Dans Jacques-Cartier, on parle anglais

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Plusieurs autos stationnées devant une maison à Sainte-Anne-de-Bellevue

En prévision des élections, Le Devoir effectue une tournée qui le mène dans des circonscriptions aux prises avec des enjeux qui préoccupent tous les Québécois. Cinquième D-Tour électoral, cette fois dans Jacques-Cartier, dans l’Ouest-de-l’Île de Montréal, où se trouve la plus grande proportion d’anglophones au Québec.

Même si les sondages prédisent un vent de changement pour l’élection d’octobre, il n’atteint pas encore l’Ouest-de-l’Île de Montréal.

« “Changement”, c’est un mot que les gens n’aiment pas », lance Dave Dow, posté derrière la caisse enregistreuse de sa boutique du chemin Lakeshore/Bord-de-l’eau à Pointe-Claire.

Cette affirmation colle presque parfaitement à cette circonscription où la majorité des ménages sont anglophones — 67,9 %, alors que la moyenne québécoise est de 10,1 % — et réputés pour traditionnellement voter « rouge ». D’ailleurs, aux dernières élections provinciales de 2014, pas moins de 85 % des électeurs ont voté libéral.


Source: Directeur général des élections du Québec, données de 2016
Infographie: Le Devoir

Une seule fois dans l’histoire les électeurs ont montré la porte aux libéraux en faisant élire en 1989 Neil Cameron, un des candidats du parti Égalité, une formation politique fondée à l’époque en réaction aux politiques linguistiques du gouvernement de Robert Bourassa.

M. Dow, qui réside dans le « West Island » depuis 25 ans, n’est pas de ceux qui estiment que les anglophones ont à nouveau un autre choix avec la montée de la Coalition avenir Québec.

« Je ne suis pas un mordu de politique, mais je n’aime pas ceux qui envisagent de se séparer du Canada. Je ne veux pas entendre parler de ça, tranche M. Dow. Le gars de Sainte-Anne-de-Bellevue [François Legault], on n’a pas oublié [que c’est un ancien ministre péquiste] », explique celui qui compte à nouveau voter libéral. « Vous savez, ils pourraient présenter une machine de Coca-Cola et ils seraient élus », blague M. Dow.

L’arrivée du REM

Se faire entendre lorsqu’on est « tenu pour acquis » est toutefois un défi, font remarquer les électeurs de l’Ouest-de-l’Île, dont les préoccupations sont loin de se limiter à la peur de voir le Québec devenir un pays. Au cours des dernières années, le projet de Train de l’Ouest figure au palmarès des nouvelles qui ont le plus retenu l’attention de la communauté anglophone de l’Ouest-de-l’Île.

S’ils ont finalement obtenu la venue du Réseau express métropolitain (REM) dans le secteur, ils ont dû batailler dur.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Beryl Wajsman

« C’est une des priorités pour les citoyens de l’Ouest. Les gens veulent pouvoir laisser leur auto à la maison », affirme Beryl Wajsman, éditeur de l’hebdomadaire anglais The Suburban.

L’offre en transport collectif gagne à être améliorée, plaident les résidents de la circonscription, qui espèrent pouvoir diminuer l’utilisation de l’auto.

« Ici, les familles ont une auto par personne. J’ai une collègue qui a une famille de cinq personnes et ils ont quatre véhicules. Ma soeur, ils sont quatre à la maison et à une époque, ils avaient cinq autos », illustre Sophie Brunet, une résidente de Pointe-Claire.

Rencontrée à la gare de train, Mme Brunet fait partie des 18,1 % d’électeurs qui utilisent le transport en commun, tandis que 71,9 % se déplacent en voiture.

« On a un des taux d’utilisation de l’automobile les plus forts dans la province. Plus de trois automobiles par famille, c’est beaucoup trop ! » observe Clifford Lincoln, qui réside à Baie-d’Urfé.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Stationnement incitatif de la gare de Sainte-Anne-de-Bellevue

Cet ancien ministre libéral a fait du transport collectif un de ses chevaux de bataille dans les dernières années en créant une coalition qui a milité pour le Train de l’Ouest. « Les gens ne veulent plus subir le stress de passer deux heures dans la circulation. Il nous faut un transport régulier adéquat », dit-il.

Dans les dernières années, M. Lincoln n’a pas hésité à critiquer les décisions du gouvernement en matière de transports.

« C’est sûr que les gens ici se sentent toujours isolés. Parce qu’ils votent toujours libéral, ils sont un peu en dehors du circuit. Ils n’ont pas de poids politique comme les électeurs de Laval ou de Vaudreuil, ou même [comme]un francophone qui a longtemps voté péquiste et qui pourrait décider de voter libéral, ou l’inverse. Ici, c’est toujours la même chose, on vote toujours libéral », note-t-il.

De député à ministre

Ce qui a changé lors quatre dernières années, c’est que les trois députés de l’Ouest-de-l’Île ont été nommés ministres. « Ça a fait une grosse différence. Ç’a aidé les choses. On a eu pour la première fois un peu de poids politique », estime-t-il.

Son voeu a été en partie exaucé lorsque la Caisse de dépôt et placement du Québec a annoncé que 3 des 26 stations du REM seront situées dans l’Ouest-de-l’Île.

« Le REM va alléger beaucoup de problèmes, parce qu’il nous faut avoir une connexion avec le centre-ville, tant pour amener les gens au centre-ville pour qu’ils puissent aller travailler, que pour que les gens qui travaillent dans les secteurs industriels de l’Ouest-de-l’Île puissent venir dans le secteur », souligne M. Lincoln.


Les préoccupations des électeurs de Jacques-Cartier
 

 

Mais tous n’accueillent pas le projet du REM avec autant d’enthousiasme.

« C’est un projet qui est non seulement gigantesque, mais aussi très coûteux et qui a été mené trop rapidement. Il y a un manque de transparence sur tout ce qui concerne son impact environnemental et encore sa rentabilité et comme citoyenne, je trouve ça inquiétant », souligne Alison Hackney, qui réside à Senneville.

Autre préoccupation des résidents de l’Ouest-de-l’Île, l’accès aux soins de santé et aux services sociaux en anglais, qui ont été compliqués par la réforme du ministre de la Santé Gaétan Barrette, en 2015.

Avec la loi 10, le ministre Barrette a aboli les agences de santé régionales, ainsi que réduit et fusionné les centres de santé et services sociaux (CSSS) pour créer plutôt des centres intégrés de santé et services sociaux (CISSS)

« Jacques-Cartier, comme plusieurs circonscriptions au Québec, a une population vieillissante qui aimerait pouvoir compter sur des services en anglais », souligne Geoffrey Chambers, président du Quebec Community Groups Network.

L’organisme à but non lucratif qui milite pour le soutien des communautés minoritaires d’expression anglophone espère d’ailleurs que tous les partis s’engagent à soutenir le Secrétariat aux Relations avec les Québécois d’expression anglaise mise en place par l’actuel gouvernement.

L’utilité de cette instance ne fait toutefois pas l’unanimité. Si plusieurs la perçoivent comme une courroie qui permet d’assurer un lien avec le provincial pour la minorité anglophone, d’autres ont plutôt l’impression qu’elle crée une deuxième classe de citoyens.

 

 

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