Un budget à durée de vie indéterminée

Comme n’importe quel budget présenté en fin de mandat, celui-ci risque de ne pas se déployer pleinement… ce qui rend difficile l’analyse de ses impacts au-delà de l’année 2018-2019.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Comme n’importe quel budget présenté en fin de mandat, celui-ci risque de ne pas se déployer pleinement… ce qui rend difficile l’analyse de ses impacts au-delà de l’année 2018-2019.

Favori des sondages depuis plusieurs mois, François Legault n’a pas fait de cachotteries mardi. Si la Coalition avenir Québec (CAQ) est élue en octobre prochain, son chef va « revoir les engagements [du budget] un par un ». Et il aura une marge de manoeuvre puisque plus de 80 % des dépenses annoncées n’auront pas été engagées.

Les observateurs ont été unanimes à dire que le budget Leitão est particulièrement généreux pour tout un chacun. Mais comme n’importe quel budget présenté en fin de mandat, celui-ci risque de ne pas se déployer pleinement… ce qui rend difficile l’analyse de ses impacts au-delà de l’année 2018-2019.

Un coup d’oeil sur la manière dont les dépenses du budget de mardi sont étalées dans le temps montre que l’essentiel des sommes discutées sera encore disponible — le plan économique s’étale jusqu’en 2022-2023.

Pour établir un comparatif unique, prenons le tableau des « impacts financiers des mesures du plan économique » : le grand total se chiffre à 16,1 milliards, en incluant l’année en cours. Là-dessus, 2,87 milliards auront été dépensés au terme de l’année 2018-2019, soit 17,8 %.
 

Est-ce à dire que c’est un budget qui risque de ne jamais se réaliser si ce gouvernement change ? « On peut le regarder sous un angle différent d’un budget traditionnel », concède Luc Godbout, titulaire de la Chaire en fiscalité et en finances publiques (Université de Sherbrooke). « Mais en même temps, c’est un budget qui aura été discuté, étudié et adopté par l’Assemblée nationale quand on arrivera aux élections. »

M. Godbout établit ainsi une distinction entre ce budget Leitão et les budgets préélectoraux de Pauline Marois (mars 2003), de Michel Audet (février 2007) ou de Nicolas Marceau (février 2014). « Ces budgets-là ont été déposés, et le premier ministre s’est ensuite presque directement rendu chez le lieutenant-gouverneur pour demander le déclenchement d’élections. Il y a une différence. »

Modifier sans tout jeter

N’empêche : adopté ou pas, un budget ne lie pas tant les mains du prochain gouvernement, ajoute M. Godbout. « Ça ne veut pas dire qu’un nouveau gouvernement ne pourra pas faire d’autres choix, que ce soit par la présentation d’un nouveau budget ou d’une mise à jour économique, pour mettre en avant sa vision. »

Les deux principaux partis d’opposition entendent d’ailleurs le faire… sans tout renier non plus. Mercredi, le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, disait que « l’essentiel de ces choses-là, on va les garder. Ce qui est déjà inscrit dans le réel, on va le garder. Mais on va avoir une mise à jour économique et ensuite un budget, et on va faire des choix. »

M. Legault a précisé pour sa part qu’il est « d’accord avec le niveau des dépenses » en santé et en éducation. « De ce côté-là, ça ne changera pas. Par contre, on veut se garder la possibilité de réaménager certaines dépenses pour donner des services plus efficaces, avoir moins d’argent dans la bureaucratie, plus d’argent dans les services », a-t-il dit.

Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire, a aussi parlé « d’investissements bienvenus » en santé et en éducation. « Cette partie-là, on la garderait. »

Décision politique

Un budget ne fixe pas tout à long terme, indique Luc Godbout. « Un nouveau gouvernement peut augmenter ou baisser les impôts, il peut revoir certaines dépenses, [piger dans] la réserve de stabilisation… C’est beaucoup une question de décision politique. »

Il souligne par contre qu’un budget préélectoral comme celui de mardi, où le gouvernement utilise une bonne partie des marges de manoeuvre et des surplus de l’État, laisse peu d’espace aux partis « qui aspirent au pouvoir pour dire en campagne : “Voici ce que je voudrais faire.” Ce que ça oblige, c’est de dire : “Voici ce que je ne ferai pas par rapport au budget pour avoir de l’argent et faire ceci à la place…” »

Un peu comme ce que les libéraux de Justin Trudeau ont dû faire lors de la campagne fédérale en 2015 au sujet des allocations pour enfants, rappelle M. Godbout.

En détail

Dans le détail, on voit que des sommes considérables resteront à dépenser après mars 2019. En mobilité durable, le gouvernement promet des investissements de plus de 1,8 milliard de dollars d’ici cinq ans, mais l’impact financier des mesures prévues en 2018-2019 se chiffre à 90,8 millions (5 %).

Le gouvernement fait miroiter des investissements additionnels de 1,6 milliard pour la réussite scolaire en éducation et en enseignement supérieur d’ici 2022-2023. Or, ces investissements sont répartis au goutte-à-goutte sur cinq ans : 162,5 millions (10 %) auront été dépensés à la fin de l’année 2018-2019.

En santé, les investissements additionnels annoncés de 5,4 milliards se matérialiseront plus tard : l’impact financier des mesures du budget Leitão au terme de 2018-2019 sera de 390,6 millions, soit 7,2 %. Le soutien aux familles ? 300 millions prévus, dont 14 % d’ici mars 2019. Le financement pour les proches aidants et les aînés ? 18 % des 103 millions promis auront été dépensés fin 2018-2019.

En culture, les sommes attribuées au financement de la nouvelle politique culturelle comptent pour un demi-milliard d’ici 2022-2023 : près de 30 % de la somme est au sommaire de 2017-2018 et 2018-2019. Un autre demi-milliard, réservé pour la modernisation du système de justice, sera dépensé plus tard que tôt : 11 % de la somme est inscrite au terme de 2018-2019. Même chose pour l’accès à des habitations de qualité et abordables (431 millions, dont 12,8 % d’ici un an).