Les vertus d’une élection à date fixe

Les élections à date fixe ont permis aux formations d’utiliser différemment cette nouvelle donne quand est venu le temps de planifier la précampagne estivale.
Photo: iStock Les élections à date fixe ont permis aux formations d’utiliser différemment cette nouvelle donne quand est venu le temps de planifier la précampagne estivale.

Les formations politiques québécoises composent pour la première fois cette année avec le principe d’une élection à date fixe. Un changement qui a modifié la manière de mener la précampagne électorale, disent-ils.

Mine de rien, avec l’adoption de la loi instaurant des élections à date fixe — c’était en juin 2013 —, l’Assemblée nationale a enlevé aux commentateurs politiques un sujet de discussion récurrent et d’autant plus fertile qu’il s’appuyait sur des rumeurs : à quand les prochaines élections ?

Finies, les conjectures ! À une variable près : il a fallu attendre le congrès des jeunes libéraux pour connaître la date exacte du déclenchement de la campagne (ce sera jeudi). Pour le reste, le 1er octobre 2018 est entouré sur le calendrier de tous les partis depuis plus de quatre ans. Ça n’a pas empêché quelques rumeurs de déclenchement hâtif, mais voilà : on y est.

« Ça a clairement modifié notre façon de nous préparer et de mener la précampagne électorale, disait jeudi au Devoir un stratège caquiste. Ça fait un an qu’on a commencé la scénarisation de la campagne, ce qu’on voulait faire avant, ce qu’on fera durant les premiers jours. Quand tu peux prévoir — et même si on sait que bien des choses vont changer au cours de la campagne —, il y a des avantages stratégiques intéressants. »

Ça a clairement modifié notre façon de nous préparer et de mener la précampagne électorale. Ça fait un an qu’on a commencé la scénarisation de la campagne, ce qu’on voulait faire avant, ce qu’on fera durant les premiers jours.

C’est là un constat que dressent aussi des stratèges péquiste et solidaire (les libéraux n’ont pas répondu). « Les avantages d’avoir une élection à date fixe dépassent largement les inconvénients », dit l’une. « Ça me semble plus juste pour tous les partis », ajoute l’autre.

Professeur de science politique à l’Université Laval, Marc-André Bodet estime globalement qu’avoir une élection à date fixée d’avance « élimine une incertitude et un certain arbitraire dans le jeu politique, en plus de permettre aux partis d’opposition de mieux se préparer. Quand on pèse le pour et le contre, je pense que c’est un progrès ».

Précampagne

Les formations ont utilisé différemment cette nouvelle donne quand est venu le temps de planifier la précampagne estivale.

« On a regardé ce qui s’est fait au fédéral en 2015 [la campagne avait été déclenchée le 2 août], et on a vu que le poids média des chefs avait augmenté de 30 % à cette époque, dit le caquiste. C’est beaucoup. Ajouté au fait qu’on pense que ce n’est plus vrai que les gens sont complètement débranchés de l’actualité en été, on s’est dit que ça valait la peine d’être très présents tout l’été. »

Annonces de candidatures faites au compte-gouttes, candidats disponibles pour réagir à l’actualité, la CAQ a cherché à occuper le plus d’espace possible. Son chef, François Legault, n’a pas pris de vacances (et il l’a claironné).

Au Parti québécois, Jean-François Lisée a certes sillonné le Québec en début d’été, mais il s’est pour sa part accordé une pause ensuite. Il a rappelé cette semaine qu’il a cinq enfants qui vivent principalement en Europe, et que c’est « une saine habitude de vie » que de passer un peu de temps avec sa famille.

« C’était aussi une façon de donner une pause aux Québécois, soutient une stratège péquiste. En été, l’intérêt des gens pour la politique n’est pas aussi fort, on parle un peu dans le vide. Alors on s’est dit qu’on n’allait pas brûler temps et énergies : on a choisi d’être plus discrets, tout en maintenant une activité sur le terrain, notamment avec Véronique Hivon [vice-chef désignée]. Puis, il y a eu la campagne de publicité la semaine dernière : on arrive en douceur. C’est l’avantage de la date fixe : on peut planifier ça. »

À Québec solidaire, au-delà de la seule précampagne estivale, le fait d’avoir une élection à date fixe a permis différentes choses, indique une stratège du parti : travail sur l’organisation des associations locales à l’extérieur de Montréal, financement mieux structuré, recrutement de candidats en avance sur les autres partis (en début de semaine, il ne manquait qu’une quinzaine de candidats à confirmer pour QS, contre une trentaine pour les autres partis).

« Il y a aussi un avantage dans l’élaboration de concepts [publicitaires ou de contenu], indique cette source. On va dévoiler ça bientôt, mais de savoir la date de l’élection permet de ne pas être pris au dépourvu, de bien articuler le message. »

Désavantages

Mais il n’y a pas que du bon non plus, notent les observateurs. Collègue de M. Bodet à l’Université Laval, Éric Montigny voit certes plusieurs bons côtés au changement législatif — notamment la possibilité pour les partis d’affiner leur stratégie préélectorale par rapport à celle de la campagne officielle (le message), de même que l’opportunité pour les partis de tester leur machine et les enjeux qu’ils jugent importants.

« Mais on voit aussi avec le parti au pouvoir présentement qu’il y a un mélange des genres entre message gouvernemental et électoral, dit-il. On voit une série d’annonces qui font partie d’un plan coordonné sur plusieurs semaines. C’est très structuré, ça implique plusieurs ministres et on voit une intention de cibler des projets dans des circonscriptions qui vont être chaudes — comme l’annonce de l’ajout d’un toit au vélodrome de Bromont [dans la circonscription qui était le fief du libéral Pierre Paradis]. »

Cette succession d’annonces par le gouvernement Couillard est aussi pointée du doigt par les trois stratèges interrogés. « Je suis pas mal sûr qu’on va se rendre compte après coup que le budget publicitaire du gouvernement a explosé dans les semaines précédant l’élection », pense l’un d’eux.

Mais c’est peut-être là un point incontournable, ajoute Marc-André Bodet. « Dans un régime parlementaire, le vrai choix est toujours entre le statu quo [le parti au pouvoir] et les alternatives. Il faut que les électeurs y pensent bien avant d’opter pour une alternative et ses conséquences. Il faut donc donner les moyens au gouvernement de montrer ce qu’il a accompli. »

Le DGEQ a déjà indiqué avoir demandé à son équipe « d’exercer une veille » concernant les dépenses préélectorales. L’analyse du portrait pourrait amener des recommandations de modifications à la Loi, a-t-il dit.