Travailleurs (désespérément) recherchés dans Rousseau

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Annie Fairfield, propriétaire du restaurant Oli AM, était encore au travail quatre jours avant d’accoucher.

Lundi midi à Saint-Alexis-de-Montcalm, les hommes en bleu de travail franchissent les portes du restaurant Oli AM. La propriétaire, Annie Fairfield, s’active à l’entrée de la cuisine et derrière son tablier pointe un symbole de la période difficile que traverse la région où elle travaille et habite.

Il apparaît là, dans son ventre rebondi, ce bébé de 39 semaines qui doit venir au monde tout prochainement (et qui est bel et bien né le vendredi 20 juillet, quelques jours après le passage du Devoir).

La serveuse-entrepreneuse n’a pas les moyens de trouver dans sa grossesse un répit ; chez Oli AM comme partout ailleurs dans ce secteur de Lanaudière, « il y a une pénurie de main-d’oeuvre », répètent les employeurs et les travailleurs.

 


La circonscription de Rousseau, où se trouve Saint-Alexis, est un quadrillage de routes régionales et nationales bordées de champs, au bout desquelles les commerces et les garages annoncent les municipalités, dont la plus populeuse est — de loin — Saint-Lin–Laurentides, avec ses 17 000 habitants.

C’est ici que l’on retrouve la plus grande proportion de travailleurs des métiers, des transports ou de la machinerie au Québec. Pas moins de 28 % des résidents de Rousseau sont mécaniciens, charpentiers ou conducteurs d’équipement lourd, pour ne nommer que ceux-là.

Or, ces travailleurs, ils sont désormais difficiles à trouver.
 

Pourcentage de personnes qui travaillent dans les métiers du transport et de la machinerie


Précision: chaque point représente l'une des 125 circonscriptions du Québec
Sources: Données tirées du recensement 2016
Inforgraphie: Le Devoir


Solution Internet

« Il faut quasiment aller les chercher par la main », remarque Sylvain Lafortune, dont le casse-croûte éponyme accueille des rondes d’ouvriers ou de petites joueuses de soccer, au coin de la 158 et de la rue Principale. « Il n’y a pas personne qui vient porter son CV. On en cherche sur Internet. »

D’où il est, il peut jeter un coup d’oeil sur le Oli AM d’Annie Fairfield, à qui il prodigue parfois quelques conseils. « Il faut aller les recruter, reconnaît la maman propriétaire. M. Lafortune en face me dit : “Annie, va les chercher.” »

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Alexandrine Mailhot, directrice de la production chez Lanauco, s’est tournée vers les réseaux sociaux pour faire du recrutement.

Pour cela, la directrice de production de Lanauco, Alexandrine Mailhot, s’est tournée vers les réseaux sociaux. « Nous, on essaie de viser les jeunes. Alors… Facebook ! » lance la jeune femme, dans les bureaux modernes de cette grande entreprise qui installe des poteaux électriques pour Hydro-Québec. « C’est nous qui devons vendre l’entreprise, dire qu’on est vraiment le fun, qu’on organise des BBQ. C’est vraiment un autre paradigme qui vient d’émerger. »

L’attrait des métiers comme ceux qu’offre son entreprise est pourtant grand dans la région. « Je suis de Saint-Alexis, j’ai grandi ici, et parmi mes amis du secondaire, tous les gars s’en vont dans le secteur de la construction et les filles, à l’Université à Montréal », observe-t-elle.

 
Photo: Le Devoir Circonscription de Rousseau

Les statistiques le reflètent. On retrouve dans Rousseau le plus bas taux de diplomation universitaire au Québec (6,7 %), mais aussi un taux de diplômés d’écoles d’apprenti ou de métiers qui dépasse la moyenne québécoise de 11 points de pourcentage chez les 25-64 ans. « C’est sûr qu’il n’y a pas beaucoup de bureaux de notaires ou d’architectes dans notre coin », remarque Gaston Wolfe, agriculteur et président de l’événement des Tirs de tracteurs antiques de Saint-Alexis, où 1500 personnes se donnent rendez-vous tous les ans depuis 2002.

 

Sauf que voilà : ni la vie paisible de Rousseau ni le succès de ses tirs de tracteurs ne suffisent à retenir les travailleurs dans cette deuxième couronne de Montréal. Pour les « nouvelles générations », le pouvoir d’attraction de la métropole est grand, plus fort que celui des terres agricoles de Lanaudière ou des métiers qui s’y rattachent.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir «C’est sûr qu’il n’y a pas beaucoup de bureaux de notaires ou d’architectes dans notre coin», remarque Gaston Wolfe, agriculteur.

« Les jeunes […], ils en veulent des congés. Ils veulent aller en camping trois jours par semaine, de temps en temps, illustre Gaston Wolfe. Les priorités ne sont plus à la même place. Et c’est correct. C’est dur pour nous des fois de l’accepter, mais c’est comme ça », poursuit l’homme de 60 ans.

À Montréal, les travailleurs trouvent aussi des conditions plus attrayantes ou la stabilité associée à un contrat sur un vaste chantier, ajoute Félix Villeneuve, directeur des opérations à la Sablière Jean Villeneuve et chez Pelletier Excavation, à Saint-Lin–Laurentides. « Ça fait peut-être deux ans. L’échangeur Turcot, le pont Champlain, ç’a tiré beaucoup », remarque-t-il. Dehors, 10 % de la trentaine de camions à benne que son entreprise possède sont stationnés. « On n’est pas capables de trouver personne », reconnaît l’entrepreneur. Résultat : « Il faut que tu refuses des clients, dit-il. Il n’y a pas ben, ben de solutions. Il faut trouver des êtres humains. Il n’y a pas de technologie qui remplace ça ! »
 

Des immigrants par autobus

Il n’y a pas de technologie, mais à l’usine où travaille Yannick Daudelin, il y a… des autobus. L’entreprise, qu’il préfère ne pas nommer, « fait venir des immigrants [par autobus] parce qu’ils ne sont pas capables… Et même avec les immigrants, ils ont du mal à couvrir les besoins », remarque le travailleur.

À son avis, la solution réside dans une meilleure intégration de ces travailleurs étrangers. « Il faudrait trouver des moyens pour les attirer dans les régions, pour qu’ils se sentent chez eux. […] C’est dans les régions qu’on a beaucoup besoin d’eux », fait-il valoir.

Autour de lui, les entrepreneurs tiennent le même discours. « Nous, automatiquement, s’il y a des immigrants dans le coin, ils sont les bienvenus », lance Serge Le Goffre. Le président de l’entreprise Composites VCI, établie à Saint-Lin–Laurentides, envisage désormais de recruter des employés dans la filière brésilienne de l’entreprise.

Chez Lanauco, Alexandrine Mailhot souligne l’attrait que pourraient prendre des subventions pour l’éloignement de la main-d’oeuvre, « pour empêcher que toute l’immigration s’en aille à Montréal, et non en région ». Autrement, comme les autres, elle voit mal comment le gouvernement du Québec pourrait l’aider. « Au Québec […], on n’a pas le contrôle sur ce phénomène-là. On peut influencer. [En revanche], je pense qu’au fédéral, ça va devenir un grand enjeu », prédit Serge Le Goffre.

Reste que dans l’immédiat, ni la politique québécoise ni la politique fédérale ne sauront régler le problème d’Annie Fairfield. « Le plan ? Je ne sais pas », admet-elle quand on lui demande comment elle envisage la conciliation travail–nouveau-né. Elle fermera son restaurant pendant deux semaines après son accouchement ; espérera avoir un mois d’août « tranquille » au restaurant. Et après ? « Je vais amener mon bébé. Je n’ai pas le choix. »

 

 

 


 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que le casse-croûte Lafortune était situé au coin de la 138 et de la rue Principale, a été corrigée.

7 commentaires

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  • Denis Carrier - Abonné 28 juillet 2018 10 h 28

    Rousseau n'est pas une exception

    Rousseau n’est pas une exception. Au Témiscamingue nous avons les mêmes problèmes de pénurie de main d’œuvre. Notre école secondaire a fermé ses ateliers de menuiserie, de mécanique automobile, etc. On les a remplacés par de l’impro, de la guitare et autres sujets culturels. Mais ce ne sont pas des poètes, des grateux de guitare et autres intoxiqués à la fiction que nous avons besoin.
    Comme solution, une entreprise locale qui fabrique des maisons usinées à choisi d’engager un électricien qui vient tout juste de prendre sa retraite pour former des électriciens hors du système d’éducation évidemment.

  • Anne-Marie Cornellier - Abonnée 28 juillet 2018 10 h 42

    Les jeunes retraités pourraient être la solution .

    Est-ce que les entrepreneurs ont déja pensé qu'ils pourraient engager des jeunes retraités à 2-3 jours/semaines et ainsi combler leurs postes.
    Ils y a plein de personnes qui ont 55-70 ans en pleine forme et qui accepteraient de travailler à temps partiels. C'est à y penser.

  • Gérard Garnier - Abonné 28 juillet 2018 10 h 44

    Soyons réalistes

    Questions : quel salaire, combien de semaines de vacances, aide pour la recherche d'un logement, qui sera "viré" le premier en cas de diminution des besoins, travail pour le/la conjoint(e) ? Les immigrants sont fréquemment sous payés et servent trop souvent de dépannage. Ils le savent et évitent avec sagesse d'aller dans une région sans grosses entreprises. Les employeurs doivent le comprendre et en tenir compte.

  • Denis Paquette - Abonné 28 juillet 2018 13 h 09

    a quoi sert un état qui n'est pas capable d'identifier les besoins

    l'état est il inconscient,au point que dans beaucoup de municipalitées, il y a pénurie de main- doeuvre, n'est ce pas la premiere responsabilité de l'état de bien 'identifier les manques de main d'oeuvre, a quoi sert un état s' il n'est pas capable d'identifier les besoins et d'y remédier

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 29 juillet 2018 14 h 28

    Pénurie de «cheap labour»

    La pénurie de main-d'œuvre concerne surtout les emplois précaires et peu rémunérés.

    On le constate en région, ce que confirme Statistique Canada (près de 50% des postes vacants en 2016 concernaient le travail de premier échelon, dans la restauration, le commerce au détail et l'agriculture).

    Les salaires versés n'assurent pas le gîte et le couvert ni les coûts de l'automobile nécessaire -en région- pour se rendre au travail… un travail qui peut ne durer que quelques mois, voire quelques semaines, suivant les aléas du marché.

    La caissière qui travaille vingt-cinq heures par semaine au salaire minimum a-t-elle suffisamment de revenus pour assurer son loyer, ses frais de subsistance et ceux de ses déplacements ? Poser la question, c'est y répondre.

    • Eric Lessard - Abonné 29 juillet 2018 21 h 11

      Je suis bien d'accord avec vous. J'ajouterais qu'avec les nouvelles technologies, bien des emplois sont sur le point de disparaître, comme ceux de routiers (avec les camions qui se conduisent tout seuls), les caissières (avec les clients qui peuvent scanner eux-mêmes leur panier d'épicerie), etc.

      Faire venir de la main-d'oeuvre bon marché de l'étranger sous prétexte qu'il en manque, sans se rendre compte que les robots et les nouvelles technologies sont sur le point de remplacer bien des emplois, ce n'est pas voir loin en avance.