La réforme de l'aide sociale risque de créer un «enfer bureaucratique»

Le ministre François Blais 
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre François Blais 

Jacques Deslauriers presse le ministre François Blais d’alléger les conditions d’admissibilité au nouveau programme de revenu de base, à défaut de quoi des milliers de personnes sans emploi pourraient, selon lui, vivre ou revivre un « enfer bureaucratique ».

« Tout d’abord, il ne faut pas que ça prenne quatre ans ! » lance le résidant de Rawdon à quelques heures du coup d’envoi des consultations sur le projet de loi 173 à l’Assemblée nationale.

Le prestataire de solidarité sociale salue la volonté du gouvernement libéral de hausser progressivement le revenu disponible de personnes ayant des contraintes sévères à l’emploi — de 12 749 $ en 2017 à 18 029 $ en 2023 — en instaurant un revenu de base. Mais cette aide financière supplémentaire serait garantie non pas à toutes les personnes ayant des contraintes sévères à l’emploi, mais aux individus ayant des contraintes sévères à l’emploi et bénéficiant du programme de solidarité sociale « depuis au moins 66 des 72 derniers mois », indiquent les intentions réglementaires de M. Blais.

M. Deslauriers ainsi que le Collectif pour un Québec sans pauvreté y voient un délai « arbitraire ». Ils demanderont mardi aux élus qui passeront au crible le projet de Loi visant principalement à instaurer un revenu de base pour des personnes qui présentent des contraintes sévères à l’emploi (173) « que la reconnaissance d’une contrainte sévère à l’emploi soit l’unique critère d’admissibilité au programme de revenu de base ».

La reconnaissance de la contrainte sévère à l’emploi, qui est nécessaire à l’obtention de prestations de solidarité sociale puis, à terme, au revenu de base, constitue déjà une « course à obstacles », déplore le Collectif pour un Québec sans pauvreté.

Jacques Deslauriers ne veut pas revivre « l’enfer » bureaucratique qu’il a vécu il y a huit ans. En 2010, l’horticulteur a été forcé de renoncer à « un très bon job » de chef d’équipe dans l’entreprise Vertdure — le « chef de file en matière de traitement des espaces verts » au Québec —, en raison notamment de l’arthrose et de hernies discales qui s’étaient emparées de lui. Après avoir épuisé ses prestations d’assurance-chômage, il a soumis une demande d’aide financière de dernier recours, assortie d’un diagnostic sans équivoque d’un médecin spécialiste. Emploi Québec rejette sa demande de prestations de solidarité sociale, réservées aux personnes présentant des contraintes sévères à l’emploi, arguant qu’il pourrait occuper un autre type d’emploi. Une longue bataille s’amorce. « J’avais été travailleur depuis trente ans », fait-il remarquer au Devoir. En avril 2014, le Tribunal administratif du Québec reconnaît la contrainte sévère à l’emploi de M. Deslauriers et contraint l’État à lui verser des prestations de solidarité sociale plutôt que des prestations d’aide sociale — qui sont nettement inférieures — de façon rétroactive à partir de septembre 2013. Entre-temps, « moi, j’avais tout perdu dans la vie », lâche-t-il dans une entrevue téléphonique avec Le Devoir. « Mon loyer me coûtait ce qu’ils me donnaient. »

L’accès au programme de solidarité sociale a « amélioré [son] sort », mais il a tout de même dû faire de nombreuses « concessions ». « Ça me force à avoir un colocataire que je ne veux pas nécessairement avoir. Je n’ai pas de cellulaire parce que je ne peux pas m’en payer un », explique-t-il. Il ne s’adonne plus à des loisirs payants sauf lorsqu’il est invité. « Quand j’ai payé mon loyer, quand j’ai payé ma bouffe, je ne peux pas dire : je vais aller au cinéma avec ma copine. Je n’ai pas l’argent. »

Le revenu de base ne changera pas le monde pour M. Deslauriers, sauf que… « Ce que ça va changer, c’est que je vais être capable de subvenir à tous mes besoins de base, ce que je ne suis pas capable de faire en ce moment », indique-t-il au Devoir avant d’énumérer ses principales dépenses mensuelles : son logement, sa nourriture, son transport.

Quand M. Deslauriers pourra-t-il avoir accès au revenu de base promis par M. Blais ? Pour l’heure, l’ancien horticulteur nage en plein mystère. Il compte trouver des réponses lors de sa visite sur la colline parlementaire mardi.

Trop de catégories ?

Les prestations mensuelles d’aide de dernier recours passeront pratiquement du simple au double l’année prochaine.

Prestations d’aide sociale : 648 $ pour un adulte sans contraintes ; 782 $ pour un adulte avec contraintes temporaires.

Prestations de solidarité sociale : 1035 $ pour un adulte avec des contraintes sévères à l’emploi.

Revenu de base : quelque 1200 $ (2019) pour un prestataire du Programme de solidarité sociale « depuis au moins 66 des 72 derniers mois ».

Cette « surcatégorisation » des personnes incapables d’exercer un emploi par l’État québécois « crée des situations d’iniquités », déplore le Collectif pour un Québec sans pauvreté.