Le député libéral Guy Ouellette arrêté par l'UPAC

Guy Ouellette, que l’on voit ici sur une photo prise en 2012, a été élu pour la première fois en 2007.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Guy Ouellette, que l’on voit ici sur une photo prise en 2012, a été élu pour la première fois en 2007.

Le député libéral et ex-policier à la Sûreté du Québec Guy Ouellette a été arrêté mercredi par l’Unité permanente anticorruption (UPAC). Il ne fait face à aucune accusation pour l’instant.
 

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

L’arrestation de Guy Ouellette pourrait être liée aux fuites de documents dans l’enquête Mâchurer, une vaste opération de l’UPAC qui se penche sur le financement politique et l’octroi de contrats publics, et vise entre autres l’ex-premier ministre Jean Charest et l’ex-argentier libéral Marc Bibeau. Cette enquête a fait l’objet de nombreuses fuites dans les médias, si bien que l’UPAC a déclenché, en avril, une enquête interne « afin de déterminer l’origine de la transmission de documents confidentiels qui a permis la diffusion publique de certains éléments d’une enquête criminelle active ».

L’arrestation de Guy Ouellette a créé une onde de choc sur la colline Parlementaire, et même au-delà : en milieu de soirée, le premier ministre Philippe Couillard a annoncé qu’il suspendait sa tournée dans le Nord-du-Québec pour être présent au caucus de son parti, ce jeudi, afin de trancher sur le sort de Guy Ouellette.

Par le biais de sa porte-parole, le chef libéral a dit avoir appris la nouvelle de l’arrestation de son collègue par les médias. Il s’est abstenu de tout autre commentaire.

Stupéfaction à l’Assemblée nationale

Le député de Chomedey était présent en Chambre, mercredi, pour la période des questions. Il a ensuite présidé la Commission des institutions jusqu’à 13 h. Au retour de la pause, vers 15 h, il a été remplacé par le député libéral Richard Merlini, sans que les membres de la Commission soient avisés de la raison de son départ. La nouvelle de son arrestation est tombée quelques heures plus tard.

Interpellés par les médias, les membres du caucus libéral se sont faits discrets, jouant de prudence dans l’attente des motifs expliquant l’arrestation de leur collègue. « On vient de l’apprendre. On est très surpris », a réagi le député de Portneuf, Michel Matte. « On va avoir une rencontre tout à l’heure pour en parler », a-t-il ajouté, évoquant un caucus téléphonique qui n’a finalement pas eu lieu. « J’apprends ça à l’instant, je n’ai pas de commentaires particuliers à faire. On est toujours surpris d’entendre des choses comme celles-là », a déclaré le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx. « Je n’ai parlé à aucun collègue. Je n’ai aucun commentaire à faire », a aussi dit le député de La Prairie, Richard Merlini.

En coulisses, des sources se sont interrogées sur les motivations qui expliqueraient les gestes présumément commis par Guy Ouellette et qui auraient conduit à son arrestation. Le député de Chomedey préside la Commission des institutions — celle-là même qui a accueilli le grand patron de l’UPAC, Robert Lafrenière, en mai dernier dans le cadre de l’étude des crédits du ministère de la Sécurité publique. «Il attendait Lafrenière avec une brique et un fanal », s’est rappelé une source. « Voulait-il que les choses avancent ou en avait-il contre Lafrenière ? » a demandé cette personne, proche du milieu policier. « Je veux voir ce qu’il va dire », a dit une seconde source, proche de Guy Ouellette. « Je suis très surpris », a encore commenté une source du milieu politique.

L’opposition surprise

La stupéfaction a été la même du côté de l’opposition. « C’est grave qu’un parlementaire soit arrêté », a lancé le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, à la sortie de l’Hôtel du Parlement. « Pourquoi ? Qu’est-ce qui lui est reproché ? » s’est-il interrogé. L’arrestation de Guy Ouellette constitue « une bombe pour le Parti libéral », a souligné le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault. « C’est énorme, c’est gros, c’est inquiétant pour l’intégrité du gouvernement libéral. […] M. Couillard doit nous dire pourquoi ça arrive, tout ça. Qu’est-ce que le Parti libéral avait à cacher ? Qu’est-ce que M. Ouellette essayait de dire aux journalistes ? » a-t-il demandé, présumant que le député libéral collaborait avec des médias. Comme d’autres, le solidaire Amir Khadir s’est dit « surpris » de l’arrestation de l’ex-policier. « À quand l’arrestation des grands responsables du financement illégal du PLQ ? » a-t-il demandé.

Une rencontre en 2014

 

En juin 2014, « dans un souci de transparence », le PLQ avait révélé que Guy Ouellette avait rencontré des enquêteurs de l’UPAC. Il avait alors été convié à une « rencontre d’information », dont la nature n’avait pas été révélée. Outre celui-là, les échanges qui se sont tenus entre Guy Ouellette et l’UPAC se sont faits dans l’espace public, dans le cadre des travaux de la Commission des institutions, qui étudie d’ailleurs le projet de loi sur l’indépendance du commissaire à la lutte contre la corruption et du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI).

L’enquête Mâchurer, qui pourrait bien être liée à l’arrestation de Guy Ouellette, a fait l’objet de longues discussions devant cette commission. Le grand patron de l’UPAC s’y est présenté le 4 mai pour discuter, entre autres, des fuites médiatiques concernant la longue opération policière. Devant l’instance présidée par Guy Ouellette, Robert Lafrenière avait dit vouloir trouver le « bandit » qui avait révélé que ses enquêteurs s’intéressaient à Jean Charest et à Marc Bibeau. Le responsable de la fuite aurait voulu, selon lui, « déstabiliser » l’enquête.

En dépit de cet acte « d’une déloyauté totale », l’enquête Mâchurer connaîtra tôt ou tard son dénouement, avait promis Robert Lafrenière. « En aucun temps, avait-il assuré, la conclusion de cette enquête-là n’a été menacée par [la] fuite » de documents clés, incluant les « profils » de MM. Charest et Bibeau, qui contenaient par exemple leurs adresses actuelles et antérieures, la marque, le modèle et la couleur de leur véhicule respectif. « Si la personne qui a fait ça pensait nous déstabiliser, elle ne nous a que distraits. Soyez certains que je vais me rendre au bout de cette enquête-là », avait-il affirmé d’un ton ferme.

La diffusion des documents sur les plateformes de Québecor Média, le 25 avril, avait jeté la consternation parmi les enquêteurs au dossier Mâchurer. « Les premiers qui étaient fâchés de ça, c’était ceux qui étaient directement impliqués dans l’enquête. Ils nous disaient tous : “Passez-moi le polygraphe, passez-moi le polygraphe !” » avait relaté le chef de l’UPAC.

« Écoeuré » des fuites

Pendant que les tuiles s’abattaient sur le Parti libéral, en avril, Guy Ouellette s’était publiquement dit « écoeuré » des fuites médiatiques. « Il y a des choses qui doivent être faites au Québec. Je pense que la situation se dérègle de partout. Je suis écoeuré de toutes ces fuites, je suis écoeuré des conflits d’intérêts », avait dit l’ex-policier à TVA, faisant valoir que « personne n’est au-dessus des lois ».

À l’antenne du 98,5 FM, il avait aussi dit subir des pressions de la part de la vieille garde de son parti pour partir à la retraite. En signalant son intention de rester au sein du parti, il avait dit être « écoeuré de [se] faire traiter de corrompu » et vouloir « faire partie de la solution ».

De la police à la politique

Originaire de Sherbrooke, le député libéral de Chomedey — âgé de 65 ans — est élu pour la première fois aux élections générales de 2007. Cet ancien policier oeuvre pour la Sûreté du Québec entre 1969 et 2001. Il y travaille notamment à titre de conseiller du responsable des renseignements criminels. Avant d'être recruté par le premier ministre Jean Charest, le spécialiste des motards se fait connaître dans les médias à titre d'analyste. En 2005, il publie l'essai Mom (Les Intouchables) avec le journaliste Normand Lester. Dave Noël

Le danger des fuites

La fuite d’informations au sujet d’une enquête policière dans les médias est « extrêmement dangereux », soutient le criminaliste Walid Hijazi.

« Divulguer de l’information policière très critique et confidentielle en cours d’enquête, avant même qu’il y ait eu des accusations, risque de faire dérailler l’enquête parce que les sujets apprennent alors qu’on enquête sur eux. Ça risque de mener à de la destruction de preuve ou d’inciter des personnes qui devaient témoigner à ne plus le faire. » Dans certains cas, s’il y a révélation de l’identité d’une source policière, ça peut aller jusqu’à mettre la vie de cette source en danger, assure-t-il.

« Les policiers réagissent agressivement à ce genre de situation parce que ça déconstruit leur travail, qui peut se dérouler sur plusieurs années », comme c’est le cas pour l’enquête Mâchurer, ajoute l’expert, précisant qu’« une enquête, par définition, c’est extrêmement secret ». L’abus de confiance et l’entrave au travail des policiers sont « deux crimes qui portent atteinte à l’intégrité de l’administration de la justice », souligne Me Hijazi.
Marie-Lise Rousseau


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