L’avenir du français vu par la génération «hashtag»

Pour l’équipe du Festival d’été de Québec, l’importance et le sort du français sont moins un enjeu de négociation politique qu’une source de questionnements très pratiques et quotidiens. Comme écrire «show» plutôt que «spectacle» sur la page Facebook du Festival.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Pour l’équipe du Festival d’été de Québec, l’importance et le sort du français sont moins un enjeu de négociation politique qu’une source de questionnements très pratiques et quotidiens. Comme écrire «show» plutôt que «spectacle» sur la page Facebook du Festival.

Ils s’expriment mieux en anglais que leurs parents, parlent souvent en franglais sur Internet, mais se disent aussi très attachés à la langue française, dans laquelle ils voient une manière de se distinguer dans le monde. Rencontre avec des francophones qui ont grandi sous la loi 101.

La moyenne d’âge de l’équipe de communication du Festival d’été de Québec est de 30 ans. Dans cette bande de filles, tout le monde est à l’aise en anglais, notamment sur les médias sociaux. Mais ces jeunes femmes accordent une grande importance à la qualité de leur français, et le sort de la langue au Québec ne les laisse pas pour autant indifférentes.

« Le français, c’est ce qui nous différencie », avance Myriam de la Sablonnière, 27 ans. « On est dans un mégapays anglophone, mais nous, notre ville est francophone. Il faut qu’on garde ça. »

Responsable des relations de presse internationales pendant le festival, la jeune femme doit communiquer en anglais les trois quarts du temps, mais tient toujours à mettre une touche locale dans ses courriels.

Les anglophones avec qui on communique nous disent toujours à quel point on est chanceux d’avoir deux langues, que c’est une richesse

 

« Souvent, quand j’écris un message en anglais, je commence par un “bonjour" et je termine par un “merci” ou un “à bientôt”. Juste une petite touche pour dire : OK, je peux te parler dans ta langue, mais regarde la mienne comme c’est beau.»

Mélissa Roux-Laforest, 33 ans, semble plus inquiète que les autres pour l’avenir du français. « C’est quand même un enjeu. J’écoute beaucoup la télé en anglais et c’est rendu que je me surprends à chercher mes mots quand j’arrive pour écrire en français, la première expression qui me vient en tête est en anglais. Ce n’est pas drôle parce que j’ai toujours été une adepte de la langue française, mes profs étaient des passionnés de la langue française… Oui, il y a un danger, mais en même temps, je suis la première fautive là-dedans. » Elle croit d’ailleurs qu’il est important qu’on maintienne les dispositions sur l’école primaire et secondaire en français.

À l’autre extrémité du groupe, Valérie Beaudoin-Carle, 24 ans, pense autrement. Pour elle, c’est une affaire individuelle et les parents devraient avoir le choix. Pour autant qu’ils s’assurent que leur enfant « n’oublie pas complètement le français ». Elle reproche à son école secondaire francophone de l’avoir mal formée en anglais. « Ce qui m’a vraiment aidée à l’apprendre c’est d’écouter la télé. Le faire par moi-même. » Mais aujourd’hui, contrairement aux autres, la jeune femme n’est pas abonnée à Netflix et dit privilégier les séries télévisées québécoises.

J’essaie de faire en sorte que, sur les réseaux sociaux, on utilise les termes en français. Même si l’anglais est un langage plus commun pour notre clientèle.

 

« Show » ou « spectacle » ?

Les avis de l’équipe du Festival sont très variés, surtout quand on leur soumet des dilemmes politiques. Pour elles, il s’agit moins d’un enjeu de négociation politique que d’une source de questionnements très pratiques et quotidiens.

Comme écrire « show » plutôt que « spectacle » sur la page Facebook du Festival. « Il y a des termes qu’on n’a pas le choix de mettre en anglais parce que tout le monde les comprend comme ça », croit Sophie Rivard-Nolin, 23 ans. « Surtout pour le métal », ajoute Stéphanie Legros, qui lance en riant que « spectacle de métal » plutôt que « show de métal », cela sonne bizarre, voire contre nature.

Isabelle Grenier, la seule à avoir plus de 40 ans dans le groupe, est celle qui semble le plus s’inquiéter du sort de la langue. « J’essaie de faire en sorte que, sur les réseaux sociaux, on utilise les termes en français. Même si l’anglais est un langage plus commun pour notre clientèle. » La grande patronne, Luci Tremblay, nommée depuis déléguée du Québec à Tokyo, leur a aussi clairement fait comprendre que la qualité du français était un enjeu non négociable pour faire partie de son équipe.

Malgré tout, plusieurs constatent que leur environnement élargi est de plus en plus anglophone. « Les anglophones avec qui on communique nous disent toujours à quel point on est chanceux d’avoir deux langues, que c’est une richesse », observe Stéphanie Legros, 33 ans. « En même temps, je parle avec des agents d’artistes qui sont à Montréal mais qui parlent en anglais presque tout le temps. On finit par parler en franglais », poursuit-elle, en concédant que ça arrive « plus qu’avant ».

La priorité : bien écrire

Ces questionnements sont tout aussi quotidiens à la Fabrique Crépue. Cette petite entreprise de marketing de contenu Web offre des conseils sur la mode, la cuisine, les habitudes de vie. Sur la page d’accueil, les termes accrocheurs en anglais sont légion, même dans les onglets : « Team », « Workshop créatif », « Top 5 »…

« Notre plateforme média rejoint une clientèle de 14-34 ans, majoritairement. C’est sûr que si on utilise un vocabulaire trop corporatif, on perd l’engouement des jeunes », explique l’une des deux cofondatrices du site, Émilie Morin, 34 ans.

On est dans un mégapays anglophone, mais nous, notre ville est francophone. Il faut qu’on garde ça.

 

« On ne va pas faire exprès d’utiliser des anglicismes », poursuit sa collègue Marie Lynn Kimberly Kiley, 30 ans. « Des fois aussi, sur Instagram, les phrases ont besoin d’avoir un certain nombre de caractères et c’est plus court en anglais. »

En même temps, rares sont les sites du genre à soigner autant la qualité du français écrit. L’équipe compte une douzaine de réviseuses. Là comme au Festival d’été, la qualité du français est vue comme un gage de sérieux et de professionnalisme. « Je pense que c’est un des facteurs de réussite de notre plateforme, le fait que ce soit bien écrit », souligne Marie Lynn. « De grosses compagnies font affaire avec nous pour la qualité des textes. C’est sûr qu’à long terme, c’est payant. »

Fondée en 2013, La Fabrique fonctionne si bien que ses deux fondatrices en vivent et peuvent poursuivre leur expansion. Et ce ne sera pas en anglais, affirment-elles.

Pour tous ces jeunes adultes, la loi 101 et la protection du français posent d’abord des questions pratiques. « On adore la langue française, c’est pour ça qu’on en prend soin, mais on n’est pas fermées non plus. On ne veut pas non plus devenir des militantes », poursuit Marie Lynn. « Notre façon d’être militantes, c’est de ne pas faire de fautes. »

Bref, il n’est pas question de politique ici, ce qui tranche beaucoup avec l’expérience des générations plus âgées.

Plus consommateurs que Québécois ?

Cet apparent conflit de générations intéresse beaucoup la jeune troupe de théâtre Kata. « Toute cette question identitaire-là, on ne l’a pas vécue. On reçoit les répercussions de ça et une grande liberté par rapport à notre langue, mais on n’en connaît pas les revendications », lance Olivier Arteau.

Le jeune metteur en scène et auteur avait trois ans lors du référendum de 1995. Avec sa troupe, il est en train de monter une pièce baptisée Made in beautiful — La Belle Province. La pièce pose une question troublante : les jeunes sont-ils désormais des consommateurs avant d’être des Québécois ?

« On est en train de créer une culture unique internationale, plutôt que de défendre notre culture propre », observe-t-il. « Est-ce que, dans notre génération, on est des produits du Québec ou du capitalisme, à cause de ce qu’on consomme ? »

Il faut dire qu’en tant qu’artistes de théâtre, ils n’ont pas vraiment le choix de se préoccuper de l’avenir du français, concède Nathalie Séguin, une autre membre de la troupe. Après tout, ils n’auraient pas de travail sans public francophone, dit-elle avec humour.

Ils ne partagent pas non plus la lassitude des plus de 40 ans, qui sont nombreux à avoir trop entendu parler du débat linguistique et constitutionnel. Au contraire, ils aimeraient qu’on en parle plus. « On n’est pas assez informés », se désolent-ils.

Mais eux non plus ne pensent pas que la menace au français découle de la multiplication de termes en anglais sur le Web, des « hashtags » au « fail ». « Si tout le monde la parlait bien et la défendait bien, on n’aurait pas peur pour notre langue », lance Olivier en parlant de l’assouplissement des notes de passage au secondaire et des fautes d’orthographe de la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, sur la plateforme Twitter.

Le comédien Marc-Antoine Marceau ajoute que c’est devenu trop difficile de « contourner » les contenus anglais, mais que rien n’est perdu tant et aussi longtemps que notre curiosité est à l’oeuvre. « Oui, on consomme de la musique et des films en anglais, mais ça n’empêche pas qu’à un moment donné, quelqu’un va te prêter un livre de Saint-Denys Garneau qui va remplir d’autres envies. »

Leçons de voyages

Pendant l’été, Noémie Lemieux, 23 ans, s’occupe d’un groupe d’enfants de 10 à 12 ans au camp de vacances Kéno. Les deux tiers de ces enfants viennent de familles immigrantes, en particulier de pays arabophones. « Le fait qu’il y ait la loi 101, ça fait qu’ils vont à l’école avec les petits Québécois, apprennent la langue et la culture et s’intègrent vraiment bien. » Certains viennent juste d’arriver au Québec, dit-elle. « Pour eux, c’est l’immersion au camp de jour, mais ils apprennent quand même assez vite. Il y a une Syrienne qui est arrivée il y a seulement deux mois et j’ai eu une conversation [en français] avec elle la semaine dernière. Je n’en revenais pas. »

Bachelière en études internationales à l’Université Laval, Noémie se prépare à faire sa maîtrise en Finlande l’an prochain. Elle raconte qu’une expérience récente l’a aussi amenée à mesurer l’impact de la loi 101. « J’ai passé beaucoup de temps en Finlande ces derniers mois. Là-bas, ils n’ont pas de loi comme ici pour protéger la langue finnoise, la plupart des téléséries ne sont pas traduites… Les gens peuvent venir vivre là-bas sans apprendre la langue très bien alors ils parlent anglais », observe-t-elle. « Les immigrants qui n’apprennent pas la langue comme il faut parce qu’il n’y a pas de loi, ils ne vont pas s’intégrer correctement, alors il va y avoir plus de divisions et une tendance à créer des ghettos. Le fait qu’ici, tout le monde apprenne le français, ça fait que les communautés sont plus capables d’échanger et de communiquer. »

Et au sujet des autres obligations dictées par la loi 101 ? L’affichage en français ? Et les politiques culturelles ? Faudrait-il davantage réglementer Internet ? Netflix ?

Comme tous les jeunes à qui Le Devoir a parlé dans le cadre du reportage, Noémie Lemieux est réticente à l’idée de trop contraindre les consommateurs. « Sur Netflix, on pourrait s’assurer que le contenu est au minimum sous-titré en français, mais c’est sûr qu’il y a des limites à légiférer sur Internet. »

7 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 25 août 2017 02 h 47

    Homo festivus

    C'est justement cette nonchalance et légèreté et ce refus de prendre position, cette indifférence face à l'envahissement de l'anglais et du consumérisme, cette ignorance de l'histoire et des durs combats menés pour parler français qui finiront par effacer notre empreinte culturelle.

    La franglais est la langue du colonisé. Et on se complaint à être des esclaves heureux du capitalisme.

  • Philippe Hébert - Inscrit 25 août 2017 07 h 04

    J'ai 32 ans et ce que Mélissa Roux-Laforest dit, est exactement ce que je vis.

    J'écoute mes téléséries en anglais, puisque je comprend la langue, je ne vois pas la pertinence d'écouter une version doublée. Quand je fais des recherches sur l'Internet, je les fait toujours en anglais, car quand je les fais en français, je tombe toujours sur des sites français de France avec des informations erronées, ou, souvent comme elle dit si bien, je cherche mes mots en français.

    C'est un peu comme le vocabulaire des baby boomers, qui sont mes parents, sur l'automobile. Bumper, flasher, brake. Ils ont appris cela en anglais à l'époque, car ils ont été colonisé par leur parents. Moi j'ai été colonisé en écoutant mes parents parler ainsi. Je peux vous dire que lorsque j'ai été faire mon examen théorique à la SAAQ, il y a des mots comme "clignotants" qui me faisait "flasher" des points d'interrogations au dessus de la tête. L'anglicisation est belle et bien réelle.

    Pourtant, je m'efforce et prend plaisir et fierté à bien écrire ma grammaire en français. Je veux protéger la langue française, car c'est une partie importante de mmon identité québécoise, de ma culture québécoise, mais ce n'est pas que cela mon identité et ma culture non plus. L'anglais fait partie de mon identité nord-américaine, de ma culture nord-américaine. Je ne suis pas européens, je suis un nord-américain dans mon style de vie, dans mes habitudes de consommation, et dans mon surpoids! :D

    Selon moi, avoir une loi 101 plus mordante, telle qu'elle l'était à ses débuts, aiderait à diminuer l'anglicisation des francophones comme moi. Quand on est bombarbé de mots anglais dans l'affichage des magasins locaux, on finit par ne plus vraiment porter attention à la langue qu'on lit et on assimile le premier mot qu'on apprend.

    Et si les mots en français pour les nouvelles technologies pouvaient arrivés plus vite qu'une décennie en retard, ça aiderait. On ne dirait pas "uploader" si téléverser serait arrivé dès le début

  • Jacques Morissette - Inscrit 25 août 2017 08 h 22

    Intéressant.

    C'est sûr que connaître plusieurs langues agrandit les frontières et les horizons de la vie. Pour autant qu'on ne perd pas son identité propre.

  • Jean Richard - Abonné 25 août 2017 10 h 42

    Show ou spectacle ?

    Quand une langue se débarrasse de son vocabulaire, quand une langue abandonne sa syntaxe, sa structure, que lui reste-t-il ?

    Et si cette langue qui a perdu son dictionnaire et sa grammaire doit rester le reflet de notre identité, alors soit, notre identité, c'est celle d'un peuple colonisé.

    Une langue n'est pas immuable. Elle se modifie au fil des ans, en créant des mots nouveaux ou en empruntant à d'autres langues des mots qui n'existaient pas avant et qui réflètent au-delà du mot lui-même un contenu culturel. Ainsi, le mot pizza est venu avec le plat et la salsa soit avec la danse, soit avec la sauce.

    Le français pourrait donc s'enrichir par ses emprunts linguistiques et culturels. Il n'en est rien, et pour plusieurs raisons. Tout d'abord, ses échanges se font à sens unique, avec un seul interlocuteur (si on peut dire), et parce que les emprunts accompagnent un rejet. Dit de façon caricaturale, quelqu'un a un billet de 20 $. Il le jette à la poubelle et son voisin lui prête 20 $ en lui disant quoi acheter avec. Est-il devenu plus riche ou plus pauvre ?

    Les francophones québécois sont par ailleurs imaginatifs quand il s'agit de créer des mythes sous forme de slogans vides. Parmi ces mythes, il y a celui du français repli-sur-soi et de l'anglais-ouvert-sur-le-monde. L'anglais n'est pas ouvert sur le monde. Et surtout, bien des anglophones sont aux antipodes de l'ouverture sur le monde. L'Américain typique qui débarque à Montréal apportera dans ses bagages sa langue et sa culture et continuera à vivre comme s'il était à la maison. Quand c'est un simple touriste, on se dit qu'il repartira bien vite. Mais s'il vient s'installer ici, c'est autre chose.

    Bref, l'anglais est une langue colonisatrice et transporte sa culture colonisatrice. La très grande perméabilité du français québécois à l'anglais et à sa culture et l'imperméabilité aux autres langues et aux autres cultures, en plus de cette tendance à l'automutilation sèment de grands doutes sur sa sur

  • Pierre Samuel - Abonné 25 août 2017 10 h 54

    < Tell me why it's so late ? > (dixit Pauline Julien)

    < Toute cette question identitaire-là on ne l'a pas vécue. On reçoit les répercussions de ça et une grande liberté par rapport à notre langue, mais on n'en connaït pas les revendications. > (Olivier Arteau).

    Et c'est ainsi qu'à défaut d'avoir transformé nos cégeps et universités en "usines de production" en éliminant progressivement les cours d'histoire, de philosophie et de littérature, on "fabrique" des générations d'apatrides et que dans vingt-cinq ans le Québec sera la Nouvelle Louisiane du Nord...

    < Notre façon d'être militantes, c'est de ne pas faire de fautes. > (Marie Lynn) Ah oui ! Reste à voir... et en continuant de baragouiner le "franglais", peut-être ?!?