L’Assemblée nationale: l’avant-scène

Le 8 avril 1886, les parlementaires font leur entrée au salon Bleu (notre photo), dont les murs sont alors verts. Ils sont repeints en 1978 pour améliorer la télédiffusion des débats.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le 8 avril 1886, les parlementaires font leur entrée au salon Bleu (notre photo), dont les murs sont alors verts. Ils sont repeints en 1978 pour améliorer la télédiffusion des débats.

Du salon Bleu au « jet à Lesage », en passant par le 12e étage du siège social d’Hydro-Québec à Montréal, Le Devoir a exploré quelques-uns des lieux de pouvoir où le Québec moderne s’est construit. Premier de quatre textes.

L'hôtel du Parlement de l’Assemblée nationale a été le théâtre de joutes parlementaires mémorables depuis la première « représentation » tenue entre ses murs le 27 mars 1884. Vingt-sept personnes – vingt-six hommes, une femme – y ont occupé le fauteuil du premier ministre, disposé à la droite de celui du président.

On peut accéder au sommet de la tour centrale de l’édifice dessiné par l’architecte Eugène-Étienne Taché en empruntant un escalier en colimaçon de 185 marches. On raconte d’ailleurs que le premier ministre Lomer Gouin était incapable de s’y faufiler pour sermonner les courriéristes parlementaires, dont les bureaux étaient installés dans la tour.

Parvenu dans les combles du parlement, on se faufile entre les tiges métalliques soutenant le toit pour se retrouver au-dessus du salon Bleu, que l’on aperçoit à travers des ouvertures dans lesquelles se faufilent les câbles des luminaires et des micros. Seul le craquement des vieilles planches sous nos pieds brise le silence dans la mansarde de style Second Empire. « Avant 1930, quand il vente dehors, il vente dans la chambre d’assemblée aussi », fait remarquer l’historien de l’Assemblée nationale, Christian Blais. « Quand on parlait des froids de l’opposition, c’était dans tous les sens du terme. »

Mon frère Riel

Les 65 députés québécois sont jetés à la rue en 1883 par un incendie qui détruit le parlement de la côte de la Montagne. Les élus trouvent refuge dans une salle temporaire aménagée au rez-de-chaussée du nouvel édifice, qui est toujours en construction. On les déplace ensuite dans le Salon rouge, qui est destiné au Conseil législatif.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les 185 marches de l’escalier de la tour centrale du parlement permettent de passer au milieu des anciens locaux de la Tribune de la presse.

Le 8 avril 1886, les parlementaires font enfin leur entrée dans le salon Bleu — dont les murs sont verts jusqu’en 1978. Les élus « bleus » et « rouges » débattent des suites de l’exécution de Louis Riel, pendu le 16 novembre 1885 pour sa participation au soulèvement des métis francophones de l’Ouest canadien. À la séance du 28 avril 1886, le conservateur Pierre Garneau présente une motion soulignant la douleur ressentie par « le peuple de cette province » à la mort de Riel. « Il est permis de se demander dans quel siècle barbare nous vivons pour que la Confédération canadienne ait donné au monde le spectacle du 16 novembre. »

Le chef libéral, Honoré Mercier, prend la parole dans la nuit du 6 au 7 mai pour honorer la mémoire de son « frère Riel ». « Je n’ai jamais eu honte d’un pendu quand il a été pendu pour l’amour de son pays. Je n’ai jamais eu honte d’un de Lorimier, d’un Duquet, d’un Chénier ; je n’ai jamais eu honte de mon père fait prisonnier en 1837 parce qu’il aimait son pays », déclare-t-il. La motion Garneau est néanmoins battue. « En tout autre lieu qu’une enceinte parlementaire, le discours de Mercier eût opéré des conversions », estime l’historien Robert Rumilly (1897-1983).

Motion Francoeur

La Puissance du Canada célèbre tout juste son cinquantième anniversaire, en 1917, lorsque le député de Lotbinière, Joseph-Napoléon Francoeur, annonce qu’il présentera au Salon vert une motion exprimant l’avis « que la province de Québec serait disposée à accepter la rupture du pacte confédératif de 1867 si, dans les autres provinces, on croit qu’elle est un obstacle au progrès et au développement du Canada ». L’élu libéral veut ainsi mettre un terme à la campagne de dénigrement menée contre les Canadiens français, accusés par leurs vis-à-vis anglophones de ne pas contribuer suffisamment à l’effort de guerre contre l’Allemagne.

La motion est débattue en janvier 1918. Elle est prématurée, estime le chef de l’opposition conservatrice, Arthur Sauvé. « Après la guerre, il y aura des problèmes politiques qui pourraient demander des changements à la Constitution, et là nous pourrons discuter si nous devons demeurer dans la Confédération. » Le premier ministre (libéral), Lomer Gouin, intervient à la fin du débat, le 23 janvier. « Qu’arriverait-il si nous nous séparions ? […] Sans accès à la mer pendant tous les mois d’hiver, dans quelle position serions-nous ? Comment pourrions-nous défendre notre immense frontière ? […] Quelle part de la dette nationale nous faudrait-il assumer ? » demande-t-il.

Francoeur retire finalement la motion avant que le vote ne soit enregistré. Il en profite pour rappeler qu’il n’a jamais envisagé une rupture, mais que la séparation du Québec sera inévitable « si la campagne de dénigrement continue, et plus spécialement si le gouvernement fédéral s’adonne à cette campagne ».

Coups d’éclat

Les murs de la chambre tremblent dans la nuit du 18 mai 1909, lorsque le journaliste Olivar Asselin gifle du revers de la main Louis-Alexandre Taschereau, pour une obscure histoire de « câblogramme ». La lèvre fendue, le ministre des Travaux publics dépose ses livres sur un calorifère. Les poings dans les airs, Asselin lui crie : « Frappez, je vous attends ! » « Non, je ne frapperai pas », réplique Taschereau en ordonnant à un constable d’arrêter l’agresseur. Aux oubliettes, Asselin.

En 1922, le Salon vert est transformé en cour de justice après que le journaliste John H. Roberts eut insinué que deux députés étaient derrière le meurtre d’une jeune fille de 21 ans, Blanche Garneau. Le reporter refuse de dévoiler ses sources. « C’est capable de courir, une rumeur, à Québec, même à l’époque », dit Christian Blais. Roberts est condamné à un an de prison par l’Assemblée. « [Depuis, la loi] a été changé. Vous êtes chanceux [puisque] c’est souvent des journalistes qui y ont goûté », fait remarquer l’historien au Devoir.

Sous la tribune de la presse, on aperçoit encore les pièces de métal doré permettant de déposer, de part et d’autre de la porte principale, une barre. « On pourrait encore être appelé à la barre de la chambre, mais pour avoir des amendes », précise M. Blais.

Coups de feu

Les murs du salon Bleu sont maculés de sang au matin du 8 mai 1984. Denis Lortie, un caporal de 25 ans, pénètre dans l’enceinte en uniforme, armé jusqu’aux dents. Le chef de cabinet adjoint de Gérard D. Lévesque, Ronald Poupart, se dirige vers le salon Bleu en compagnie d’une conseillère, Marie Bédard, et de deux autres députés. « Quand on arrive en haut de l’escalier pour descendre, Marie nous dit : “Mon Dieu, j’ai oublié ma valise avec les documents nécessaires pour poser nos questions.” J’ai dit à tout le monde : “Attendez ici, je vais aller la chercher la valise.” Je suis parti en courant. C’est une espèce d’habitude que j’avais. Et, quand je suis revenu, ça tirait en bas. » Lortie décharge son arme dans tous les sens, faisant trois morts et 13 blessés. Il veut éliminer les membres du gouvernement de René Lévesque. Il s’est toutefois présenté trop tôt. « C’est l’erreur qu’il a commise », explique M. Poupart.

Les « trous de balle » dans les pupitres ont été colmatés seulement quelques mois plus tard, mentionne François Gendron. Il « n’oublier[a] jamais » cette matinée sanglante.

La cour du roi Pétaud

Peinture écaillée, tapis rapiécé, ventilation bruyante : le salon Bleu doit se refaire une beauté, estime le président sortant de l’Assemblée nationale, Jacques Chagnon. S’il est approuvé, le projet obligera les députés à siéger temporairement au Salon rouge, comme ce fut le cas à leur arrivée en 1885.

Moins connu, le Salon rouge a accueilli le Conseil législatif, le sénat québécois, jusqu’à son abolition en 1968. Des cérémonies officielles s’y déroulent désormais : la prestation de serment des membres du Conseil des ministres par exemple. Des points de presse importants, comme la démission du premier ministre Lucien Bouchard en janvier 2001, y sont aussi organisés. « J’assume toute la part de responsabilité qui m’échoit pour n’avoir pas réussi à raviver la flamme [souverainiste] et à sensibiliser nos concitoyens à la gravité de la situation. Je tire donc, pour moi, les conclusions qui s’imposent. »

M. Bouchard foule de nouveau le parquet du Salon rouge 10 ans plus tard à titre de représentant de l’Association pétrolière et gazière du Québec. En commission parlementaire, l’ancien premier ministre perd patience devant les questions insistantes du député de Québec solidaire, Amir Khadir. « Où est-ce qu’on est ? » demande-t-il. « C’est la cour du roi Pétaud ! »

Lucien Bouchard perd patience devant les questions d'Amir Khadir

 

En 2013, les trois Femens qui ont interrompu la première ministre Pauline Marois du haut des tribunes des visiteurs en criant « crucifix, décalisse ! » n’ont pas eu à comparaître devant les élus. Elles ont plutôt été relâchées dans l’heure qui a suivi leur coup d’éclat visant à dénoncer la présence du crucifix au-dessus du fauteuil du président.

Dépassement de coûts

En 1867, les élus de la première législature du Québec se réunissent dans l’ancien parlement du Canada-Uni, au parc Montmorency. La construction d’un palais législatif plus vaste est confiée à Taché, qui lui donne une architecture à la française avec son toit mansardé et ses pavillons érigés autour d’une cour carrée. Les travaux débutent en 1877, dix ans après l’Acte de l’Amérique du Nord britannique qui a permis la renaissance d’une province majoritairement francophone. Le budget initial est rapidement dépassé, atteignant le million de dollars pour la façade principale. « Les soumissionnaires ont soumissionné vraiment trop bas, explique Christian Blais, du haut de la tour centrale du parlement. Ils avaient planifié 185 000 $, ce n’est même pas le prix d’un bungalow à Charlesbourg aujourd’hui. » La facture finale correspond au tiers du budget du Québec de l’époque. « Raison de plus d’en prendre soin, ajoute l’historien. C’est nos arrières-arrières-grands-parents qui ont légué ça, on ne peut pas laisser l’édifice dépérir. »

Meech

La tension est à couper au couteau dans la salle de l’Assemblée nationale dans la soirée du 22 juin 1990. À deux jours de la Fête nationale, le premier ministre Robert Bourassa réagit à l’écrasement de l’accord du lac Meech, qui devait notamment formaliser la « société distincte » dans la loi fondamentale du pays. « Le Canada anglais doit comprendre de façon très claire que, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »

Le chef de l’opposition officielle, Jacques Parizeau, se lève, puis tend la main au chef du gouvernement. « Cherchons, cet automne, tous ensemble, une voie de l’avenir du Québec », déclare-t-il, avant de traverser le parquet sous les applaudissements de la chambre.