Savoir autochtone: l'attitude «offensante» de Québec dénoncée

Le projet de loi fédéral C-39 prévoit permettre aux autochtones de réaliser des évaluations environnementales sur leur territoire.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne Le projet de loi fédéral C-39 prévoit permettre aux autochtones de réaliser des évaluations environnementales sur leur territoire.

Après des représentants autochtones, voilà que des professeurs s’élèvent contre la logique « contre-productive », « réductrice » et « offensante » de Québec à l’égard des savoirs traditionnels autochtones.

Dans une lettre ouverte publiée ce lundi dans Le Devoir, huit professeurs, chercheurs et avocats dénoncent les propos du sous-ministre à l’Environnement du Québec, Patrick Beauchesne, dans une lettre envoyée à Ottawa le 6 février.

La missive, dévoilée par Radio-Canada, révèle que Québec fait grand cas de la volonté du fédéral de rendre obligatoire la prise en compte du savoir traditionnel autochtone dans la procédure d’évaluation environnementale, en vertu du projet de loi C-69.

Le sous-ministre Beauchesne y écrit que « tenir compte systématiquement du savoir autochtone, au même titre que la science et les données probantes, pourrait s’avérer problématique dans les cas où le savoir autochtone et la science se révéleraient contradictoires ». Il suggère d’appuyer ces savoirs par « des barèmes clairs et comparables aux données scientifiques ». Ses propos ont causé l’ire d’instances autochtones, si bien que Québec s’est résolu à présenter ses excuses le 15 mars dernier.

Racisme latent

Pour le professeur de droit de l’Université d’Ottawa et instigateur de la lettre, Thomas Burelli, la posture prise par le gouvernement Couillard dans la lettre témoigne ni plus ni moins du « racisme latent » qu’entretient Québec à l’égard des autochtones. D’autant que le gouvernement ne fait pas de cas de la volonté d’Ottawa de tenir compte, aussi, des connaissances du public. « C’est un relent de racisme, qu’on continue de remettre en cause ces savoirs-là plutôt que d’autres […] On considère comme parfaitement légitime le savoir du public, mais pas les savoirs traditionnels », remarque le professeur.

Encore, Québec tente une « hiérarchisation entre les savoirs, en faveur des savoirs scientifiques », écrivent les signataires de la lettre ouverte. Loin d’eux l’idée de s’attaquer à la science, insiste Thomas Burelli. « [Mais] aucun type de savoir ne peut prétendre à une compréhension complète du monde. Il y a nécessairement des choses qui échappent », affirme-t-il.

« Se priver de l’apport des savoirs autochtones, notamment en restreignant leur usage aux seuls éléments compatibles avec la science, équivaut à un gaspillage », lit-on dans la lettre ouverte.

Un savoir « reconnu »

Fabienne Déturche, qui a consacré son mémoire de maîtrise à l’utilisation du savoir traditionnel autochtone dans les études d’impact au Québec, abonde dans ce sens. « Le savoir traditionnel autochtone est reconnu à l’échelle internationale et, à partir des années 1980, les Nations unies nous disent qu’il faut le protéger et l’utiliser pour la gestion durable des écosystèmes », affirme-t-elle. Au Québec, la loi n’en dit pourtant « pas mot », rappelle-t-elle. Néanmoins, le gouvernement inclut parfois le savoir traditionnel autochtone dans ses directives auprès des entreprises qui veulent faire des projets de développement, nuance-t-elle.

La chargée de projet en environnement reconnaît aussi que l’intégration des savoirs autochtones peut être difficile, car elle suppose la mise en commun de modèles culturels différents et demande aux « promoteurs et à leurs équipes de sortir de leur zone de confort ». En clair, « intégrer le savoir traditionnel autochtone, c’est intégrer un savoir qualitatif, empirique, dans des études scientifiques, qui s’inscrivent dans une culture organisationnelle qui pose des défis », résume-t-elle, en plaidant néanmoins pour son inclusion, puisqu’il « bonifie a connaissance du milieu » de manière « incontestable », selon ses observations.

Jean Leclair, professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, relativise les inquiétudes quant à la prise en compte de connaissances émanant des Premières Nations et des Inuits. « On ne parle pas d’y recourir [au savoir autochtone] pour une neurochirurgie. On parle du savoir autochtone à l’égard d’une chose que les autochtones connaissent fort bien : le territoire », souligne-t-il.

Une question de justice sociale

Les signataires de la lettre ouverte voient dans la valorisation des savoirs autochtones une question de « justice sociale », pour « des peuples dont on a tenté à travers l’histoire de justifier l’infériorité par rapport aux sociétés occidentales ».

Jean Leclair croit de son côté que les autochtones sont « heurtés » de constater que Québec se méfie, a priori, de leur savoir. « Mais ces gens-là ne soutiennent pas que leur savoir est sans faille [ou] qu’il est pertinent en toutes circonstances : ils soutiennent que, pour ce qui est de la gestion du territoire, ils ont certainement quelque chose à dire, et ce, parce qu’ils ont habité ce territoire pendant des siècles », dit-il.

D’ailleurs, l’approche scientifique peut très bien être conciliable avec le savoir traditionnel autochtone, a constaté Claude Delisle, biologiste à la retraite et auteur du livre L’évaluation des impacts sur l’environnement. Il y 10 ans, il signait un article dans lequel il plaidait pour l’inclusion, dans la loi, de l’importance de tenir compte du savoir traditionnel — autochtone et allochtone — dans les évaluations environnementales. Il n’a pas changé d’idée depuis. « Je me rappelle d’un village inuit : les femmes sont venues en consultation nous dire qu’à l’endroit où on voulait faire le port, c’est là qu’elles pêchaient, relate-t-il. Le port a été simplement changé de place, de quelques centaines de mètres. [...] Ça n’a l’air de rien, mais autrement, on aurait frustré des centaines de femmes qui allaient là pour pêcher. »

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