Après «le vote ethnique», Landry a exigé de Parizeau sa démission

Jacques Parizeau sur son domaine, à Lac-Brome. Cette photo, réalisée par le photographe du Devoir Jacques Nadeau, illustre la page couverture du troisième tome de la biographie de l’ancien premier ministre rédigée par le journaliste Pierre Duches
Photo: Jacques Nadeau Jacques Parizeau sur son domaine, à Lac-Brome. Cette photo, réalisée par le photographe du Devoir Jacques Nadeau, illustre la page couverture du troisième tome de la biographie de l’ancien premier ministre rédigée par le journaliste Pierre Duches

Quelques heures après le discours de Jacques Parizeau sur l'argent et le vote ethnique, le soir de la défaite référendaire de 1995, Bernard Landry téléphone au premier ministre et exige sa démission. Cet ultimatum blesse profondément M. Parizeau, qui ne donnera aucune chance à M. Landry de lui succéder.

Ce fait inédit a été révélé par le journaliste Pierre Duchesne, qui lançait hier le troisième tome de la biographie non autorisée de Jacques Parizeau, publiée aux Éditions Québec-Amérique. Après Le Croisé et Le Baron, Le Régent couvre la période de 1985 à 1995, soit de l'arrivée de M. Parizeau à la tête du Parti québécois jusqu'à l'aventure référendaire. Pierre Duchesne jette un nouvel éclairage sur les relations houleuses entre Bernard Landry et Jacques Parizeau.

Le lendemain matin de la défaite référendaire de 1995, le téléphone sonne à la résidence du premier ministre. Jacques Parizeau se souvient: «Si vous ne démissionnez pas, je demande votre démission», lui lance alors Bernard Landry. L'épouse de M. Parizeau, Lisette Lapointe, est en colère et soutient que cet appel a peut-être influencé la rapidité de la décision de son mari, qui est «assommé», confie-t-elle.

Puis, M. Parizeau préside une réunion du comité des priorités vers 9h30, ce matin-là. Dès l'arrivée de M. Parizeau, Bernard Landry s'enflamme; il a «le feu aux joues et il est extrêmement agressif», raconte le biographe. «C'est terrible!, lui reproche Bernard Landry, le monde entier va nous regarder et dire que c'est un nationalisme ethnique. On ne sera plus montrables! Vous savez que l'on va traîner cela comme un boulet. Qu'avez-vous fait là?».

Bernard Landry réclame de nouveau sa démission, ainsi que Guy Chevrette. En présence de Jacques Parizeau, on discute alors de la succession; Bernard Landry va jusqu'à proposer de prendre la relève. Pierre Duchesne, dont le travail s'est étalé sur sept ans et qui s'appuie sur de nombreux documents ainsi que sur des entrevues réalisées auprès de 170 personnes, a expliqué hier à quel point Pauline Marois était choquée par de tels propos.

«Pauline Marois trouve ça tout à fait odieux et déplacé. Elle a une autre attitude. Elle n'a pas la même dureté que Bernard Landry peut avoir. Elle aussi aimerait succéder à M. Parizeau, mais elle n'est pas pressée de l'exprimer. Et, sur le vote ethnique, elle ne condamne pas M. Parizeau», a-t-il souligné.

Ce dernier a également rappelé que la démarche de Bernard Landry ne s'arrête pas là. En coulisses, il tentera de pousser son chef vers la porte de sortie, comme le révèle M. Parizeau au biographe lors d'un des très nombreux entretiens que les deux hommes ont eus. «Landry me fait passer des messages par Royer [chef de cabinet] et par toutes sortes de canaux et il me supplie de démissionner pour lui laisser réaliser le rêve de sa vie, qui est de devenir premier ministre, ne serait-ce que pour quelques mois à peine, parce qu'il voit bien Lucien Bouchard arriver. C'est enfantin, c'est ridicule! Et ça, je ne le veux pas», raconte Jacques Parizeau.

M. Parizeau ne quittera son poste qu'en janvier 1996 et procédera même à un remaniement ministériel dans les mois précédents, pour confier à Pauline Marois l'important ministère des Finances, qui lui donnera une grande visibilité.

Le livre de plus de 600 pages recèle bien d'autres faits sur les «intrigues» entourant le référendum. Ainsi, le biographie raconte comment Jacques Parizeau avait préparé dans le détail les lendemains du référendum.

Dans l'éventualité d'une victoire, le gouvernement Parizeau avait un plan d'action élaboré dans le plus grand secret. On avait prévu que 180 personnalités, des fédéralistes, des gens d'affaires, feraient dans les jours suivants un appel au ralliement. Sur cette liste, que le biographe n'a pas vue mais dont de nombreux témoins confirment l'existence, apparaissaient les noms de l'actuel ministre libéral des Finances, Yves Séguin, et du maire de Montréal, Gérald Tremblay.

Aussi, le ministre des Finances d'alors, Jean Campeau, avait rencontré son homologue fédéral, Paul Martin, aujourd'hui premier ministre du Canada, pour discuter de la turbulence économique qu'aurait pu engendrer une victoire du Oui. Selon le témoignage de M. Campeau, les deux hommes avaient convenu de se rencontrer rapidement au lendemain du référendum.

Par ailleurs, pour contrer un refus du premier ministre Jean Chrétien de reconnaître une majorité en faveur de la souveraineté, l'équipe Parizeau avait envoyé un émissaire, Rodrigue Biron, auprès du chef du Parti réformiste, Preston Manning. Ce dernier s'est dit prêt à accepter les résultats. M. Manning a précisé au biographe qu'il entendait demander la démission de Jean Chrétien et qu'il avait préparé une motion à cette fin, qu'il aurait présentée rapidement à la Chambre des communes.

Il semble que Lucien Bouchard, à qui le camp du Oui avait confié le rôle de négociateur, n'était pas au courant de toutes ces démarches: les relations entre MM. Bouchard et Parizeau étaient très tendues. En fait, Lucien Bouchard détestait tellement le Parti québécois qu'il a songé à créer un parti politique pour concurrencer la formation de Jacques Parizeau. Pierre Duchesne dévoile que, en 1991, M. Bouchard, qui était alors chef du Bloc québécois, avait demandé au président du Mouvement Desjardins de l'époque, Claude Béland, de prendre la tête d'un nouveau parti politique. L'ancien président de la CSN, Gérald Larose, était présent à cette rencontre. Jacques Parizeau n'en savait rien, mais il craignait la naissance d'une troisième voie.

Lucien Bouchard n'a jamais accepté de collaborer à la biographie de Pierre Duchesne et ne voulait pas être mis en opposition ouverte avec Jacques Parizeau. M. Duchesne a expliqué hier que M. Parizeau haussait le ton lorsqu'il abordait les événements touchant Lucien Bouchard. L'intervention de M. Bouchard durant la campagne référendaire aurait exacerbé cette vieille incompatibilité. M. Parizeau a toujours refusé l'interprétation selon laquelle il avait été forcé de modifier sa stratégie.

Ces événements délicats, qui soulèvent beaucoup d'émotions, ont d'ailleurs failli faire dérailler le projet d'écriture de Pierre Duchesne. Avant la publication du premier tome, M. Parizeau avait menacé de mettre fin à sa collaboration. Il y a environ trois semaines, MM. Duchesne et Parizeau ont discuté de la publication du Régent. «M. Parizeau est très nerveux au sujet de comment tout cela sera reçu», a affirmé M. Duchesne.

Ce troisième tome de la biographie de Jacques Parizeau retrace également les conditions de l'accession de celui que l'on surnomme Monsieur à la présidence du Parti québécois. Les trois premiers chapitres du Régent sont une démonstration de sabotage du leadership d'un chef que l'on veut remplacer. Les opérations souterraines menées par l'entourage de M. Parizeau auront d'ailleurs entraîné le départ de Pierre Marc Johnson.

Pierre Duchesne conclut son livre en rappelant que, lorsque «le coeur de cet homme aura cessé de battre, le Québec aura indiscutablement perdu le plus tenace et le plus dérangeant porte-étendard de l'idée d'indépendance». À la veille d'une élection fédérale, l'acharnement de Jacques Parizeau pourrait bien se poursuivre, lui qui a donné l'assurance qu'il sera de toutes les campagnes.

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