Les Québécois veulent élargir l'accès à l'école anglaise

Signe de l’attachement des Québécois à la langue française, 47% des répondants au sondage Léger (et 57% des francophones) souhaitent que «la loi 101 soit renforcée».
Photo: Getty Images Signe de l’attachement des Québécois à la langue française, 47% des répondants au sondage Léger (et 57% des francophones) souhaitent que «la loi 101 soit renforcée».

Une majorité de Québécois, même chez les francophones, est favorable à un assouplissement de la loi 101 pour faciliter l’accès aux écoles anglaises au primaire et au secondaire.

Six Québécois sur dix (60 %) estiment qu’il faudrait « permettre un accès plus facile aux écoles anglophones au primaire et au secondaire », révèle un sondage Léger mené pour Le Devoir.
 

Plus étonnant encore, l’idée de créer cette brèche dans la Charte de la langue française a l’appui de 53 % des répondants francophones. Le sondage a été mené par Internet entre le 10 et le 13 juillet 2017 auprès de 1006 personnes. Un échantillon probabiliste de cette taille aurait une marge d’erreur de 3,1 %, 19 fois sur 20.

« Je pense que ce résultat traduit d’abord une réelle volonté des francophones de mieux apprendre l’anglais », a réagi Simon Langlois, professeur émérite et retraité du Département de sociologie de l’Université Laval.

« La scolarisation des francophones est un très grand succès depuis 50 ans. Il y a eu une montée vers le haut des francophones dans la hiérarchie des emplois. Ces postes de cadres ou de professionnels nécessitent une certaine maîtrise de l’anglais », ajoute-t-il.

Marie McAndrew, professeure au Département d’administration et fondements de l’éducation de l’Université de Montréal, estime elle aussi que les Québécois (y compris les allophones) aspirent à un meilleur enseignement de l’anglais langue seconde. Quarante ans après l’entrée en vigueur de la loi 101, il est temps de revoir un certain tabou voulant que la maîtrise de l’anglais nuise à la protection du français, selon elle.

« Avec la sécurité du français garantie par la loi 101, un meilleur enseignement de l’anglais répondrait à un besoin. Je pense que les Québécois seraient satisfaits par une immersion plus intensive en anglais, au primaire et au secondaire, dans des écoles françaises », dit-elle.

Une loi appréciée

Signe de l’attachement des Québécois à la langue française, 47 % des répondants au sondage Léger (et 57 % des francophones) souhaitent que « la loi 101 soit renforcée ». Quelque 50 % des répondants sont favorables à ce que les dispositions sur l’affichage commercial et sur la langue de travail soient renforcées.

L’assouplissement de la loi 101 pour faciliter les études primaires ou secondaires en anglais — souhaité par les répondants au sondage — serait une « brèche considérable », qui amènerait la majorité des allophones à se tourner vers l’éducation en anglais, estime Simon Langlois. « On enverrait le signal aux allophones qu’ils sont en fait au Canada et que la langue française serait peut-être moins importante », dit-il.

Depuis 40 ans, la loi 101 oblige les francophones et les nouveaux arrivants à s’éduquer en français au primaire et au secondaire. Cette mesure, controversée à l’époque, est considérée comme une des pièces maîtresses de la Charte de la langue française, qui a ouvert la voie à la francisation des immigrants en plus d’empêcher l’anglicisation des francophones.

À partir du cégep, il n’y a plus aucune restriction sur la langue des études. Les Québécois sont à l’aise avec cette règle : plus de six répondants sur dix (63 %) au sondage Léger s’opposent à un resserrement de la loi 101 pour réserver l’accès aux cégeps anglophones aux élèves qui ont fréquenté l’école secondaire en anglais.

Le bilinguisme incontournable

Ces résultats ne sont pas étonnants, compte tenu de la popularité croissante des études collégiales en anglais : en deux décennies, entre 1993 et 2015, la proportion des nouveaux inscrits dans des cégeps de langue anglaise qui avaient étudié en français au secondaire a doublé (de 4,9 % à 10,1 %), selon l’Office de la langue française (OQLF).
 

 

L’attrait des cégeps anglais est plus grand dans l’île de Montréal, où 22 % des nouveaux inscrits qui ont étudié au secondaire en français fréquentaient un cégep anglophone en 2015.

« C’est important d’être bilingue en 2017, il n’y a aucun doute là-dessus », dit Clara Dagenais, une francophone de Longueuil qui possède un diplôme en sciences de la santé du collège Champlain, un cégep anglais situé à Saint-Lambert.

La jeune femme de 20 ans commence ses études en médecine (en français) à l’Université de Sherbrooke. Elle est désormais aussi à l’aise en anglais qu’en français. Et elle s’étonne quand on lui demande si elle craint de perdre son identité à cause de son immersion chez les Anglos. « Passer deux ans dans un cégep anglophone, ça ne va pas m’enlever ma langue maternelle et ma culture. J’ai été élevée en français, j’ai fait tout mon primaire et mon secondaire en français, je ne le perdrai pas ! » dit cette joueuse de basketball.

Les jeunes et leurs parents estiment qu’il faut être bilingue pour le travail, essentiellement. Et pour la vie. Les voyages. L’ouverture sur le monde. « J’étais vraiment mauvais en anglais. J’ai étudié au collège Dawson pour apprendre l’anglais gratuitement », dit (avec un accent québécois) Karim Senhaji, né à Montréal de parents d’origine marocaine.

Il entreprend un baccalauréat bilingue anglais-français à HEC Montréal. Il est maintenant à l’aise en anglais, mais il écoute la même musique qu’avant ses deux années passées au collège Dawson — des rappeurs français comme Booba, MHD ou IAM.

Les francophones qui fréquentent les collèges Champlain ou Dawson disent tous la même chose : ils parlent surtout français avec leurs amis hors des salles de classe.

« L’anglais est devenu ma langue de confort. C’est simple et facile en anglais. Mais pour moi, la langue du coeur reste le français »,dit Étienne Jean, diplômé du collège Champlain. Il s’apprête à étudier en droit à l’Université de Sherbrooke.

Ce jeune de 20 ans, né à Chicoutimi, était déjà parfaitement bilingue au moment de faire ses études collégiales en anglais. À partir de l’âge de sept ans, il a vécu en Colombie-Britannique, en Afrique du Sud et en Australie. Sa famille déménageait tous les deux ou trois ans pour suivre la mère, qui travaille pour Rio Tinto Alcan.

Curieusement, en passant presque la moitié de sa vie à l’étranger, Étienne Jean s’est découvert profondément Québécois. Toutes les fois qu’il revenait au Québec, il se sentait chez lui. Il était pourtant heureux dans sa vie loin du Québec. Mais il est resté attaché à la langue de son enfance au Saguenay.

Étienne s’est récemment fait un chum unilingue anglophone né au Québec. Leur relation a duré trois mois. Cause de la rupture : « Je trouvais ça dérangeant qu’une personne ayant passé sa vie au Québec ne parle pas français. J’aurais voulu qu’il comprenne ce qui se dit dans les partys de famille à Alma. Je veux transmettre le français à mes enfants. »

Une tentative avortée

Le gouvernement péquiste de Pauline Marois a tenté en 2012 de limiter l’admission des francophones dans les cégeps anglophones. Le projet de loi no 14 prévoyait que les cégeps de langue anglaise donneraient la priorité aux étudiants anglophones pour les programmes contingentés. Pour obtenir leur diplôme d’études secondaires, francophones et anglophones auraient aussi dû réussir les cours de français et une épreuve uniforme à la fin de leurs études.
La Coalition avenir Québec avait bloqué l’adoption du projet : le chef, François Legault, s’opposait à cette mesure visant les cégeps anglophones.

Les chiffres

Nombre d’étudiants francophones dans les cégeps anglophones
 
2013-2014 7212
2014-2015 7346
2015-2016 7632

Nombre d’étudiants anglophones dans les cégeps francophones
 
2013-2014 1073
2014-2015 1095
2015-2016 1113

Source: Fédération des cégeps du Québec

48 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 26 août 2017 04 h 02

    ...

    Pour ma part, je pense qu'il serait plus approprié de dire et écrire : Une majorité "d'adultes vivant au Québec", même chez les francophones, est favorable à un assouplissement de la loi 101 pour faciliter l’accès aux écoles anglaises au primaire et au secondaire, plutôt que de "Québécois"...
    Il faudrait peut-être commencer à dire les choses comme elles sont.
    Non ?
    Parce que les mots ont un sens et que de se dire et déclarer Québécois a bien un sens qui lui est propre. Et cela, malgré les efforts savants et habiles du Canada à avoir généré et d'entretenir ensuite depuis, la confusion sur le mot.
    A l'exact mesure de ce qui fut pendant quelques décennies au sujet du mot "Canadien" qui historiquement et éthymologiquement désignait notre groupe humain identitaire, pour devenir par glissement sémantique celui aujourd'hui des Canadians, mais en version française de langue...
    Etre Québécois, n'est l'équivalent ni d'une déclaration de résidence au Québec, comme peut l'être d'être Ontarien (mais pas comme il en être d'être Terre-Neuvien, notez-le...), ni d'une déclaration de nationalité, puisque celle-ci n'existe pas. En tout cas, pas encore...
    Etre Québécois, c'est de revendiquer qu'au Québec, la langue de communication commune normal et souhaitable, quotidienne et partagée, soit le français. Point et peu importe son origine familiale ou linguistique.
    Parce qu'autrement, de croire et d'estimer que la langue française n'a pas à être tenue comme obligée socialement et que l'anglais peut aussi très bien faire l'affaire, c'est d'être Canadien en identité.
    Canadien, puisque cette idée et celle que la majorité canadienne est en légitimité de décision sur notre majorité linguistique partout au Canada, incluant bien entendu au Québec, est la valeur fondamentale minimale de tous les Canadiens. Du premier au dernier.
    D'ailleurs tant, que la nécessité elle-même de voir émerger (années 60-70) une identité québécoise, reposait sur le refus de conformation à cette norme canadien

  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 26 août 2017 04 h 25

    Bravo pour la volonté d'accéder au bilinguisme, mais....

    L'apprentissage des langues est un exercice de gymnastique intellectuelle fantastique et formateur. De plus, les langues élargissent les perspectives et les esprits en ouvrant des univers culturels fascinants. Encourageons l'accès au bilinguisme, sinon au trilinguisme.

    Mais la maîtrise solide d'au moins une langue, notamment sa langue maternelle, est fondamentale pour assurer une capacité de compréhension, d'analyse, d'élocution et de communication. Une langue maternelle parfaitement maîtrisée est aussi conductrice à l'apprentissage effectif d'autres langues.

    Mais voici que la qualité du français chez les jeunes québécois francophones est pitoyable, et continue, semble-t-il à se détériorer. Vocabulaire limitée, anglicismes à outrance, grammaire et syntaxe galvaudée.

    Oui aux secondes et troisième langues, mais pardieu, commençons par maîtriser notre français, d'abords et avant tout!

  • Raynald Rouette - Inscrit 26 août 2017 07 h 20

    Le Québec, un projet colonial réussi


    À la fois, un suicide culturel, et une soumission à l'impérialisme anglo-saxon.

    Peu importe, les motifs invoqués... C'est la fin, de la francophonie en terre de «Nouvelle-France». Tout ça, pour ça!

    Même plus, un minimum de fierté. D'une tristesse...

  • Jean-François Trottier - Abonné 26 août 2017 07 h 45

    La faute aux réformes, encore!

    Désolé de sortir ce vieux trait désormais usé à la corde, mais il reste profondément vrai : les réformes successives ont nui à l'éducation.

    Ce que ce sondage démontre, c'est que les Québécois n'ont aucune confiance en leur système d'éducation... français.
    La plupart des étudiants DEVRAIENT au sortir du secondaire francophone être aptes à converser en anglais, i.e. exactement ce qui est souhaité selon ce sondage.

    À la fin de leurs secondaires respectifs, je n'aurais pas eu peur de "perdre" chacun de mes enfants au milieu de New-York : chacun se serait débrouilé pour avoir de l'aide, aucun doute. Et pourtant mes enfants ne parlaient que français à la fin du primaire.

    Je dois avouer que mes deux aînées sont allées au privé, et mon dernier dans une école internationale "forte".
    Mais si ces écoles en sont capables, pourquoi pas les autres ?

    Pourquoi pas ? Parce que la tâche d'améliorer l'enseignement revient aux profs et pas au ministère!
    Le programme doit venir du ministère. Le ministère peut, aussi, suggérer des approches pédagogiques. Mais c'est au prof d'adapter le programme et les méthodes à ses étudiants, ces "monstres" trop brillants qui se posent trop de questions, autant de bonnes que de bizarres, qui ont besoin de balises solides.

    Les réformes qui tordent jusqu'à l'os le comportement du prof sont maladivement restrictives et dangereuses.
    Elles ont tellement édulcoré l'enseignement primaire que les profs du secondaire, même en terminale, ne font que "patcher" ce qui a été ignoré ou mal assimilé au primaire.
    Les profs du primaire, eux, sont en burn-out généralisé... sauf probablement ceux qui ont moins de 10 ans d'expérience, cependant que le gouvernement a le front incroyable de sortir de la publicité jovialiste sur sa gestion de l'éducation et les quelques sous qu'il ajoute dernièrement.

    La vraie réforme, la seule, est de faire confiance aux profs. L'anglais comme le reste en deviendra meilleur.
    Et lâchez-nous avec ces sondages biaisés.

    • Sylvain Auclair - Abonné 26 août 2017 19 h 06

      Et quand exigera-t-on des élèves qui sortent du réseau anglais de savoir parler, lire et écrire le français?

  • François Drolet - Abonné 26 août 2017 07 h 46

    Révoltant

    "Puisqu'il est plus facile de communiquer en anglais, parlons-le". En fait, selon ce sondage, c'est ce que dise les québécois qui sont favorable à l'accès plus facile à l'école anglaise. Pourtant lorsqu'on observe la piètre maîtrise de la langue française chez les finissants du secondaire, du cégep et même de l'université, on est en mesure de se demander s'il ne prèfère simplement pas tout ce qui est facile, comme l'anglais des USA.