Les pro-armes renoncent à manifester à Polytechnique

De jeunes propriétaires d’armes à feu se sont dits outrés mardi par l’organisation d’une manifestation à la Place du 6-décembre-1989, en commémoration à la tuerie de Polytechnique. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir De jeunes propriétaires d’armes à feu se sont dits outrés mardi par l’organisation d’une manifestation à la Place du 6-décembre-1989, en commémoration à la tuerie de Polytechnique. 

Le chef de file des « gunnies » québécois, Guy Morin, a cédé à la pression populaire en annulant mardi soir le rassemblement prévu sur la Place du 6-décembre-1989 à moins de cinq jours du 28e anniversaire de la tuerie de l’École Polytechnique.

Le coordonnateur du groupe « Tous contre un registre québécois des armes à feu » a, du bout des lèvres, présenté ses excuses aux personnes indignées par l’organisation d’une manifestation pro-armes au pied du monument commémoratif aux 14 femmes tombées sous les balles de Marc Lépine le 6 décembre 1989.

Il a avoué avoir « sous-estimé » la réaction populaire à un outrage de la sorte. « S’il y a des gens qui sont offusqués à ce point-là, oui, correct, je m’excuse », a-t-il lâché dans l’une des dernières entrevues qu’il a accordées mardi. « Mais ce n’était pas une erreur. » Du coup, la manifestation aura lieu… ailleurs, a-t-il indiqué.

Il a expliqué au Devoir avoir dû annuler la manifestation devant l’entrée du campus de l’Université de Montréal en raison des risques à la sécurité des protestataires.

À Ottawa, à Québec et à Montréal, les voix se sont élevées afin de demander aux membres de « Tous contre un registre québécois des armes à feu » de faire marche arrière. « Un geste inutilement provocateur et cruel. Peu importe le débat ou les arguments, il faut d’abord penser aux familles des victimes de Polytechnique », a fait valoir le premier ministre canadien, Justin Trudeau.

« Dans notre société, les gens sont libres de manifester. Mais c’est plus que d’un mauvais goût, c’est totalement inacceptable », a déclaré le ministre québécois de la Sécurité publique, Martin Coiteux. Il a « condamn[é] fermement, fermement » la volonté du groupe pro-armes de perturber la quiétude de la Place du 6-décembre-1989 à coups de « revendications », et ce, en pleines Journées d’action contre la violence faite aux femmes.

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a appelé les organisateurs à « faire preuve de discernement et à revisiter leur stratégie ». « Ce n’est ni l’endroit ni le moment », a-t-elle répété sans pour autant leur forcer la main. « Ils ont le droit [de manifester] s’ils respectent la réglementation municipale », a-t-elle précisé à la presse.

Guy Morin a finalement obtempéré, non sans se réjouir d’avoir réussi à attirer l’attention des acteurs politiques ainsi que des médias — sur les plateaux desquels il a défilé tout au long de la journée. « Des situations comme celle-là n’arriveraient pas si les politiciens nous écoutaient au lieu de rire de nous », a-t-il expliqué, montrant du doigt le gouvernement Couillard.

La colère suscitée par la création d’un fichier d’immatriculation des armes à feu sans restriction au Québec ne retombe pas pour autant, a averti M. Morin, en fin de journée mardi. « Il y a beaucoup de gens au Québec qui sont vraiment tannés de voir des événements comme celui [de Polytechnique] récupérés [à des fins] pécuniaires et politiques pour avoir toujours plus de contrôle sur un objet, en sachant très bien qu’au bout du compte ça ne donne absolument rien », a-t-il déclaré.

D’ailleurs, M. Morin songe à canaliser la colère des opposants au contrôle des armes à feu au profit de sa candidature lors des prochaines élections générales. Il évaluera en temps et lieu la possibilité de briguer les suffrages sous la bannière du Parti conservateur du Québec le 1er octobre prochain, explique-t-il dans une entrevue téléphonique avec Le Devoir mardi après-midi.

M. Morin avait tenté de se faire élire à l’Assemblée nationale à l’occasion de l’élection partielle dans la circonscription d’Arthabaska le 5 décembre 2016, mais en vain. Il avait terminé la course au 4e rang, recueillant 4,7 % des voix.

« Incrédulité » et « colère »

Nathalie Provost, survivante de la tuerie de l’École Polytechnique, a accueilli avec « incrédulité », puis « colère » la volonté de « gunnies » québécois de prendre pour cible les proches des femmes assassinées par le tireur Marc Lépine. « Il ne faut vraiment pas comprendre ce que ça représente pour nous, pour la société québécoise, la Place du 6-décembre-1989, pour trouver que c’est une bonne idée [d’y manifester]. C’est totalement un manque de respect », soutient-elle.

Mme Provost s’inquiète de la détérioration du débat sur le contrôle des armes au Québec. « Les réseaux sociaux ont permis à ce groupe-là, qui existait beaucoup plus dans l’ouest du Canada […] de se développer dans l’est », souligne-t-elle. Cette hargne du « gun lobby », Heidi Rathjen y a goûté lorsqu’elle a milité auprès de la classe politique canadienne pour un registre des armes à feu.

Tirs amis

Les organisateurs du « rassemblement des “gunnies” » ont aussi essuyé des tirs amis. Déjà samedi, face à une avalanche de messages négatifs sur les réseaux sociaux, Guy Morin et Jessie Mc Nicoll ont mis en ligne sur YouTube — dans la catégorie « humour » — une vidéo dans laquelle ils précisaient leurs intentions en vue de la manifestation de samedi. Il s’agira d’un « rassemblement pacifique dans le respect des citoyens », a souligné Mme Mc Nicoll, qui est blogueuse au HuffPost Québec. « Y a personne qui s’en va pisser sur les tombes des victimes. Y a personne qui s’en va faire de la casse », a ajouté la bachelière en psychologie. M. Morin a pour sa part invité les protestataires à laisser leurs armes et leurs boîtiers à la maison.

De jeunes propriétaires d’armes à feu se sont dits outrés mardi par l’organisation d’une manifestation dans un « espace commémoratif » de la tuerie de Polytechnique. « L’association de Guy Morin fait non seulement un affront à nos ami-es féministes, mais oublie que nos luttes peuvent également se rejoindre », a écrit Alexandre Beaudet dans une lettre ouverte acheminée au Devoir.

La Loi sur l’immatriculation des armes à feu a été adoptée par l’Assemblée nationale en juin 2016. Elle n’est toutefois pas encore en vigueur à l’heure actuelle. Le Conseil des ministres doit l’activer au moyen d’un décret lorsque la « solution informatique » sera prête, soit en janvier 2018, estime-t-il. « Le projet se déroule comme convenu », a indiqué le porte-parole du ministère de la Sécurité publique, Olivier Cantin, mardi.

Le propriétaire d’une arme à feu sans restriction disposera d’une année pour faire une demande d’enregistrement. Il devra cependant effectuer une demande d’immatriculation dès qu’il prendra possession d’une nouvelle acquisition.

L’armurier Martin Léger appréhende que des clients refusant d’enregistrer leurs armes se tournent vers le Web pour leurs prochains achats. « Pour la business, ce n’est pas bon un registre. Les purs et durs anti-registres ne vont pas m’acheter de guns parce que moi je n’aurai pas le choix de les enregistrer », souligne-t-il.

M. Léger a tenté de « réveiller les pro-guns assis dans leur salon à chigner, à pleurer [à l’approche de l’entrée en vigueur de la Loi sur l’immatriculation des armes à feu], mais qui ne font rien » en les appelant dans une vidéo, notamment partagée par M. Morin, à manifester devant « le monument de Polypleurniche » où se rassemblent les « osties de pleureuses de Poly ».

Des autobus partiront de son commerce samedi matin comme prévu, mais pour une destination qui était inconnue mardi soir. Un mystérieux amateur d’armes québécois finance le tout.

M. Léger se réjouit que les « gunnies » aient obtenu l’« attention médiatique ». Pour la suite des choses, il s’en remet à Guy Morin. « Je suis convaincu qu’il y a un move plus intelligent que de juste écoeurer les gens qui sont endeuillés », conclut-il.

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