«Ça bardera, mais il le faut!» affirmait de Gaulle en 1967

«De Gaulle s’apprêtait à aller défendre le droit à l’autodétermination du Québec devant Pearson à Ottawa», selon Denis Monière.
Photo: Agence France-Presse / Archives de la Ville de Montréal «De Gaulle s’apprêtait à aller défendre le droit à l’autodétermination du Québec devant Pearson à Ottawa», selon Denis Monière.

C’était il y a 50 ans à peine. Le 23 juillet 1967, le général de Gaulle débarquait à l’Anse-au-Foulon pour une visite de trois jours qui allait changer la face du Québec. Entre Paris et Montréal, Le Devoir retrace la genèse de ce moment aujourd’hui inscrit dans tous les livres d’histoire. Deuxième article d’une série de trois.

«Vous me voyez traverser l’Atlantique pour aller à la foire ? » C’est par ces mots dignes du scénariste Michel Audiard qu’en 1967 le général de Gaulle accueillit l’invitation du gouvernement canadien à venir célébrer le centenaire de la Confédération et celle du maire Jean Drapeau à visiter l’Exposition internationale de Montréal. Or, le général de Gaulle n’entend ni « aller à la foire » ni célébrer le centenaire d’un pays qui, pour lui, a été fondé par la France au XVIe siècle.

Alors, pourquoi fait-il la traversée ? On sait que c’est l’invitation du premier ministre québécois Daniel Johnson qui le décida à sauter le pas. Dans ses mémoires, son fils l’amiral Philippe de Gaulle raconte l’avoir vu deux ans plus tôt en discussion avec un aide de camp tenant en main le livre Égalité ou indépendance du premier ministre québécois.

« Le général suivait de très près ce qui se passait au Québec. Sa visite n’avait rien d’improvisé », explique le politologue Denis Monière, qui vient de mettre à jour de nouveaux documents prouvant une fois de plus que le président français n’avait rien laissé au hasard. Le dimanche précédant son départ, il déclare d’ailleurs à son gendre André de Boissieu : « Je compte frapper un grand coup. Ça bardera, mais il le faut. C’est la dernière occasion de réparer la lâcheté de la France. »

Pas de hasard

On savait qu’il avait choisi de venir en bateau pour ne pas arriver d’abord à Ottawa. On savait qu’il avait décidé de débarquer à l’Anse-au-Foulon, là où Wolfe s’amarra pour attaquer Québec. On savait qu’il avait choisi de remonter en voiture le très symbolique Chemin du Roy. Par contre, on a beaucoup glosé sur le caractère improvisé, voire imprévu, de son discours du balcon de l’hôtel de ville de Montréal. On sait que le maire Jean Drapeau avait même prétexté une absence de micro, ce qu’un technicien de Radio-Canada qui passait par là s’empressa de démentir en branchant aussitôt l’équipement qui attendait comme par hasard dans un coin.

On sait maintenant que cette allocution était prévue depuis des semaines. Une note de la Direction Amérique du Quai d’Orsay, mise à jour par Denis Monière, précise deux mois avant l’arrivée du général qu’un « discours du général de Gaulle du balcon » était bien prévu. Le 27 juin, un mois avant le discours, un programme précise aussi que « le général s’adresse[ra] à la foule du haut d’une terrasse dominant la place ».

Mais, ce n’est pas seulement le discours qui avait été prévu de longue date. C’est aussi son contenu. Denis Monière a découvert une note diplomatique de l’ambassadeur de France, François Leduc, à son ministre des Affaires étrangères Couve de Murville dans laquelle il faisait état d’une dépêche de l’AFP selon laquelle « le voyage du président français au Canada serait une mission destinée à encourager le séparatisme canadien-français ». Le 19 juillet, la Direction Amérique prévient d’ailleurs l’ambassade que « le discours le plus marquant à Montréal sera celui de l’hôtel de ville ».

« On s’en fout ! »

Pour Denis Monière, cette idée d’un « coup de tête » vient du maire de Montréal qui ne souhaitait pas être associé à un tel geste. Monière a aussi mis la main sur le discours qu’aurait prononcé de Gaulle à Ottawa si son voyage ne s’était pas brusquement interrompu le 25 juillet après que le premier ministre Pearson eut jugé ses propos « inacceptables ». Écrit de la main même du général, le texte évoque un peuple qui « s’affirme chaque jour davantage comme une entité destinée à disposer d’elle-même ».

Dans un livre récent, La traversée du Colbert (Boréal), le journaliste André Duchesne cite le témoignage du cinéaste Jean-Claude Labrecque qui dit avoir entendu Drapeau prévenir de Gaulle que « Québec libre ! » était un slogan scandé par les séparatistes au Québec. Et de Gaulle de répliquer : « Mais on s’en fout, Monsieur le maire ! »

Alors, pourquoi toutes ces rumeurs d’improvisation ? « Rien dans tout cela n’a été improvisé, dit Denis Monière. Les documents sont très clairs. De Gaulle s’apprêtait même à aller défendre le droit à l’autodétermination du Québec devant Pearson à Ottawa. Il n’était pas du genre à adapter son discours selon les circonstances. Laisser penser que ses mots avaient dépassé sa pensée, qu’ils étaient liés à la fatigue et à l’enthousiasme du moment, permettait de minimiser l’affaire. »

Selon certains témoins, c’est même à Repentigny que de Gaulle aurait prononcé un premier « Vive le Québec libre ! ». Même si aucun enregistrement ne permet de confirmer cette thèse, c’est celle qu’ont toujours soutenue le maire de la ville, Robert Lussier, et son épouse. Un témoignage repris par l’historien Pierre Godin dans sa biographie de Daniel Johnson et plus récemment par le journaliste André Duchesne.

« De Gaulle n’était pas du genre à improviser », confirme l’écrivain et journaliste français, ancien commissaire général de la langue française, Philippe de Saint-Robert. Il en veut pour preuve le toast porté la veille au Château Frontenac, à Québec. Après avoir évoqué la nouvelle vigueur qui s’empare du Québec avec la Révolution tranquille, de Gaulle dit assister, « comme en maintes régions du monde, à l’avènement d’un peuple qui, dans tous les domaines, veut disposer de lui-même et prendre en main ses destinées ».

« Une république au Canada »

Il semble que de Gaulle n’avait pas d’opinion arrêtée sur la forme politique que devait prendre cette émancipation qu’il appelait de ses voeux, précise de Saint-Robert. Indépendance ou confédération, son choix n’était pas fait. Pas plus que celui des Québécois et de leur premier ministre, d’ailleurs.

Dix semaines après le discours du balcon, le général confiera au diplomate Bernard Dorin, qui l’accompagnait : « Quand j’ai dû m’exprimer, j’ai vu devant moi une balance avec les deux plateaux : dans un des plateaux, les diplomates, les journalistes, les Anglo-Saxons qui, de toute façon, ne m’aiment pas. Bref, tous les notoires. Entre cette agitation insignifiante et le destin de tout un peuple, il n’y avait pas à hésiter : le second plateau était beaucoup plus gros que le premier. »

Selon Monière, si de Gaulle se sentait une responsabilité à l’égard du Québec, c’est parce qu’il avait une conception historique de la nation qui dépassait celle des États. « Au fond, c’est la logique de l’Appel du 18 juin, dit-il. Pétain a capitulé, mais la France est à Londres. De la même manière, la défaite des plaines d’Abraham n’a pas effacé la nation française venue s’installer en Amérique. » De Gaulle confiera d’ailleurs à son ministre Alain Peyrefitte que « le Canada est un pays fédéral qui a envie de cesser de l’être ». Si l’artisan de la réconciliation de la France avec l’Allemagne entrevoit parfois une Confédération, il précise qu’« aucun peuple ne doit être sous la dépendance de l’autre. Je crois bien qu’il y aura une République française au Canada ».

De Gaulle était prêt à aller très loin avec les Québécois, dit Monière, qui a consulté des documents dans les archives du Quai d’Orsay évoquant la possibilité d’inviter Daniel Johnson au défilé du 14 juillet en 1968. Une invitation qu’aurait cependant déclinée le premier ministre québécois. « Même s’il n’était pas question de l’imposer à quiconque, dit Monière, de Gaulle avait une vision très claire du destin des Québécois. »

19 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 22 juillet 2017 05 h 10

    Puis-je ajouter...?

    "De Gaulle était prêt à aller très loin avec les Québécois, dit Monière, qui a consulté des documents dans les archives du Quai d’Orsay évoquant la possibilité d’inviter Daniel Johnson au défilé du 14 juillet en 1968. Une invitation qu’aurait cependant déclinée le premier ministre québécois"...
    Puis-le ajouter qu'il a sans doute refusé l'invitation parce qu'entre juillet 67 et juillet 68, sur invitation personnelle de Paul Desmarais, le PM Johnson a participé à une partie de pêche fantastique de plusieurs jours pendant laquelle l'homme d'affaires lui a "exposé" son propre point de vue sur le Général, l'économie nord-américaine et le conservatisme politique ?

    • Michel Lebel - Abonné 22 juillet 2017 11 h 03

      De Gaulle, il me semble, était en faveur de l'autodétermination des peuples, dont celui du Québec. Ce qui ne veut pas nécessairement dire qu'il souhaitait la souveraineté ou l'indépendance politique du Québec. C'était au peuple du Québec de le décider. Il accompagnerait toutefois celui -ci dans ses choix. Choix qu'il a faits en 80 et en 95.

      M.L.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 23 juillet 2017 10 h 50

      M.Lebel,souvenez-vous que c'est Jean Chrétien , ses commendites et les grandes preuves d'amour(plus ou moins sinceres) venues du ROC payées par Ottawa (comprenant aussi les impots québécois) qui a choisi pour nous
      le résultats de 1995. N'est-ce pas ?

    • Michel Lebel - Abonné 23 juillet 2017 11 h 25

      @ Jean-Pierre Grisé,

      Tous les grands choix politiques, peu importe les pays, se font généralement dans la controverse, les difficultés et les oppositions. Cela me semble bien une loi de l'histoire, de l'histoire politique. C'est le lieu par excellence des rapports de force et comme les humains ne sont pas des anges...

      M.L.

  • Claude Bariteau - Abonné 22 juillet 2017 07 h 32

    La portée des mots


    L’improvisation est absente dans le « Vive le Québec libre ». Comme vous l'écrivez, le Général vient sur l’invitation de M. Daniel Johnson dont il a lu « L’égalité ou l’indépendance », qui contient le projet de M. René Lévesque et la création d’un pays républicain, un projet promu par les indépendantistes.

    Dans votre texte, l’emploi de mots nécessite des précisions.

    Le premier est l’écho à la célébration du Canada, pays fondé par la France. Eut été plus exact de signaler que l’appellation Canada fut initialement accolée à un territoire puis à l'une des colonies de la Nouvelle-France. Devenue colonie britannique qualifée Province of Quebec, celle-ci fut intégrée au Dominion of Canada dont le Canada, pays, en émerge en 1931.

    Le second est l‘idée, pour le Général, que la nation dépasse la conception des États. Si l’État implique une nation créatrice, celle-ci découle d’un mouvement en ce sens dont l’État créé assure la construction.

    Par ailleurs, lorsque le Général dit que la France, sous Pétain, est à Londres, s’il signale que la défaite de 1760 n’a pas effacé «la nation française venue s’installer en Amérique», il n’entend pas chasser les pétainistes du Québec.

    Il entend plutôt encourager le séparatisme canadien-français qu'il voit le moteur d’un peuple qu’il estime créateur d’un État indépendant. Il y a là une différence. La France existe avant son contrôle par l’Allemagne. La colonie du Canada n’est qu’une colonie de la France, pas un pays avant de devenir une colonie de la Grande-Bretagne. Et le Général le sait.

    D’où la portée de l'image de la balance à deux plateaux. Avec elle, il cible l’essentiel du problème : des agitations insignifiantes de tuteurs par rapport au destin d’un peuple.

    Il frappe alors un grand coup que son départ renforce. Après, le Canada, sous Trudeau, s’agitera avec ferveur et continue de le faire pour empêcher qu’un peuple, dont le Québec est sa patrie, se dote d’un pays indépendant du Canada.

  • Jean Lapointe - Abonné 22 juillet 2017 07 h 36

    Drapeau nous a fait honte.

    «Dans un livre récent, La traversée du Colbert (Boréal), le journaliste André Duchesne cite le témoignage du cinéaste Jean-Claude Labrecque qui dit avoir entendu Drapeau prévenir de Gaulle que « Québec libre ! » était un slogan scandé par les séparatistes au Québec. Et de Gaulle de répliquer : « Mais on s’en fout, Monsieur le maire ! » (Christian Rioux)

    Jean Drapeau nous a fait honte ce jour-là. Il n'y a pas de quoi être fier de ce qu'il a tenté de faire c'est-à-dire empêcher le général de dire ce qu'il a finalement dit. Il a fait preuve de lâcheté.

    Et dire qu'on est encore poigné avec des gens comme lui et je pense ici surtout à Justin Trudeau, Phllippe Couillard et Denis Coderre.

    Il nous en faut du courage pour ne pas lâcher avec du monde pareil.

    Le général de Gaulle lui en avait du courage pour faire ce qu' il a fait. Des hommes comme lui il n'y en a pas eu beaucoup dans le monde jusqu'à maintenant.

    Charles de Gaulle pour moi c'est mieux que Louis XIV et mieux que Napoléon.

    Nous serions peut-être tous devenus de bons petits Canadiens soumis mais bilingues s' il n'avait pas pris notre défense.

    Nous ne pouvons que lui être très reconnaissant.

  • Jean Lacoursière - Abonné 22 juillet 2017 09 h 09

    Pas l'Anse-au-Foulon

    Dans le documentaire de Labrecque (disponible sur YouTube), on voit que le général débarque à côté de l'église Notre-Dame-de-la-Garde. S'il fallait nommer une anse, ce serait l'Anse-des-Mères, pas l'Anse-au-Foulon.

  • Michel Lebel - Abonné 22 juillet 2017 09 h 34

    Ne sanctifions pas de Gaulle!


    Oui! Cela a bardé au Québec en 67. Comme ça bardé en France pour de Gaulle en mai 68 et ça bardé en 1969 lorsque le général perdit son référendum-bidon, suivi de son retour définitif à Colombey. De Gaulle, un homme politique d'exception qui malheureusement resta trop longtemps au pouvoir.
    Son ''Québec libre'' fit mondialement connaître la question du Québec, mais sa façon de faire en choqua plus d'uns, dont plusieurs Français. Je ne crois pas que de Gaulle aurait apprécié qu'un politicien canadien aille crier à Bastia: Vive la Corse libre! De Gaulle, n'en faisons pas un saint! Ce fut un grand politique qui a fait de bons et de moins bons coups.

    Michel Lebel

    • Claude Bariteau - Abonné 22 juillet 2017 13 h 21

      De mémoire, la République Corse, qui faisait partie de la République de Gênes, fut cédée temporairement en 1768 par cette dernière à la France qui chercha à s’y imposer jusqu’en 1794 alors que la Grande-Bretagne s’y implanta avant d’en être chassées en 1796. La République de Gêne, qui prit modèle sur la république française, deviendra membre de l'Italie qui bénéficia du support de la France de Napoléon III, reconnu par les Corses, et le Royaume de Savoie-Sardaigne pour contrer l’emprise autrichienne.

      Le retrait de la France installe l’autorité du royaume de Sardaigne qui devient celui d’Italie auquel Naples et la Sicile furent rattachés grâce aux actions menées par Garibaldi et Cavour. La république de Corse, avec son mode politique particulier n’a pas revendiqué son indépendance de la France, mais son rattachement éphémère à la Grande-Bretagne lorsque la France cherchait à s’imposer. Par la suite, ses dirigeants s’assurèrent que son statut politique autonome demeure, ce que reconnût la France.

      Aussi, je vois mal un politicien canadien crier « Vive la Corse libre ». Les contextes sont totalement différents. Seule la république de Gênes pourrait le faire, car elle céda temporairement la Corse, mais cette république n'existe plus puisqu'elle fut intégrée à celle de l'Italie.

      Par ailleurs, il y a présence en Corse de mouvements nationalistes et indépendantistes qui ont généré le maintien d'une grande autonomie de sorte que l'autonomie à la hausse est recherché et l'indépendantisme aux élections de 2014 a reçu mons de 10 % d'appuis.

      Cela étant, ke ne pense pas que le Général aurait traité, comme il le fut par le gouvernement Pearson, un Italien qui aurait lancé un « Vive la Corse libre ».

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 23 juillet 2017 14 h 15

      Evidemment,il vaut mieux sanctifier les colonisés , les colonisateurs et leurs collaborateurs.N'est-ce pas ?