Apprendre à conduire l’autobus du PLQ

Le monde des affaires et celui de la politique n’ont pas les mêmes exigences, Alexandre Taillefer en fait l’expérience.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le monde des affaires et celui de la politique n’ont pas les mêmes exigences, Alexandre Taillefer en fait l’expérience.

Il s’est étonné des budgets « ridicules » des partis politiques, n’a pas saisi le conflit d’intérêts que pouvait créer son rôle de propriétaire de médias avec son engagement politique et trouve « très superficiel » le débat sur son adhésion au Parti québécois (PQ), dont il est encore membre. D’entrepreneur à président de campagne du Parti libéral du Québec (PLQ), Alexandre Taillefer apprend — à la dure, à son avis — qu’en politique, les choses ne se passent pas comme en affaires.

Dans ses activités commerciales, Alexandre Taillefer s’est lancé dans des projets casse-cou en choisissant de relancer les industries chancelantes du taxi et des médias. En politique, le Montréalais refuse l’étiquette de sauveur, et encore davantage celle d’un « machiavel » qui s’affairerait à placer ses pions pour prendre la tête du PLQ après une défaite électorale — et le départ subséquent du chef Philippe Couillard.

« La dernière chose que je veux voir aujourd’hui, c’est un doute par rapport au fait que je suis en train de faire une stratégie », lance-t-il au cours d’un entretien avec Le Devoir. Sauf que son rêve d’enfant, celui de devenir premier ministre, est toujours présent. Au point où il est devenu aujourd’hui un « objectif », reconnaît-il. « Est-ce qu’un jour, c’est quelque chose que je continue à envisager [de devenir premier ministre] ? Assurément, oui », répond-il après avoir louvoyé entre les questions.

Une semaine après l’annonce de son arrivée en politique, Alexandre Taillefer commence à épouser le formatage libéral. Il ne parle plus « d’austérité » libérale, mais bien de « rigueur ». Quand il qualifie la Coalition avenir Québec (CAQ), il utilise une expression consacrée par les stratèges libéraux : « brouillon ».

Il place désormais dans le futur le « progressisme » du PLQ, qu’il a évoqué pour justifier son engagement politique. « Je me suis lancé dans cette campagne-là pour m’assurer que le travail qui a été fait dans les dernières années — pour mettre en place une rigueur économique — permet de mettre en place de nouvelles mesures sociales, au Québec, pour réduire les iniquités », affirme-t-il.

À ses valeurs « progressistes », il associe certaines prises de position de Québec solidaire. Mais il ne peut « aucunement » adhérer à ce parti, parce que les solidaires « n’ont pas de vision économique pour le Québec ». Le Parti québécois ? « Je ne suis pas indépendantiste », répond celui qui a passé des tracts du « Oui » en 1980, à l’âge de huit ans, et a voté pour cette même option en 1995. Alexandre Taillefer est désormais partisan d’un « fédéralisme renouvelé », parce qu’il est mal à l’aise avec cette idée d’indépendance à laquelle n’adhère pas, selon lui, un nombre assez élevé d’anglophones et d’allophones.

Quant à la CAQ, elle est le moteur de son engagement politique, parce qu’il craint son arrivée à la tête du Québec et qu’il se dit « horripilé » par son « incarnation des valeurs libertariennes ».

« Il reste le Parti libéral », convient Alexandre Taillefer.

Présence numérique

Au PLQ, il est arrivé avec une carte de membre du PQ, certes, mais aussi avec une vision d’affaires, qui s’est vite heurtée au test de la réalité. « J’ai dit : on pourrait tester telle affaire dans le sondage. Et [au parti], ils me disent : oui, mais ce sondage-là va coûter 6000 $, on ne peut pas le faire. Je tombe des nues ! » lance-t-il. Les budgets — liés aux contributions maximales de 100 $ par année mises en place en 2013 — sont « anémiques », constate Alexandre Taillefer. « L’argent qui est recueilli par le parti, c’est ridicule. […] On n’a pas la capacité de mettre en place le genre de logiciel que je mettrais en place dans les entreprises où j’opère. »

Il souhaite néanmoins modifier la présence libérale sur les plateformes numériques, en prenant le pari de donner à la population un « accès au raisonnement derrière une décision » par le biais de capsules longues. « On ne peut pas essayer de transformer M. Couillard en youtubeur », lance-t-il. Pour ça, le PLQ mise sur le recrutement de candidats plus jeunes, capables de concrétiser l’appui des 18-34 ans, encore libéraux dans une proportion de 30 %, selon le dernier sondage Léger.

Toujours au PQ

L’entrepreneur trouve « très superficiel » le débat sur son adhésion au Parti québécois. Oui, il est toujours membre du parti. Oui, il a « probablement, sûrement » coché la case confirmant son adhésion au parti lorsqu’il a fait des dons, à deux reprises, en 2014. « [Mais] je ne pense pas que c’est un contrat qui est extrêmement important », laisse-t-il tomber. « Et je ne pense pas qu’aujourd’hui, ça ait une quelconque signification. »

En sept ans, il a fait 350 dons et contributions politiques différentes, tous azimuts. Puis, il y a neuf mois, le PLQ l’a sollicité. Le premier ministre lui a demandé de devenir président de campagne. « J’ai beaucoup hésité à ce moment-là, raconte l’entrepreneur. J’ai pris la décision de ne pas le faire. »

Une deuxième rencontre avec le premier ministre, puis la montée de la CAQ dans les sondages l’ont convaincu de faire le saut. La nouvelle est sortie dans les médias « cinq jours » après qu’il eut pris sa décision ; « deux ou trois semaines » avant l’annonce qu’avait prévu de faire le parti. Dans ce « contretemps », Alexandre Taillefer voit une explication au revirement qu’il a opéré quant à sa société Mishmash Médias, propriétaire des magazines Voir et L’actualité. S’il a déclaré le 10 mai ne « pas du tout » être en conflit d’intérêts, il a néanmoins quitté le conseil d’administration le lendemain. « Je ne voyais pas d’enjeu, de conflit, parce que je ne suis pas interventionniste [dans les salles de rédaction] », explique-t-il. « Les apparences de conflit, c’est autre chose, reconnaît-il maintenant. Et aujourd’hui, ce qu’on fait, c’est gérer les apparences. »