Bourgault-Côté
 
 

Inspirer

Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Philippe Couillard

L’état de l’économie, aussi bon soit-il, n’assurera pas à Philippe Couillard un second mandat. Le chef du Parti libéral doit trouver une façon d’inspirer les électeurs s’il ne veut pas être balayé par la volonté de changement qui souffle sur le Québec.

« Aucun gouvernement ne peut se faire élire sur la simple base qu’il a un bon bilan. Il doit proposer des nouveaux engagements pertinents et réfléchis », soutient le directeur associé de la firme de relations publiques National Luc Ouellet.

« Il doit incarner le renouveau et c’est d’autant plus difficile qu’il n’a pas réussi à recruter l’équipe de candidats de haut niveau qu’il nous avait promis », poursuit l’ancien stratège libéral.

Dans les rangs du parti, on se félicite de l’augmentation du nombre de Québécois qui ont un médecin de famille, de l’absence de déficit, du nombre d’emplois créés au Québec pendant le mandat et de la réduction des taux d’intérêts sur la dette.

Or, la volonté de changement, lorsqu’elle s’impose, est « dangereuse », résume une ancienne élue libérale.

Surtout que la bonne santé économique peut se retourner contre les libéraux puisque les électeurs ont désormais moins peur de prendre des risques en misant sur un nouveau parti.

Dans ses propres rangs

Même dans les rangs des libéraux, on « magasine », remarque cette source.

« C’est la première fois en 50 ans que les militants et organisateurs libéraux se sentent à l’aise de magasiner [du côté de la CAQ]. Avec le Parti québécois il n’y avait pas ça. » Il s’agit dès lors d’inspirer non seulement les électeurs, mais les troupes elles-mêmes.

« On me dit qu’il n’y a pas vraiment de vie de caucus. La politique, c’est profondément humain », poursuit l’ancienne élue. Une impression renforcée lors de l’épisode François Ouimet.

Plus que jamais le PM doit contrer son image de politicien froid et calculateur. « Ça l’a affecté énormément », raconte une source. « Il a eu l’air d’un faux frère », de renchérir une autre.

Mais sans forcer la note, croit un autre ex-élu. « Tout le monde dit qu’il n’est pas chaleureux. Mais tu ne peux pas transformer quelqu’un pendant une campagne électorale. Quand ce n’est pas naturel, ça paraît. »

Faire perdre l’autre

Enfin, à défaut de pouvoir surmonter ses faiblesses, Philippe Couillard peut tabler sur celles de François Legault. « Son gros défi, c’est de faire en sorte que François Legault commette des gaffes. »

D’autres parlent de mettre à l’épreuve le programme de la Coalition avenir Québec (CAQ), de tester s’il est réaliste. Bref, inspirer, rassembler et… attaquer.

« À défaut d’avoir pu développer un lien avec l’électorat, M. Couillard va devoir montrer concrètement que son principal adversaire n’a pas l’étoffe d’un premier ministre », résume Luc Ouellet. « Autrement dit, pour gagner l’élection, Philippe Couillard doit faire perdre François Legault. »


Isabelle Porter
 


S’imposer

Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Jean-François Lisée

S’ils avaient à résumer en quelques mots le plus grand défi qui attend le chef péquiste Jean-François Lisée en campagne électorale, ses collaborateurs et ex-stratèges diraient tout simplement : « être dans la game ».

Et pour faire partie de la conversation, le chef du Parti québécois doit marteler son message et éviter à tout prix de s’éparpiller, insiste un ex-collaborateur péquiste. « Jean-François Lisée manque de discipline. Avec lui, il y a du nouveau tous les jours. Il manque de répétition et devient illisible », dit-il.

Déjà, dans les années 1990, le chef de cabinet de Jacques Parizeau, Jean Royer, soulevait le pendant négatif de l’imagination fertile du conseiller Lisée. « Il a dix idées par jour. Le problème, c’est de trouver la bonne ! » lançait-il alors.

En campagne, le chef péquiste devra donc « s’en tenir à quelques priorités », croit un stratège. « Il doit rester sur son message, ne pas sortir de lapin de son chapeau », poursuit un autre. Il doit faire preuve de « cohérence et de rigueur », ajoute un de ses proches collaborateurs.

Pour cela, le conseiller-chercheur-journaliste-stratège devra accepter de n’assumer qu’un seul rôle : celui de chef. « Il doit faire confiance à son équipe. La campagne est très bien organisée », atteste un membre du PQ.

« Il ne doit pas chercher à tout décider lui-même », poursuit un ex-collaborateur. Pendant qu’il s’implique dans une multitude de décisions, « il n’est pas chef », fait-il remarquer.

Autre avantage : « En mettant son équipe en vedette, il va pouvoir prouver sa vitalité », croit un ex-élu péquiste. « Il pourra faire la démonstration que, dans son camp, il y a plus de monde [qu’à la CAQ] prêt à gouverner. »

Éviter une joute PLQ-CAQ

De Jean-François Lisée, des proches comme des ex-collaborateurs louent le « côté guerrier » et la « force morale » — celle-là même qui l’a mené à la tête du PQ lors de la course à la chefferie de 2016. Or, pour séduire les électeurs, cette qualité devra cohabiter avec le « côté givré » du chef, conviennent les observateurs. « On doit faire connaître sa vraie personnalité. […] C’est quelqu’un qui est profondément le fun, qui est sympathique », assure la directrice des communications du PQ, Antonine Yaccarini.

D’un sondage à l’autre, les intentions de vote pour le Parti québécois (PQ) voisinent avec les 20 %, le plaçant derrière le Parti libéral du Québec et la Coalition avenir Québec. Dans le contexte, « il n’y a rien de plus tragique que d’être relégué à la fin des topos, résume un stratège. C’est mortel ».

Désormais, il sera « primordial de briser le schéma qui fait en sorte que la première réaction aux propos du Parti libéral que les gens vont chercher, c’est celle de la CAQ », avance un ex-élu péquiste.

En clair, « on doit réussir à passer nos messages », reconnaît Antonine Yaccarini. « La campagne électorale sera vraiment un moment charnière pour nous. C’est notre chance de réussir à faire connaître nos mesures parce que les gens sont très à l’écoute. »

 

Marie-Michèle Sioui
 


Croître

Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Manon Massé

Avec deux fois plus de membres qu’aux élections de 2014, dont la majorité réside à l’extérieur de Montréal, Québec solidaire (QS) entend prouver qu’il n’est pas une formation politique montréalaise. En quête d’un quatrième siège à l’Assemblée nationale, la candidate au poste de première ministre Manon Massé entreprend cette année la plus importante tournée de l’histoire de son parti et concentrera ses efforts en Abitibi, en Estrie et en Gaspésie.

« L’objectif, c’est de sortir de Montréal. Ce n’est pas vrai que c’est juste sur la ligne orange [du métro] qu’on retrouve des solidaires. Dans les faits, plus de la moitié de nos membres résident à l’extérieur de Montréal », souligne Manon Massé.

Sur les 20 000 membres, 12 000 habitent en région. Le plus grand bastion de partisans solidaires se trouve désormais dans la circonscription de Taschereau, à Québec. D’ailleurs, QS veut profiter du départ de la députée sortante Agnès Maltais pour faire une percée dans ce château fort péquiste.

« Si on n’a pas déjà sillonné toutes les portes de la circonscription, on est très près de le faire. C’est une des circonscriptions où la greffe avec Option nationale pogne », souligne Manon Massé.

QS compte sur l’auteure et comédienne Catherine Dorion, considérée comme une « candidate vedette », pour parvenir à se procurer un quatrième banc au Salon bleu. Même s’il assure ne rien tenir pour acquis, QS est confiant du soutien des électeurs des circonscriptions de Mercier, Gouin et Sainte-Marie–Saint-Jacques, à Montréal.

C’est la première fois que la formation politique, qui en est à sa cinquième campagne électorale, n’a pas l’impression de devoir convaincre les Québécois de sa crédibilité.

« Ça va faire dix ans qu’on a fait élire notre premier député à l’Assemblée nationale. On a fait nos preuves, on a fait partie des débats, on a présenté des projets de loi, on a prouvé aux gens qu’on était un parti politique sérieux », souligne Stéphanie Guèvremont, responsable des relations avec les médias de QS.

Cet été, d’importants efforts ont été mis pour aller rencontrer les citoyens avec la « Tournée la plus dégelée de l’été ». Manon Massé et son co-porte-parole, Gabriel Nadeau-Dubois, se sont promenés entre Rouyn-Noranda, Sherbrooke et Québec.

Maintenant, avec son premier autobus de campagne, QS entend se rendre jusqu’en Gaspésie.

« Il y a de l’engouement pour les idées de QS. Le travail qu’on a à faire, c’est que les gens associent les mesures dont je vous ai parlé à Québec solidaire. Plusieurs trouvent l’idée d’avoir une assurance dentaire pour tout le monde ben le fun, mais n’ont pas fait le lien que le seul parti à défendre cette idée, c’est Québec solidaire », note Manon Massé.

 

Améli Pineda
4 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 23 août 2018 02 h 12

    On lit de gauche à droite. Tadam! (!)

    Sans commentaire.

    JHS Baril

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 23 août 2018 03 h 26

    … Québec fleuri !?!

    « Gagner. Inspirer. S’imposer. Croître. » (Isabelle Porter, Guillaume Bourgault-Côté, Marie-Michèle Sioui, Améli Pineda, Le Devoir)

    De ces « mots-défis » des chefs et cheffe à l’aube de la présente campagne, étonnements a-politiques :

    A Tout le monde aime gagner, même le monde des perdants, des indécis ;

    B Tout le monde aime inspirer, sauf le monde des « clowns » ;

    C Tout le monde aime s’imposer, même le monde de la marginalité, et ;

    D Tout le monde aime croître, même le monde des fleurs !

    De ces étonnements, que retenir ?

    Que l’on aime gagner, inspirer, s’imposer ou croître, le principal défis des chefs et cheffe résidera devant (ou derrière, selon ?!?) leur propre miroir et, surtout, devant un électorat citoyen, « passionné » d’authenticité et de transparence, en-route vers un …

    … Québec fleuri !?! - 23 août 2018 –

    Ps. : Bon parcours électoral tout le monde ! Youpie !

  • Gilles Tremblay - Inscrit 23 août 2018 07 h 22

    Le non respect des chefs pour le Québec

    Vous voulez savoir à quoi ressemble un troupeau de complotiste lié contre le Québec? Regardez à quoi ressemble l'Assemblée nationnale
    sous la main mise de la Chambre des communes en ce triste moment qu'est cette élection provinciale, en attente du gâchis fédéral pour 2019. Ne parlons pas de souveraineté, encore moins d'indépendance, ont-ils convenue, hommes et femmes sans courage, car nous perdrions nos jobs payantes à Québec au risque de voir les anglais d'Ottawa nous foutre l'armée au cul.
    Ce n'est pas sans raisons si les barreaux de Montréal et de Québec se sont mis à genoux devant les anglais d'Ottawa en ce temps d'élections provincial et fédéral. Toute deux, barreaux derrière les barreaux, face à l'abus de droit sous la gouverne fédéraliste, se sont rétractés dans leurs demande introductive d’instance commune qui expose de plein front le conflit inextricable de l'anglais et du français au Québec. En bref, une élection pour les pleutres dans le but d'effacer le Québec francophone de la carte planétaire et électorale.

  • Jean Roy - Abonné 23 août 2018 08 h 56

    J'ai mal à mon petit chauvinisme

    "Sur les 20 000 membres, 12 000 habitent en région. Le plus grand bastion de partisans solidaires se trouve désormais dans la circonscription de Taschereau, à Québec."

    J'ai grandi, il y a pas mal longtemps, dans un monde bipolaire inégal. J'habitais le petit pôle parfait de Québec: ni trop gros ni trop petit. Lire: ni trop gros comme Montréal ni trop petit comme les autres... Les autres, ce monde des régions!

    Ah! Québec... Région comme les autres pour les uns... Province comme les autres pour les autres!