La chimère de la diversité à l’Assemblée nationale

Le premier ministre Philippe Couillard s’est montré réticent à imposer aux partis politiques la présentation d’au moins 40% de femmes aux élections.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le premier ministre Philippe Couillard s’est montré réticent à imposer aux partis politiques la présentation d’au moins 40% de femmes aux élections.

Le premier ministre Philippe Couillard n’a pas caché ses réticences cette semaine à l’égard de la proposition du Groupe Femmes, Politique et Démocratie (GFPD) de légiférer afin d’obliger les formations politiques à présenter au moins 40 %, puis 45 % de femmes lors des élections générales.

« À partir du moment où un caucus ou un groupe de candidats veut refléter la société […] il y a un ensemble d’autres éléments qu’il faut refléter de la société, par exemple les communautés culturelles, les orientations sexuelles, les autochtones, les personnes vivant avec un handicap, vous voyez ! » a-t-il expliqué lors d’un impromptu de presse à l’intérieur de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale mardi matin. « Faut-il faire un projet de loi pour [assurer] un pourcentage de personnes avec un handicap, un pourcentage… Plus on légifère, plus on risque de faire des erreurs. Alors, on va être prudents », a-t-il ajouté. Il s’est néanmoins engagé, 78 ans après l’obtention du droit de vote des Québécoises, à « lire » et à « débattre » avec les membres du caucus libéral de la proposition du GFPD.

La vice-chef du Parti québécois, Véronique Hivon, lui a aussitôt reproché de réduire les femmes à une minorité. « Elles ne sont pas une minorité ! Elles représentent la moitié de la population et, bien sûr, incluent l’ensemble des groupes minoritaires », a-t-elle lancé sur Twitter. Elle a intimé à M. Couillard de s’« amender ».

Dans le Salon bleu, les femmes forment toutefois une minorité. Un coup d’oeil à partir du pigeonnier de la presse suffit pour constater que les femmes sont au bas mot trois fois moins nombreuses que les hommes. Précisément, il y a 37 femmes (29,6 %) et 88 hommes (70,4 %).

La composition de l’Assemblée nationale tranche beaucoup avec celle de la société québécoise. Aucun autochtone n’en est membre. Aucune personne handicapée n’en est membre. Les « minorités visibles » se comptent sur les doigts d’une main dans l’Hôtel du Parlement, et ce, même si elles constituent 13 % de la population québécoise.
 


« Quand on fait des mises en candidature, on essaie d’avoir le plus fidèle reflet possible de la société pour que les gens qui nous regardent trouvent chez nous un reflet de ce que la société est aujourd’hui en 2018 », avait soutenu M. Couillard plus tôt. Pour l’heure, force est de constater qu’on est loin du compte.

L’Assemblée nationale peut-elle néanmoins prétendre être un espace permettant à tout citoyen québécois, peu importe son sexe, son origine ou encore sa condition sociale, d’être représenté dans le processus législatif ? « La représentativité en politique, c’est le plafond de verre qu’il faut défoncer. Quand une société de diversité ne se reconnaît pas dans ses élus, il y a un problème », dit la psychologue et spécialiste des relations interculturelles Rachida Azdouz dans une entrevue avec Le Devoir.

41,7 
Âge moyen de la population au Québec

53
Âge moyen des députés à l'Assemblée nationale

Des « lacunes » persistent

« En raison de l’État de droit qui est nôtre, la citoyenneté pluraliste ne pourrait être dite réelle si les femmes et les minorités ethnoculturelles, comme d’autres groupes minoritaires, ne participaient pas à l’édification de nouvelles normes sociales, à la définition de priorités et à l’adoption des lois », soulignait le Conseil des relations interculturelles (CRI) il y a plus de quinze ans.

Le « système démocratique » comporte des « lacunes ». « Les barrières des partis […] bloquent souvent l’entrée des femmes et des minorités ethnoculturelles au sein de ces instances, où les valeurs masculines prédominent et où la diversité n’est pas considérée comme une valeur ajoutée », peut-on lire dans l’avis Pour une démocratie inclusive rendu au printemps 2002.

Le CRI avait soumis au gouvernement de Bernard Landry une série de propositions pour améliorer la représentation politique de la diversité recensées lors de consultations. Dans le lot, « mettre en place un système de quotas pour forcer les partis à être représentatifs de la diversité ethnoculturelle de la société ». Hormis Québec solidaire, aucun parti politique à l’Assemblée nationale ne s’est rangé sans réserve derrière cette proposition.

Mme Azdouz était l’une des dix membres du CRI à l’époque. « Je suis de celles qui pensaient qu’il ne fallait pas être coercitif, qu’il ne fallait pas obliger, qu’il fallait plutôt être dans des mesures incitatives. Mais, on s’aperçoit, quinze ans plus tard, que la question se pose encore. Donc, les mesures incitatives ne suffisent pas. Donc, il faudrait être plus coercitif », fait-elle valoir. « Mais c’est […] techniquement très difficile de forcer des partis politiques à proposer des candidats issus de toutes les minorités, femmes et autres », convient-elle. En effet, le choix des candidats qui arborent les couleurs de Québec solidaire, du Parti québécois et du Parti libéral du Québec revient la plupart du temps aux membres de ces formations politiques dans chacune des 125 circonscriptions du Québec.

« Avant de penser à la modalité — est-ce qu’il faut des quotas ou pas, par exemple —, il faut s’entendre sur le principe : aller chercher des candidats pour être représentatifs de la population, et s’assurer qu’on ne les assigne pas à résidence — sexuelle ou ethnique. Il faut que les candidats soient représentatifs de la société, mais il ne faut pas les placer dans une situation où ils sont représentants, des intérêts et des revendications de leur groupe », avertit-elle.

Malgré l’absence d’obligations — autres que morales —, la composition de la 42e législature sera différente, promettent les chefs de parti politique Philippe Couillard (PLQ), Jean-François Lisée (PQ) et François Legault (CAQ).

Les électeurs auront le loisir de sanctionner les formations politiques qui n’honorent pas leurs promesses, rappelle Mme Azdouz. « Il y a une sanction qui revient à l’électeur. Il peut se dire : “Un parti qui n’est pas représentatif de la diversité au sens large, qui ne laisse pas au moins 50 % de place aux femmes, je ne vote pas pour lui.” Il a le dernier mot. »

Réforme du mode de scrutin

Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a montré du doigt le mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour — dans lequel le Québec est engoncé depuis 150 ans — pour expliquer le déficit de représentation politique des femmes. Le mode de scrutin actuel « constitue un sérieux obstacle » à la représentation politique non seulement des femmes, mais également des minorités, indiquait le Conseil des relations interculturelles (CRI) « Le système électoral doit incarner l’instrument politique qui garantit le plus adéquatement la représentation, l’équité et l’égalité des différentes composantes sociales au sein des institutions publiques. Or, nous n’en sommes pas là au Québec », expliquait-il… en 2002. Mais seize ans plus tard, trois partis politiques représentés à l’Assemblée nationale sur quatre — le Parti québécois, la Coalition avenir Québec et Québec solidaire — s’entendent pour déposer un projet visant à instaurer un mode de scrutin proportionnel mixte régional dans les 365 premiers jours d’une victoire de l’un d’eux le 1er octobre prochain.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 28 avril 2018 09 h 05

    Quotas impossibles

    Ce sont les électeurs qui élisent les députés ou députées. On ne peut pas les forcer à voter pour les "bons" candidats ou les "bonnes" candidates. Ce ne serait envisageable que dans un système 100% proportionnel où on voterait pour un parti et non un(e) député(e). Alors les partis pourraient être obligés par la loi d'avoir des listes d'éventuel(le)s représentant(e)s reflétant fidèlement la composition de la société en termes de genre, âge, religion, richesse, éducation, QI, habiletés physiques, taille et poids, lieu de résidence et de naissance, ethnie, couleur de cheveux....

  • Léonce Naud - Abonné 28 avril 2018 11 h 58

    Notre-Dame-de-la-Diversité


    Le concept de « minorités culturelles » ayant été mis en pièces d’un bout à l’autre du Commonwealth y compris dans sa maison-mère l’Angleterre, les partisans de divisions raciales, tribales, ethniques, linguistiques ou religieuses se sont récemment repliés sur la notion de « diversité », concept tout aussi annonciateur de conflits à venir que le précédent. D'ailleurs, en dehors dans ces pays qui ont fait partie de l'Empire britannique, existe-t-il un pays dans le monde où il soit question de défendre et illustrer quelque « diversité » que ce soit ?