Le parti pris des jeunes

Les jeunes adultes boudent les modes d’expression politique institutionnalisés, à commencer par le vote et le militantisme. À moins de sept mois des élections générales, les nouveaux votants — nés entre le 7 avril 1996 et le 1er octobre 2000 — n’ont pas rien à dire pour autant.

Flavie s’est engagée dans plusieurs luttes : « luttes autochtones », « luttes environnementales », « luttes pour les nouveaux, nouvelles, arrivants, arrivantes »… « Toutes mes luttes sont teintées par mon féminisme », précise-t-elle, tout en agrippant un crayon-feutre. L’étudiante de sciences humaines au cégep du Vieux Montréal met la touche finale à une affiche sur laquelle on peut lire : « Femmes sans salaire, exploitation tentaculaire ».

D’ailleurs, la rémunération des stages sera sans contredit l’un des enjeux de la prochaine campagne électorale, suggère-t-elle avant de poursuivre les préparatifs d’une manifestation organisée à l’occasion de la Journée internationale des femmes.

À l’extérieur, Charlotte, Charles-Antoine et Marie-Noëlle bavardent à neuf mètres pile de la porte d’entrée principale du collège. Pause cigarette. Ils suivent l’actualité politique avec intérêt, mais jamais l’idée de s’embrigader au sein de l’aile jeunesse d’un parti politique ne leur est venue.

« Il faut trouver le temps », dit Charlotte, qui est inscrite au programme Histoire des civilisations. Elle privilégie des moyens d’action protestataires comme des pétitions et des manifestations.

À l’instar de milliers d’autres élèves du secondaire, Charlotte a battu le pavé lors du Printemps érable en 2012. Elle est récemment redescendue dans la rue, mais cette fois pour réclamer la démission du ministre de la Santé, Gaétan Barrette. « Les services de santé, c’est un peu de la marde. Donc, j’aimerais que ça change », lance-t-elle, voilée par la fumée.

Charlotte a participé à la première manifestation organisée de A à Z, ou presque, par Québec solidaire. Tout en scandant « Dehors Barrette ! » et « Solidaires pour la santé, pour une vraie égalité ! », les leaders de QS ont pris la tête d’un cortège d’un millier de manifestants défilant jusqu’au bureau du premier ministre Philippe Couillard, où ils ont remis une pétition signée par plus de 50 000 personnes.

La « colère » de Charlotte et de centaines d’autres Québécois à l’égard des réformes opérées par le Dr Barrette a été « canalisée » dans une « action » politique.

« Le parti est aujourd’hui au service de différentes luttes politiques connectées avec le programme de QS », fait remarquer le chef de la mobilisation à QS, Keena Grégoire. « Les gens sont moins prêts à faire du financement, du recrutement. Vendre des cartes de membre, ça galvanise moins les gens que de se mettre en action pour augmenter le salaire minimum à 15 dollars l’heure ou lutter contre les hydrocarbures. »

QS tâchera de mobiliser à nouveau ces milliers de protestataires qui ont gracieusement inscrit leur adresse électronique et leur numéro de portable sur la pétition, d’ici le 1er octobre prochain. « On va essayer de les mettre en action sur des enjeux spécifiques.

Ultimement, c’est bien évident qu’il y a l’objectif que les gens se rendent compte finalement que QS est un bon véhicule pour porter leur parole, leurs ambitions politiques sur cet enjeu-là, mais aussi sur une multitude d’autres enjeux », explique M. Grégoire, penseur de la plate-forme « Mouvement ».

La « multiplication des possibilités d’implication » pose un défi de taille pour tous les partis, indique le président de la Commission-Jeunesse du Parti libéral du Québec, Stéphane Stril. 

Il y a de plus en plus de façons de faire valoir son point de vue. Le militantisme au sein d’un parti politique n’est qu’une des options.

Les institutions politiques rebutent aussi les jeunes, selon M. Stril, parce qu’elles n’obéissent pas à leurs impératifs d’instantanéité. « Le problème de la politique, c’est que les changements prennent forme lentement. Faire adopter un projet de loi, ça ne se fait pas dans un claquement de doigts. C’est une difficulté de dire aux gens : implique-toi, les changements vont peut-être prendre quelques années à se faire, mais ça va cheminer », souligne-t-il.

Une affaire de baby-boomers

Le président du Comité national des jeunes du Parti québécois (CNJPQ), Marc-André Bouvette, insiste lui aussi sur l’importance de la participation des X et des Y dans les institutions traditionnelles comme les partis politiques. Une douzaine de propositions sur 20 du CNJPQ s’est retrouvée dans le programme du PQ : augmentation des redevances sur l’utilisation de l’eau, gratuité scolaire de la maternelle à l’université, lutte contre le gaspillage alimentaire… « Ça montre que notre influence est là ! »

Il n’en demeure pas moins que « les réunions publiques, c’est aujourd’hui beaucoup une affaire de baby-boomers », indique l’analyste principal à Statistique Canada, Martin Turcotte. Pétitions, manifestations, occupations, boycottages : « Les jeunes ont tendance à participer à des actions plus directes », souligne-t-il.

Un réel enthousiasme

Le président de la Commission de la relève de la Coalition avenir Québec, Kevin Paquette, n’entend pas pour autant laisser le champ libre des cégeps et des universités aux autres partis. Il prépare une tournée à laquelle participeront des élus caquistes. « Notre objectif au cours des prochains mois, c’est de faire connaître le message de la CAQ », dit-il.

Il détaillera les propositions du parti de François Legault pour accroître « l’accessibilité et la qualité des études postsecondaires ». Sinon, « les jeunes sont vraiment interpellés par tout ce qui touche la nouvelle économie, l’économie du savoir, la révolution technologique, le numérique, l’économie collaborative, on sent qu’il y a un réel enthousiasme chez les jeunes », fait valoir M. Paquette.

Charlotte, Charles-Antoine et Marie-Noëlle voteront le 1er octobre prochain. Il y a « tellement de choses » qui ont piqué leur curiosité dans le programme des différents partis politiques. Pour Flavie aussi. « Même si je ne crois pas que ce soit le seul ni le meilleur outil pour changer les choses, c’est quand même un outil, affirme-t-elle. Si on ne l’utilise pas, on est perdants. »

Quelques tendances de la participation électorale au Québec

Les jeunes Québécois nés au tournant du siècle voteront pour la première fois de leur vie de citoyen en octobre, lors des élections provinciales. Voici quelques observations glanées auprès de spécialistes des comportements électoraux.
 

La participation. « Il y a une baisse de la participation électorale qui n’est pas propre au Québec puisqu’on l’observe ailleurs dans les démocraties occidentales », dit Eugénie Dostie-Goulet, qui a déposé une thèse doctorale intitulée Le développement de l’intérêt politique chez les adolescents (2009). Elle enseigne à l’Université de Sherbrooke.
 

Il n’y a pas de fatalité, par contre. Les Canadiens de 18-24 ans ont voté beaucoup moins (39 %) que les Canadiens de 55 ans et plus (70 %) aux élections fédérales en 2011. En 2015, après les années Harper, la jeunesse a haussé d’environ 20 points sa participation pour aider à faire élire les libéraux du jeune Trudeau.
 

Les choix. Le vote des Québécois de 18-24 ans en prévision des prochaines élections se divise assez équitablement entre les quatre formations représentées à l’Assemblée nationale, selon le sondage Le Devoir-Léger du 3 mars dernier, soit 24 % au PLQ, 23 % à QS, 19 % à la CAQ et 16 % au PQ.
 

« La première évidence, c’est la dispersion du vote », dit le sondeur Jean-Marc Léger. Il ajoute que, pour les jeunes de cet âge, le changement est plus représenté par QS (21 %), la CAQ (16 %) et le PLQ (15 %) que par le PQ (13 %). « La deuxième évidence, c’est que le PQ n’est plus le véhicule privilégié du changement pour les jeunes. »
 

Les jeunesses. « Il ne faut pas imaginer les jeunes comme un ensemble homogène », dit Nicole Gallant, de l’INRS Urbanisation, culture et société. « Il faut au contraire comprendre différemment les processus qui conduisent vers différentes orientations idéologiques. »

Il ne semble pas non plus y avoir d’enjeu qui rejoigne ici cette génération en très grande proportion. Le sondeur Jean-Marc Léger enchaîne en demandant ce qui peut bien lier les deux bouts du segment, mettons une femme de 29 ans au boulot, peut-être mariée, vivant dans sa maison, et une cégépienne de 19 ans vivant encore chez ses parents.

Stéphane Baillargeon

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Les partis politiques rivalisent de créativité afin d’attirer l’attention des nouveaux votants.