Transport aérien: Couillard promet des millions aux régions

Un peu moins de 70% des destinations au Québec ne sont desservies que par Air Canada.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Un peu moins de 70% des destinations au Québec ne sont desservies que par Air Canada.

Le premier ministre Couillard a promis vendredi des investissements « substantiels » pour rendre les vols en région plus accessibles et attrayants. Ravis, les leaders régionaux attendent maintenant de voir la couleur de l’argent dans le prochain budget.

« On va s’assurer que l’argent est dans le budget, a déclaré le président de l’Union des municipalités, Alexandre Cusson, à la sortie du Sommet sur le transport aérien régional. On va les talonner là-dessus. »

En matinée, M. Cusson avait comparé le prix des vols Montréal-Gaspé et Montréal-Paris : 840 $ chacun à 2 $ près. Un problème auquel le premier ministre a voulu se montrer très sensible devant les quelque 300 participants du Sommet.

« On dit qu’il y a moins de desserte aérienne parce qu’il n’y a pas assez de population. Mais peut-être qu’on peut retourner l’affaire et dire qu’une des raisons pour lesquelles il y a peu de gens en région, c’est peut-être parce qu’il n’y a pas de desserte, pas de capacité de se déplacer facilement », a dit le Philippe Couillard dans un discours en fin de journée.

Pour renverser la vapeur, les libéraux ont promis notamment d’investir des montants substantiels dans les aéroports régionaux en relançant un programme qu’ils avaient eux-mêmes abandonné, le Programme d’aide au transport aérien (PATA). L’enveloppe qui incluait un maigre million de dollars par an pour tout le Québec atteindrait les « trois chiffres » en millions dans le budget, a laissé tomber le premier ministre. Les fonds seraient consacrés aux pistes, au balisage lumineux, aux bâtiments d’accueil, ou aux stations automatisées d’observation météorologique.

Des billets remboursés en partie en région

Le gouvernement s’est aussi engagé à élargir la portée d’un programme qui permettait de se faire rembourser une partie du prix du billet d’avion dans les secteurs les plus reculés du Québec, comme les territoires cris, la Basse-Côte-Nord ou encore Anticosti.

Si Québec va de l’avant avec cette promesse, le « programme de réduction des tarifs aériens » couvrira aussi la Gaspésie, l’Abitibi, la Côte-Nord, le Bas-Saint-Laurent et le Lac-Saint-Jean. À titre indicatif, cela pourrait faire passer un vol entre Montréal et le Lac-Saint-Jean de 800 à 600 $, a signalé le premier ministre, qui a répété à plusieurs reprises qu’il connaissait cette réalité à titre de député de Roberval.

Le gouvernement n’a toutefois pas voulu suivre le Parti québécois, qui proposait cette semaine d’imposer un prix plancher pour lutter notamment contre la domination d’Air Canada sur les plus petits joueurs. Des députés du PQ sur place n’ont d’ailleurs pas manqué de dénoncer cette décision.

« Ça fait quand même 15 ans que le Parti libéral est au pouvoir. […] Il y a 15 ans, on avait quand même d’autres transporteurs », s’est insurgée la députée Lorraine Richard, qui représente la circonscription de Duplessis sur la Côte-Nord. « Moi, je suis à la merci d’Air Canada. À 1000 à 1200 $ le coût du billet d’avion. »

Tirs groupés contre Air Canada

Le gouvernement s’est toutefois engagé à réfléchir à la question du prix plancher par l’intermédiaire d’un nouveau « groupe de travail national », a promis la ministre déléguée aux Transports, Véronyque Tremblay. Même chose pour l’idée de soustraire le prix des billets à la taxe de vente.

Durant la journée, plusieurs voix se sont élevées contre Air Canada, qui contrôle le marché régional, dont le maire de Québec, Régis Labeaume, qui l’a accusé « d’abuser totalement du système ».

Plus tôt, l’entreprise avait annoncé qu’elle allait offrir des prix réduits pour certains vols régionaux à l’achat de forfaits prépayés de 10 ou 30 billets.

Une décision qui a suscité des réactions mitigées. « Un monopole restera toujours un monopole. On peut nous faire cette annonce-là aujourd’hui et dans deux semaines augmenter [les prix] », avait déclaré le président de l’UMQ, Alexandre Cusson.

Dans les faits, Air Canada ne jouit pas d’un monopole au sens strict. Au Québec, 67 % des destinations en région ne sont desservies que par ce groupe. Ailleurs, les municipalités sont desservies par l’un des petits joueurs également sur le marché : Provincial Airlines (La Romaine, Sept-Îles, Mont-Joli, entre autres), Pascan Aviation (Baie-Comeau, Bagotville, Mont-Joli, entre autres) et Air Creebec (Val-d’Or, Chibougamau et les communautés cries).

Ces petites compagnies pourraient toutefois bénéficier d’un nouveau programme visant à soutenir financièrement de nouvelles dessertes régionales, mais dont les critères restent à préciser. Quant à Air Canada, l’entreprise a décliné les demandes d’entrevue vendredi, mais a affirmé par courriel qu’elle était « très ouverte » à la discussion et qu’elle étudierait « avec soin » les recommandations du Sommet.

Le ciel sans partage

Plusieurs participants au Sommet sur le transport aérien régional ont accusé Air Canada de détenir un monopole et d'imposer des tarifs qualifiés d’« abusifs ». Éclairage sur la situation avec deux experts.


Qu’est-ce qui explique qu’Air Canada détient un monopole sur le transport aérien régional?

« D’abord, Air Canada est la plus grande compagnie aérienne nationale. C’est elle qui détient les plus grandes parts de marché au Québec. Elle a les reins solides et est capable de s’engager dans une guerre dès qu’un autre joueur arrive », explique Isabelle Dostaler, doyenne de la Faculté d’administration à l’Université Memorial de Saint-Jean, à Terre-Neuve.

Pourtant, rien n’empêche un transporteur d’offrir le service dans les mêmes corridors aériens.

« Si un transporteur a les capitaux nécessaires, il peut se lancer, mais Air Canada peut radicalement baisser ses prix pour lui nuire. Air Canada ne dépend pas que des revenus de ses vols aériens régionaux, elle compte sur une diversité de revenus que tous n’ont pas », souligne Mehran Ebrahimi, directeur du Groupe d’étude en management des entreprises aéronautiques de l’UQAM.

Un billet Montréal-Gaspé coûte souvent plus cher qu’un aller-retour Montréal-Paris, pourquoi?

« C’est un problème structurel. Il n’y a pas de densité de population, donc le volume de demandes est faible. Mais d’un autre côté, les gens des régions expliquent que, si les billets étaient moins chers, ils voudraient utiliser plus souvent le transport aérien », indique Mme Dostaler.

« Par contre, il faut faire attention lorsqu’on dit que les billets sont trop chers. Ils ne pourront jamais être gratuits. Ce qui ressort de consultations, c’est que les gens seraient prêts à payer environ 450 à 500 $ un billet d’avion Montréal-Gaspé, par exemple. Les gens tiennent compte du fait que non seulement le transport aérien permet d’économiser des heures de route, mais il procure aussi un gain de productivité, parce qu’on peut travailler pendant un vol, ce qui est plus difficile dans un trajet en automobile », mentionne Mme Dostaler.

Améli Pineda
Le Devoir