Les élues ne croient pas à l’atteinte de la parité à l’Assemblée nationale

Parmi les 24 participantes au sondage de La Presse canadienne, on compte 18 députées de toutes les formations politiques et six ministres du gouvernement Couillard.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Parmi les 24 participantes au sondage de La Presse canadienne, on compte 18 députées de toutes les formations politiques et six ministres du gouvernement Couillard.

Ce n’est pas demain la veille que l’égalité hommes-femmes sera proclamée à l’Assemblée nationale. Le grand soir pourrait même ne jamais survenir, si on se fie aux femmes qui siègent présentement au parlement.

En 2017, la politique demeure donc un monde d’hommes dont les femmes se sentent encore aujourd’hui exclues, selon ce qu’ont indiqué les élues québécoises, députées et ministres, en réponse à un sondage préparé par La Presse canadienne.

Questionnées à savoir dans combien de temps, selon elles, l’Assemblée nationale pourrait prétendre être un lieu vraiment égalitaire, composé à 50 % de femmes, une majorité d’élues affichent un scepticisme certain. Plus de la moitié d’entre elles estiment carrément que cela n’arrivera « probablement jamais » (21 %) ou « dans 100 ans, peut-être » (33 %), mais pas avant.

La moitié des ministres (3 répondantes sur 6) estiment aussi que l’égalité au parlement n’arrivera probablement jamais ou en tout cas certainement pas avant un siècle.

Des élues pessimistes

Ce pessimisme ambiant apparaît clairement dans le sondage mené par La Presse canadienne auprès des élues. Le questionnaire composé d’une trentaine de questions, autour de deux thèmes (place des femmes en politique et harcèlement sexuel), a été distribué en novembre aux 37 femmes parlementaires. Du total, les deux tiers (24) ont accepté d’y répondre (65 %), alors que 13 ont refusé (35 %).

Parmi les 24 participantes, on compte 18 députées de toutes les formations politiques et six ministres du gouvernement Couillard, soit un échantillonnage représentatif de l’ensemble.

Afin de permettre aux femmes politiques de s’exprimer en toute liberté, sans autocensure, la démarche était confidentielle et l’anonymat des répondantes a été préservé.

Deux participantes, la libérale Karine Vallières et la solidaire Manon Massé, ont tenu quant à elles à témoigner à visage découvert, en se confiant dans le cadre d’une entrevue.

Portrait type

Le portrait type de la parlementaire québécoise pourrait ressembler à ceci : elle est féministe (79 %), elle considère qu’il est encore aujourd’hui plus difficile pour une femme que pour un homme de faire sa place en politique (67 %), elle souhaite que les partis fassent plus d’efforts pour attirer des candidatures féminines (91 %), mais préfère la « zone paritaire » de 40 % de candidatures féminines à l’idée d’imposer un nombre égal de candidats des deux sexes.

Soucieuses de défendre leur crédibilité, les femmes ne veulent pas être des « femmes-alibis », choisies comme candidates d’un parti uniquement pour respecter un quota.

Cinq ministres sur six et trois députées sur quatre (75 %) affirment que les partis devraient s’engager à atteindre la zone dite « paritaire » en présentant au moins 40 % de femmes aux prochaines élections générales, en 2018. Une seule ministre et seulement 13 % des députées proposent d’imposer un nombre égal d’hommes et de femmes. À l’heure actuelle, Québec solidaire est le seul parti dont la moitié des candidats doivent être des candidates.

Choisir un « comté défavorable »

Pour asseoir cette crédibilité, toujours plus fragile quand il s’agit d’une femme, certaines sont même prêtes à s’imposer un parcours à obstacles, convaincues qu’une victoire remportée de haute lutte, en terrain hostile, confortera leur position.

« Le plus grand défi pour une femme est de gagner un comté qui est plutôt défavorable, ça démontre encore plus notre force », estime une ministre.

C’est comme si les femmes devaient toujours faire leurs preuves, quelles que soient leurs compétences.

Selon la députée solidaire Manon Massé, « les femmes ont conscience que l’espace public, l’espace politique est un espace majoritairement masculin, qui a été configuré, réfléchi, conçu sur mesure pour les hommes ». Plus d’un demi-siècle après l’élection d’une première femme (Claire Kirkland Casgrain) à l’Assemblée nationale, en 1961, elles s’y sentent encore comme des intruses.

« On doit travailler deux fois plus » qu’un homme, calcule une députée, qui est d’avis comme deux députées sur trois (67 %) et une ministre sur deux que le monde politique demeure plus difficile d’accès pour les femmes.

Obstacle numéro un : la famille

Les élues déplorent que les dirigeants et organisateurs des partis politiques se préoccupent trop peu de ces questions, contrairement à elles. Toutes les ministres interrogées et 88 % des députées disent s’intéresser « énormément » à la place des femmes en politique.

Le manque d’intérêt des partis envers les femmes ne constitue cependant pas à leurs yeux le principal obstacle à l’accroissement du nombre de candidatures féminines. Ministres et députées identifient clairement les obligations familiales au sommet de la liste des obstacles. Viennent ensuite le manque de confiance en soi, le manque d’intérêt des femmes elles-mêmes pour la politique ou encore le cynisme ambiant envers la politique et ceux qui la pratiquent.

400 réponses à une consultation

La députée libérale de Richmond, Karine Vallières, s’intéresse de près à cette question de la place des femmes en politique. Depuis deux ans, elle supervise un mandat d’initiative visant à recommander des moyens concrets pour accroître à court terme le nombre de candidatures féminines.

Une consultation en ligne a été menée et 400 personnes y ont répondu à ce jour, chacune présentant ses propositions.

Cette semaine, une commission parlementaire entendra pendant deux jours des intervenants présenter leurs mémoires sur le sujet.

En entrevue, Mme Vallières dit ne pas attendre le « grand soir », préférant mettre de l’avant les mesures concrètes que le gouvernement, l’Assemblée nationale et les partis politiques pourraient prendre à court terme pour lever les obstacles et faciliter les choses pour les candidates.

Tout le monde souhaite atteindre « l’ultime objectif », dit-elle, mais « c’est comme si la marche était tellement grande qu’on n’arrive jamais à faire ce si grand pas ».

Alors il faut croire « à la théorie des petits pas, mais des petits pas solides, plutôt que des avancées et des reculs », dit-elle.

Au terme de l’exercice, la députée souhaite fournir une réponse à cette question : « Comment fait-on pour y arriver ? »

Elle se dit « réaliste » et convaincue que l’égalité au parlement ne sera pas acquise « demain matin », d’autant plus qu’il faudra vaincre les réticences des femmes elles-mêmes.

Il lui arrive de rencontrer des femmes qui pourraient se montrer intéressées par la politique, mais qui renoncent d’emblée, en lui disant : « Karine, tu travailles comme une déchaînée […], tu te fais “basher” constamment, j’ai pas envie de ça. »

À plus long terme, elle est d’avis que le système d’éducation devrait faire davantage pour sensibiliser les jeunes filles « très tôt » dans leur parcours scolaire à l’importance de s’impliquer politiquement.

« Je crois énormément à l’éducation » pour améliorer la situation, dit-elle.