50 ans après «Vive le Québec libre!»: des lendemains qui déchantent

La visite du général de Gaulle au Québec en 1967 a mis, pour une des toutes premières fois de son histoire, la province sur la carte du monde.
Photo: Agence France-Presse La visite du général de Gaulle au Québec en 1967 a mis, pour une des toutes premières fois de son histoire, la province sur la carte du monde.

C’était il y a 50 ans à peine. Le 23 juillet 1967, le général de Gaulle débarquait à l’Anse-au-Foulon pour une visite de trois jours qui allait changer la face du Québec. Dans une série de trois articles écrits entre Paris et Montréal, Le Devoir retrace la genèse de ce moment aujourd’hui inscrit dans tous les livres d’histoire. Dernier article d’une série de trois.

Le 25 juillet, lorsque la nouvelle du « Vive le Québec libre ! » s’affiche sur les téléscripteurs du Quotidien du peuple à Pékin, le journal ne sait pas trop comment nommer cette lointaine province canadienne. Il en profitera pour créer un nouvel idéogramme désignant le Québec. Voilà ce que confiera un journaliste chinois à l’ancien premier ministre Bernard Landry — alors ministre du Commerce extérieur — à l’occasion du voyage de René Lévesque en Chine en 1984.

C’est dire combien la visite du général de Gaulle au Québec en 1967 met, pour une des toutes premières fois de son histoire, le Québec sur la carte du monde. En réalité, ce n’est pas tout à fait la première. Le directeur et fondateur du Nouvel Observateur, Jean Daniel, qui était à l’époque grand reporter, avait déjà confié au Devoir que ce sont les premiers attentats du Front de libération du Québec, à partir de 1963, qui avaient pour la première fois attiré l’attention de la presse internationale sur ce coin du monde.

« Mais, cette fois, on n’y coupe pas, dit l’historien et professeur émérite de la Sorbonne Paul Bled. Le “Vive le Québec libre !” a eu pour premier résultat de projeter le Québec sur la scène internationale. Le Québec devient alors un sujet de l’Histoire connu sur l’ensemble de la planète. Et la coopération avec la France va s’envoler. »

L’envol de la coopération

En réalité, cette coopération est déjà bien en marche. D’ailleurs, le nouveau métro de Montréal inauguré pour Expo 67 et qui utilise une technologie française en est un exemple vibrant. Depuis la visite au Québec en 1963 du ministre français de la Culture André Malraux, une première entente a été signée en éducation le 27 février 1965. Une autre sur la culture suivra le 24 novembre de la même année.

Mais, sitôt rentré à Paris, de Gaulle juge tout cela « encore très insuffisant ». Il veut quelque chose « d’envergure », « occuper le terrain » et remettre le Québec « dans le circuit du français universel ». Dès lors, il propose au Québec de participer à la conférence des ministres de l’Éducation francophones qui doit avoir lieu en février 1968 à Libreville, au Gabon. Il charge aussi son ministre de l’Éducation Alain Peyrefitte de proposer une vingtaine de mesures destinées à aider le Québec dans son développement. Moins de deux mois après le « Vive le Québec libre ! », le 14 septembre, une entente est signée à Québec par Alain Peyrefitte et Marcel Masse. Comme le rappelait l’historien québécois Samy Mesli, la France multiplie par huit sa contribution, elle s’engage à envoyer un millier d’enseignants au Québec, qui en a cruellement besoin. Surtout, on dessine les plans du futur Office franco-québécois pour la jeunesse, calqué sur l’office franco-allemand et qui fera circuler des dizaines de milliers de jeunes de part et d’autre de l’océan. L’ORTF ouvre même un bureau à Montréal.

Un héros populaire

« Un point de repère de l’histoire et un cri vers l’avenir. » C’est en ces termes que le premier ministre Jacques Parizeau désignait le voyage du général de Gaulle au Québec en 1967. Un demi-siècle plus tard, que reste-t-il de l’exaltation de cette époque ? Les esprits se sont passablement refroidis, s’il faut en croire Éric Bédard, qui enseigne à la Télé-Université. Même s’il n’était pas né à l’époque, l’historien se souvient que son grand-père était allé écouter le général lors de son passage à Donnacona. Et il en était revenu émerveillé.

« Il y avait une vraie ferveur populaire sur le Chemin du Roy, dit Bédard. De Gaulle a été littéralement acclamé dans les quartiers ouvriers de l’est de Montréal. On découvre alors avec surprise que le peuple était loin d’être indifférent à la France. Il y avait une véritable chaleur. Cette ferveur tend à infirmer la thèse dominante selon laquelle seules nos élites avaient conservé un lien avec cette vieille France un peu réac. »

Éric Bédard veut voir dans cet exemple historique une réfutation de la thèse défendue notamment par l’historien Gérard Bouchard selon laquelle c’est cet attachement nostalgique à la France qui a empêché le Québec de se tourner complètement vers l’Amérique et de faire son indépendance, à l’image des autres nations d’Amérique.

La France du général de Gaulle n’a pourtant rien de nostalgique, insiste Bédard. « Elle reconnaît le passé, mais elle est tournée vers l’avenir. De Gaulle, lui, est totalement moderne. Il ne cesse de parler de coopération technologique et d’échange dans les domaines scientifiques. Cette France censée être un boulet nous a au contraire ouverts sur le monde et a assuré une présence à l’étranger. Et nous avons pu puiser dans le génie français pour aller plus vite. Preuve que la modernité n’est pas qu’américaine. »

Arrogance

L’historien est le premier à reconnaître que, cinquante ans plus tard, si la coopération franco-québécoise se maintient bon an mal an, la France a très mauvaise presse au Québec. « Aujourd’hui, la France ne semble plus être une référence, dit-il. Nous avons même une certaine arrogance à son égard, comme si elle n’avait plus rien à nous apprendre. Bien sûr, la France, c’est l’Ancien Régime. Mais, c’est aussi la République. En nous coupant de la France, nous nous coupons d’une vie intellectuelle essentielle. On a parfois l’impression que nos messianistes ultramontains qui détestaient la France républicaine se sont mués en messianistes progressistes qui ne jurent plus que par l’Amérique. »

Contrairement à ce qui se passe au Québec, en France, la ferveur populaire envers le Québec semble toujours vive, comme en témoignent les très nombreux échanges universitaires et le réseau des associations France-Québec qui balaie tout le territoire français. C’est sur le plan politique que le bât blesse. Le 3 juillet dernier à Versailles, dans son discours d’une heure et demie portant sur ses grandes orientations, le nouveau président français, Emmanuel Macron, n’a pas prononcé une seule fois le mot francophonie.

« Il est vrai que les héritiers du général de Gaulle, on les cherche aujourd’hui en France, reconnaît l’écrivain français Philippe de Saint-Robert. Et ce n’est certainement pas Emmanuel Macron, qui n’a d’yeux que pour l’Allemagne et l’Europe, qui va y changer quelque chose. »

Cet essoufflement évident des liens entre le Québec et la France est-il pour autant irréversible ? « Pour de Gaulle, il n’y avait pas de fatalité historique, dit l’historien Paul Bled. Il nous apprend que l’avenir dure longtemps. Une option politique qui paraît aujourd’hui en difficulté peut parfaitement retrouver sa chance dans un contexte renouvelé. Le temps est long. De Gaulle le savait mieux que quiconque, lui qui tutoyait l’Histoire. »

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