Il y a 50 ans, le général de Gaulle débarquait au Québec

La une du «Devoir» du 25 juillet 1967, au lendemain du discours du général de Gaulle
Photo: Archives Le Devoir / BAnQ La une du «Devoir» du 25 juillet 1967, au lendemain du discours du général de Gaulle

C’était il y a 50 ans à peine. Le 23 juillet 1967, le général de Gaulle débarquait à l’Anse-au-Foulon pour une visite de trois jours qui allait changer la face du Québec. Entre Paris et Montréal, Le Devoir retrace la genèse de ce moment aujourd’hui inscrit dans tous les livres d’histoire. Premier article d’une série de trois.

Ce matin-là, Jean-Paul Bled était à Saint-Malo. On n’imagine pas un lieu plus symbolique pour apprendre que, la veille, le général de Gaulle a provoqué tout un branle-bas de combat diplomatique en lançant « Vive le Québec libre ! » du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, le 24 juillet 1967. « En plus, c’était le jour de mon mariage ! dit l’historien. Le moment resta gravé à jamais dans ma mémoire. »

Mais au fond, dit-il, ce geste n’avait rien de si étonnant. Il était dans le prolongement direct de ce qu’avait été le général de Gaulle depuis qu’il avait pris la direction de Londres et lancé l’appel du 18 juin 1940, devenant ainsi le symbole vivant de la Résistance française.

« On a oublié combien le nom du général de Gaulle a été depuis toujours associé à l’indépendance nationale, dit Jean-Paul Bled. Pendant la guerre, ses relations ont souvent été orageuses avec Churchill et surtout Roosevelt. Après la Libération, de Gaulle aurait pu se révéler un vieux colonisateur nostalgique, mais il sera tout le contraire. À la Libération, non seulement impose-t-il aux Américains une administration française, mais dès ce moment il propose une politique d’émancipation des hommes qui va inévitablement le conduire à soutenir l’indépendance des anciennes colonies. »

Pour de Gaulle, les Québécois représentent un peuple de plus qui cherche son indépendance. Et il ne va pas les décevoir. Tout cela est parfaitement préparé.

Champion des indépendances

L’homme qui débarque au Québec en 1967 pour payer la dette de Louis XV n’est pas seulement le libérateur de la France. Il n’est pas seulement le président revenu au pouvoir en 1958 pour sortir le pays de la guerre d’Algérie. À cette date, il est devenu un véritable symbole de la lutte anticoloniale.

« La chronologie de ce voyage n’est pas fortuite, explique Jean-Paul Bled. Le “Vive le Québec libre !” s’inscrit évidemment dans la renaissance nationale du Québec. Mais il s’inscrit aussi dans une série d’événements internationaux qui lui donnent tout son sens. Dès qu’il aura tranché le noeud algérien, en 1961, de Gaulle s’engagera dans une politique de non-alignement qui en fera le champion des indépendances nationales. »

Photo: Archives La Presse canadienne De Gaulle, le 24 juillet 1967, peu après son célèbre discours

À partir de 1958, les événements vont se précipiter. Avant même la fin de la guerre d’Algérie, la France se dote de l’arme nucléaire, ce qui assure son indépendance militaire des États-Unis. En 1964, elle reconnaît la Chine populaire. La même année, de Gaulle enfreint la doctrine Monroe qui veut que, du nord au sud, l’Amérique demeure une chasse gardée des États-Unis. Le général fait un voyage triomphal en Amérique latine, où il est reçu et acclamé en « Libertador ». Un an seulement avant de fouler le sol québécois, la France se retire du commandement intégré de l’OTAN sans pour autant condamner l’alliance atlantique. Mais ce que de Gaulle rejette, c’est la domination militaire américaine. La même année, il prononce son célèbre discours de Phnom Penh contre la guerre du Vietnam. Un mois avant d’arriver à Québec, il condamne l’attaque israélienne en Palestine. Toujours au nom de l’autodétermination des peuples.

Pour Jean-Paul Bled, il n’y a aucun hasard dans le « Vive le Québec libre ! ». Ceux qui évoquent un vieil homme un peu sénile pris d’un soudain grain de folie n’ont rien compris à ce qui s’est passé alors.

« Pour moi, de Gaulle arrive au Québec dans la foulée de tous ces événements qui font de lui le héros insurpassé des indépendances, dit Bled. Pour de Gaulle, les Québécois représentent un peuple de plus qui cherche son indépendance. Et il ne va pas les décevoir. Tout cela est parfaitement préparé. Il a observé la renaissance québécoise depuis 1960. Pour celui qui s’inscrit dans le temps long de l’Histoire, ce voyage offre de plus à la France une chance unique de payer la dette de Louis XV. »

Une dette à payer

Car, chez les de Gaulle, on n’a pas oublié cette époque. Fils d’un professeur d’histoire, de Gaulle baigne depuis toujours dans l’histoire de son pays. « C’est quelqu’un qui assume toute l’histoire de France, celle de la monarchie comme celle de la Révolution », dit le professeur d’histoire Gaël Nofri, aujourd’hui conseiller municipal de la Ville de Nice. La preuve : en 1913, lorsqu’à 23 ans il prononce une conférence sur le patriotisme devant le 33e régiment d’infanterie, il l’illustre par les exemples de Jeanne d’Arc, Du Guesclin et… Montcalm ! La fin du XIXe siècle a d’ailleurs été marquée par la publication de nombreux ouvrages sur le malheureux combattant des plaines d’Abraham.

On sait par le témoignage de son fils, Philippe, que de Gaulle avait lu Maria Chapdelaine, le roman fétiche de Louis Hémon paru en 1921 qui raconte l’histoire malheureuse de ce peuple poussé à l’exil après avoir été abandonné par la France. Nofri est convaincu que la vision qu’a de Gaulle du Canada est marquée par l’oeuvre de l’historien Jacques Bainville. Ce catholique monarchiste, mais qui n’était guère nationaliste, déplore que, « malgré une glorieuse résistance », la France n’ait plus manifesté d’intérêt pour le Canada après la Conquête. Avant de partir, le général confie d’ailleurs à son ministre Alain Peyrefitte que son voyage « est la dernière occasion de réparer la lâcheté de la France ».

« C’est cette dette que veut payer de Gaulle, dit Nofri. Pour lui, c’est la France qui a fondé le Canada. C’est pourquoi d’ailleurs il ne saurait être question d’aller fêter le centenaire de la Confédération. Dans sa vision, les Québécois sont une branche de l’arbre français. C’est pourquoi il parle toujours des Français du Canada. Il n’y a là aucune volonté hégémonique. Seulement une vision de la France comme une civilisation qui s’inscrit dans le temps long de l’Histoire. Comme quelque chose qui a existé, qui existe et qui a vocation à exister. »

Un combat culturel

De Gaulle ne cache pas que son combat contre l’hégémonie américaine est aussi un combat culturel contre l’hégémonie anglo-saxonne. C’est le message qu’il a livré à Phnom Penh et à Mexico, dit Nofri. « Au Québec, il cible évidemment les Anglo-Saxons. Pour lui, c’est un combat de civilisation. Il perçoit déjà le danger de cette hégémonie anglo-américaine et la menace qu’elle fait peser sur la culture et la langue. Et donc sur les libertés ! »

Car la liberté pour de Gaulle, précise l’historien, n’est pas celle des existentialistes ou de l’épanouissement personnel. « C’est la liberté des Classiques. Celle qui est donnée à chacun pour remplir son devoir. Celui de donner sens à ce qu’il a été, à ce qu’il est et ce qu’il devrait être. C’est un combat pour la civilisation. »

Pour Gaël Nofri, le message que livre de Gaulle à Montréal, à Mexico et à Phnom Penh demeure éminemment moderne et actuel. « Certes, le monde a beaucoup changé depuis, dit-il. Mais ce qu’il dit de la nation et des rapports entre les nations est d’une extrême modernité à l’époque de la lutte contre la globalisation. »

5 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 21 juillet 2017 09 h 25

    La vision de de Gaulle


    De Gaulle avait sa vision de l'histoire du Québec et du Canada français. Une vision quelque peu coloniale, bien française, et anti-anglosaxonne. C'était une vision passéiste des choses, selon moi. Il a confondu les mouvements anticoloniaux du tiers-monde à l'époque avec la situation du Québec. C'était là une erreur de taille. Comme tout politique, grand ou petit, de Gaulle n'était pas exempt d'erreurs.

    Pour moi, de Gaulle demeure surtout celui qui a fait honneur à la France en 1940 et qui a remis celle-ci sur les rails en 1958. Ce qui ne fut là pas de minces affaires. De Gaulle: un grand homme politique... imparfait. Comme tout homme.


    Michel Lebel

    • Claude Bariteau - Abonné 21 juillet 2017 12 h 59

      Lester B. Pearson accepte en 1962 de retourner des points d'impôt au gouvernement du Québec, prêtés en 1941 pour des fins de guerre, craignant que la reconnaissance des Nations Unies en faveur de l'indépendance des colonies européennes ait une incidence sur des revendications semblables.

      Pearson et son gouvernement s'assurent alors que les programmes s'harmonisent avec ceux du Canada. Peu après, Pierre Elliott Trudeau entre en scène pour finaliser la construction nationale du Canada en stoppant toute nouvelle demande du Québec.

      Le « Vive le Québec libre » s'inscrit dans ce contexte selon les vues du général qui savait que la France de Louis XV avait une dette envers les habitants français du Québec.

      Le Général savait aussi que les « canayens » d'avant 1763 sont devenus des Québécois qui, comme l'a rappellé Denis Vaugeois (2012) « ont continué à intégrer des gens de toutes origines », et que leur « problème, ce ne sont pas les autres, mais l’autre qui s’est substitué à la métropole britannique et qui le traite en « province ».

      Il sait aussi que province, pour les britanniques signifie colonie. Il n'y fait pas écho. Après un parcours de Québec et de Montréal, il parle de la libération du Québec de son ancrage dans le Canada.

      Contrairement à ce que vous écrivez, il ne confond le cas du Québec avec des mouvements d'indépendance dans les colonies après 1960.

      Son « Vive le Québec libre » s'applique à la réalité canadienne dont les leaders, notamment ceux comme Pierre Elliott Trudeau, entendent gérer les habitants du Québec à la façon des Britanniques en les transformant en groupes socio-ethniques comme cela pratique courante en Grande-Bretagne, aussi en France, une pratique qu'il a contrée.

      Aussi demeure-t-il, par sa déclaration en 1967, année de commémoration du Dominion of Canada, un acteur qui dénonça cet acte colonial devenu l'assise du Canada.

      Sa vision n'a rien de passéiste. Au contraire, elle cible l'issue de cet état de fait.

    • Michel Lebel - Abonné 21 juillet 2017 17 h 34

      @ Claude Bariteau,


      Les FLQuistes et autres indépendantistes des années 60 ont voulu appliquer la grille d'un Memmi et d'un Fanon au cas du Québec. De Gaulle allait à peu près dans le même sens. Tous, ils se sont trompés.

      Certes il y avait des éléments de colonisé dans le Québécois de l'époque, mais rien de comparable aux peuples d'Afrique et d'Asie. Autrement il y a belle lurette que le Québec serait devenu un État souverain et indépendant.


      M.L.

    • Claude Bariteau - Abonné 21 juillet 2017 22 h 03

      M. Lebel, la grille de Memmi et de Fanon ne s'appliquait au cas du Québec. Le Général ne l'a pas appliquée.

      Il s'est bassé sur l'histoire qui a marqué la France et la Grande-Bretagne et vit que la Grande-Bretagne et le Canada par la suite ont opéré comme la Grande-Bretagne l'a fait en Afrique.

      Il sut que le cas du Québec, s'il n'était pas du même ordre que ceux des colonies britanniques où l'Indirect Rule fut mise en application, était structurellement analogue, la différence étant une participation minimale aux décisions, qui n'existait pas dans les colonies britanniques d'Afrique, découlant de l'acte de Québec de 1774 et de sa révision en 1791.

      C'est cette participation qui exclut le cas du Québec de la liste des colonies définies par les Nations Unies en 1960. Idem pour l'Écosse. Le motif : des alliés locaux participant à la gestion britannique rendant celle-ci moins coloniale.

      C'est un point fort important qui explique pourquoi le Québec n'est pas devenu depuis belle lurette indépendant et pourquoi nombre de ses habitants luttent pour l'être et trouvent comme adversaire à leur lutte des alliés locuax qui cherchent à tirer avantage de cet état de fait.

      À mon avis, c'est ce qu'a dénoncé le Général, ce que savait Daniel Johnson, qui refusa de jouer dans le film britannico-canadien, mais fit marche arrière pour des motifs jamais clairement expliqués.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 juillet 2017 13 h 08

    Article historique très instructif

    Bravo !