Le D-Tour électoral: dans Prévost, la course quotidienne

La mairesse de Piedmont, Nathalie Rochon, plaide auprès de Québec et d’Ottawa pour un appui financier afin d’instaurer des projets de transport collectif, entre Tremblant et la station de métro Cartier, à Laval, par exemple.
Photo: Catherine Legault Le Devoir La mairesse de Piedmont, Nathalie Rochon, plaide auprès de Québec et d’Ottawa pour un appui financier afin d’instaurer des projets de transport collectif, entre Tremblant et la station de métro Cartier, à Laval, par exemple.

En prévision des élections québécoises, Le Devoir a amorcé une tournée qui le mènera aux quatre coins du Québec. Compte-rendu du premier D-Tour électoral, dans Prévost, où plus de 9 personnes sur 10 conduisent pour se rendre au boulot.

Pays-d’en-Haut, 4 h 30 du matin. Le réveil-matin sonne. Patrick, qui a élu domicile à Saint-Sauveur, se lance aussitôt dans une nouvelle course contre la montre.

En moins de deux, le travailleur de la construction dévale l’autoroute 15 (A15), gagnant de vitesse des milliers d’habitants des Basses-Laurentides, qui, comme lui, ont le malheur de travailler au sud. Des bouchons de circulation prennent forme dans son rétroviseur.

« De plus en plus, ça commence à ralentir à la 50. Il y a toute la gang de la construction qui arrive de Lachute », relate-t-il dans un échange avec Le Devoir, au pied du versant Avila. Tous les mardis, il y rejoint des amis pour faire quelques descentes de vélo de montagne. « Dans pas long, je vais être pogné dans le trafic, à l’heure que je pars », ajoute-t-il.

Photo: Catherine Legault Le Devoir «C'est effrayant! À moins d'être handicapés et de se fier sur le transport adapté, les gens ont juste leur voiture pour se déplacer», affirme Micheline Sigouin, après avoir cassé la croûte au Roi de la pizza de Saint-Hippolyte. «Ah, si vous êtes très argenté, avec le petit taxi, ça va bien», ajoute-t-elle sous un soleil de plomb.

À moins de trois mois du scrutin provincial, la mobilité se profile comme l’un des principaux enjeux de la campagne électorale dans la (nouvelle) circonscription de Prévost. Pour cause, elle abrite la plus forte proportion de personnes qui conduisent leur automobile pour se rendre au boulot (91,2 %, contre 74,6 % dans l’ensemble du Québec).

« J’arrive chez mon frère, à Saint-Eustache, à 5 h 15. On part ensemble à Saint-Laurent. On arrive aux alentours de 6 h 15. On commence à travailler à 6 h 30. On finit de travailler à 3 h. Je suis rendu ici à 4 h 30 », relate Patrick, assis, boisson à la main, à une table de pique-nique posée au milieu du stationnement de gravier du parc de vélo. Cela dit, il suffit d’un accrochage sur le réseau routier pour tout chambouler, convient-il devant ses amis. « Aujourd’hui, il y avait un accident. Je suis parti à 3 h 30 [de l’après-midi, de Montréal] et je suis arrivé ici à 5 h 45 », dit-il, avant de pousser un soupir de résignation.

91,2%
C’est la proportion de personnes qui se retrouvent derrière le volant avant et après leur journée de travail dans la circonscription de Prévost.

Le paysage des Basses-Laurentides s’est métamorphosé au fil des dernières années. Des constructions ont poussé comme de la mauvaise herbe en bordure de l’A15. « C’était la campagne. Maintenant, il y a des maisons cordées », lance Guillaume, un ami de Patrick. Plus nombreuses, les autos mettent inévitablement plus de temps pour avaler les quelque 50 kilomètres d’asphalte séparant la Porte-du-Nord de l’île de Montréal.

Aussi long en transport collectif ?

Dans Prévost, seul 1,6 % de la population emploie le transport en commun pour aller au boulot. C’est nettement au-dessous de la moyenne québécoise (13,7 %).

« Aujourd’hui, tu descends en autobus, tu es bloqué pareil », déplore le préfet de la MRC des Pays-d’en-Haut, André Genest. En plus d’autoriser les autobus à circuler à bonne allure sur l’accotement de l’A15, il appelle le gouvernement québécois à prolonger, une fois pour toutes l’A13, de l’A640 à l’A50. La pression automobile exercée sur l’A15 s’en trouverait relâchée à coup sûr.

Photo: Catherine Legault Le Devoir «Il y a un [autobus] qui passe à à peu près un mile de chez nous. Si tu regardes la carte des rues de Sainte-Sophie, c'est une ramification. Tu aurais le transport public, tu aurais à marcher pareil», explique Serge Forest, avant une balade en ponton sur le lac de l'Achigan avec des amis.

Par ailleurs, l’ex-maire demande à Québec de « favoriser » le covoiturage. À peine 3,7 % de la population fait la route jusqu’à son lieu de travail du côté passager.

Qu’en est-il du train de banlieue Saint-Jérôme–Montréal, qui permet de gagner le centre-ville de Montréal en plus de 90 minutes. « C’est long longtemps », soupire M. Genest, tout en déplorant la fréquence des départs et des arrivées. « Il faut que tu sois capable de revenir à toutes sortes d’heures. Le train ne le permet pas. »

« D’ailleurs, on a tous besoin d’une auto… même pour aller prendre l’autobus », affirme sans détour la mairesse de Piedmont, Nathalie Rochon. Après avoir été élue sans opposition l’automne dernier, elle s’est rapidement mise à la tâche d’accroître la mobilité des Piedmontais, dont ceux qui travaillent et étudient plus au sud. L’établissement de jeunes familles dans les Pays-d’en-Haut en dépend, fait-elle valoir. « On a une population de plus en plus vieillissante dans [la MRC des] Pays-d’en-Haut, spécialement dans Piedmont et Saint-Sauveur. On a beaucoup de personnes retraitées qui s’y installent, mais des jeunes familles, on en a moins, notamment à cause du travail. Dès qu’il y a des professionnels, il faut qu’ils travaillent au sud. Donc, ils sont pris dans le trafic. Le défi, c’est de les retenir malgré cela », explique la chimiste de formation, catapultée à la mairie de Piedmont sur la promesse d’y préserver la qualité de vie de ses 3000 habitants.

La mairesse sollicite l’« appui financier » de Québec et d’Ottawa pour des projets de transport collectif : une navette entre Tremblant et la station de métro Cartier, à Laval, qui emprunterait l’accotement de l’autoroute 15, par exemple. Elle n’aurait reçu que des « bâtons dans les roues ». « Parlez de mobilité durable, OK, mais la solution, ici, n’est peut-être pas la même qu’à Montréal ou à Laval », soutient-elle.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Claudia, son fils Samuel — un grand skieur — et leur fidèle compagnon Kira allongent souvent leur séjour dans les Laurentides afin de précéder ou de suivre les autres villégiateurs. «On change nos plans», dit Claudia, devant le parc Fun, où des pleurs d'enfants mis contre leur gré dans des manèges se font entendre. «Avant, il n'y en avait pas de trafic.»

De « bons emplois » aussi

Les élus des Laurentides s’affairent aussi à diversifier l’économie du coin. « Le tourisme, ce n’est pas très payant », souligne Nathalie Rochon, en quête de « bons emplois » semblables à ceux offerts dans le studio d’effets visuels Hybride. L’entreprise, une fierté locale, a créé des effets spéciaux pour plusieurs mégaproductions cinématographiques, dont les derniers titres de Star Wars.

Il faut faire « travailler notre monde, ici », poursuit André Genest. D’autre part, le préfet fonde beaucoup d’espoir sur le travail à domicile, qui permet, « si tu développes Internet haute vitesse comme du monde — pas du niaisage — [de ne pas] te déplacer autant ». L’État québécois doit, selon lui, donner l’exemple, tout en s’implantant de nouveau dans les Laurentides. « Tout est centralisé à Montréal. Arrêtons d’être stupides ! »

« Les gens sont très insatisfaits du système de santé. La « réforme Barrette » a vraiment mal passé. […] Il y a aussi le traitement des aînés et des proches aidants. La question du transport est aussi très présente. Il y a beaucoup de gens qui travaillent à Montréal ou à Laval. Ils vivent les bouchons quotidiennement. Actuellement, ça semble sans espoir. »

Pour mieux comprendre

La parole aux électeurs de Prévost

Les promesses électorales des candidats

Que proposez-vous pour diminuer le temps passé sur les routes des électeurs des Basses-Laurentides?

«La situation particulière des Laurentides, où les citoyens sont nombreux à se rendre au travail en voiture, est connue et prioritaire pour le gouvernement et les candidats libéraux de la région. La Politique de mobilité durable vise à diminuer, d'ici 2030, de 20% le temps de déplacement entre le domicile et le lieu de travail. S’y ajoutent l’inscription de l’élargissement de l'autoroute 15 comme projet à l’étude au PQI 2018-2028 et la construction du REM, dont une ligne du REM se rendra jusqu’à Deux-Montagnes. Le premier ministre a affirmé que le gouvernement serait favorable à un futur prolongement du REM jusque dans la région de Mirabel. Les efforts du gouvernement pour nous permettre de passer moins de temps dans les transports et plus de temps en famille et avec nos proches sont bien entamés. Moi‑même et toute l’équipe libérale sommes résolus à poursuivre dans cette voie.»
— Naömie Goyette, candidate du Parti libéral du Québec

«Moi, je trouve cela scandaleux qu'il n'ait pas eu d'études de faisabilité sur [l'aménagement] de voies rapides de la 15 sur le terre-plein central. Ça, c'est une honte. On veut augmenter l'offre sur le train de banlieue de Saint-Jérôme: plus de départs, ajouter une gare à Mirabel. Il faut regarder tous les corridors qui donnent un potentiel d'augmentation du transport en commun, puis de réduction de la congestion. Le corridor du petit train du Nord en est un. Il ferait sa jonction depuis la gare de Saint-Jérôme vers Prévost et vers Saint-Sauveur dans une première phase. C'est quelque chose qui est réalisable assez rapidement. [...] L'emprise est là à côté de la piste cyclable, qui est un joyau et qui restera. [...] Une fois qu'il y a ces axes nord-sud, il faut développer des axes est-ouest.»
— Jean-François Lisée, chef du Parti québécois

«Plusieurs choses. D'abord, on va mettre en place une voie réservée sur la 15, de Saint-Jérôme jusqu'à Montréal. Donc, on ajoute une voie — ce n'est pas d'utiliser une des voies [existantes], mais d'ajouter une voie. Ensuite, d'avoir un boulevard urbain qui relie la 13 jusqu'à Mirabel, ça va permettre aussi que tout ne bloque pas. Il y a le train de banlieue de Saint-Jérôme dont on veut augmenter la fréquence. Il y a des mesures qui touchent plus le sud des Laurentides, mais ça dégage aussi pour le reste. Puis, d'avoir plus de gens qui utilisent le transport en commun, bien ça libère la 15, incluant même les gens de Laval. On veut prolonger le REM jusqu'à Laval, puis faire une ligne tout le long de la 440 avec des stations, puis des stationnements. Donc, ça, ça va libérer aussi. Parce que la 15, actuellement, c'est l'enfer.»
— François Legault, chef de la Coalition avenir Québec

«Pour Québec solidaire, la solution aux problèmes de congestion passe avant tout par le transport en commun. Plus d’autobus, c'est moins de voitures et, nécessairement, moins de trafic. Ajouter des routes ne réglera rien, c’est un cercle vicieux. En 2018, le tiers des émissions de gaz à effet de serre étaient émises par les véhicules de transport au Québec; on doit se donner les moyens d’agir sur ça. Il est essentiel qu’on mette en place des solutions qui réduisent le nombre de voitures sur nos routes. Parallèlement, il faut aussi agir pour vitaliser les économies rurales et faire en sorte qu’il y ait davantage d’emplois en région. Les impacts sur la circulation et la pollution seraient immédiats : les habitants n’auraient tout simplement plus besoin de se déplacer sur de longues distances pour aller travailler.»
— Lucie Mayer, candidate de Québec solidaire
4 commentaires
  • Claude Richard - Abonné 7 juillet 2018 10 h 52

    D Tour???

    Le Devoir qui donne dans l'anglomanie! Véritablement, on ne s'est pas forcé au Devoir pour trouver un nom français à cette tournée pré-électorale. J'aurais compris qu'à la Gazette on choisisse G Tour comme désignation à cet exercice. Mais c'est vraiment navrant que le Devoir en soit rendu à se rabattre sur des formules carrément anglaises pour identifier ses opérations. "Fais ce que dois", disait la devise du journal il n'y a pas si longtemps. Maintenant, la devise pourrait être: "Le Devoir, c'est n'importe quoi".

    • Marc Tremblay - Abonné 7 juillet 2018 12 h 56

      Le Devoir a fait une gaffe en coiffant sa série d'articles sur l'élection par un titre en anglais. Qu'est-ce qu'il veut prouver? Qu'il entend rejoindre la jeunesse en écrivant en franglais?
      Décidément, Le Devoir me déçoit de plus en plus.

  • Bernard Terreault - Abonné 7 juillet 2018 12 h 55

    Pas un bon exemple

    Patrick n'a que lui-même à blâmer s'il doit faire deux heures de route pour se rendre au travail. A-t-on idée de résider à St-Sauveur quand on travaille à St-Laurent? Et si tout le monde fait pareil, les Laurentides vont perdre tout leur charme, se 'développer' pour ressembler à Brossard.

  • Luc Deneault - Abonné 8 juillet 2018 19 h 17

    Mont-Tremblant

    Avis au journaliste, "Tremblant" n'est pas une ville mais un artifice de marketing véhiculé
    par Intrawest et autres pour fins de "coolitude" (pas plus que "Las Vegas" ne s'appelle "Vegas").
    L'endroit s'appelle "Mont-Tremblant"..