Québec assouplit son décret sur la reconstruction en zone inondable

Les crues du printemps ont touché 278 municipalités, 5000 résidences inondées et plus de 4000 personnes évacuées.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les crues du printemps ont touché 278 municipalités, 5000 résidences inondées et plus de 4000 personnes évacuées.

Devant le mécontentement de centaines de sinistrés, le gouvernement du Québec a assoupli l’interdiction de reconstruire dans les zones inondables aux 20 ans lorsqu’une maison est considérée comme perte totale. Les nouvelles résidences devront toutefois être « immunisées » contre les inondations.

Québec ne se basera plus sur la valeur foncière pour calculer les dommages des résidences des sinistrés des crues du printemps dernier, mais plutôt sur le coût de reconstruction à neuf du bâtiment.

Mercredi, le ministre des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire (MAMOT), Martin Coiteux, a dit vouloir répondre aux « préoccupations » exprimées par les sinistrés lors des consultations publiques tenues le 10 juillet par son gouvernement.

Ces rencontres s’étaient transformées en véritables exutoires pour les victimes de la montée des eaux.

C’est que le décret annoncé initialement par Québec prévoyait interdire la reconstruction d’une résidence considérée comme perte totale, c’est-à-dire celles dont les coûts des travaux représentent de 50 à 60 % de la valeur de la maison, si celle-ci se trouve dans une zone inondable 0-20 ans.

M. Coiteux a voulu rectifier cette situation qui créait des « iniquités » entre les propriétaires de maisons plus modestes et ceux de maison luxueuse.

« On va corriger une bonne partie de la problématique parce que souvent les maisons modestes sont évaluées au rôle foncier bien en deçà de leur valeur de reconstruction. Elles pourront maintenant se qualifier pour une reconstruction », a-t-il dit.

Contrairement aux sinistrés de la Montérégie en 2011, les résidents ne pourront toutefois pas reconstruire « tel quel » a prévenu le ministre.

Il a indiqué qu’il sera notamment interdit d’avoir des pièces habitables au sous-sol des résidences en zone inondable.

Le ministre Coiteux a indiqué mercredi qu’environ 600 résidences seront déclarées perte totale avec les nouvelles modifications du décret.

Steve Beauchamp, porte-parole du regroupement citoyen « Oui au décret 2011 » n’est pas satisfait de l’annonce du gouvernement. Selon lui, le seuil du 50 % est toujours trop strict.

Jusqu’ici, le gouvernement a versé près de 26 millions de dollars en indemnisations et les mesures annoncées mercredi devraient ajouter environ 15 millions à la facture totale, ce qui devrait porter cette dernière à quelque 365 millions, selon les évaluations du ministère.

Près de 5000 réclamations ont été reçues par les autorités. De ce nombre, 1072 sinistrés ont reçu le rapport d’inspection et peuvent donc amorcer les travaux. Les rapports devraient être remis aux propriétaires d’ici quatre semaines.

Quartiers rebâtis

En plus de vouloir satisfaire les sinistrés, le gouvernement entend également contenter les municipalités qui avaient aussi exprimé leurs craintes.

À Gatineau, le maire Maxime Pedneaud-Jobin avait envoyé une lettre au ministre Coiteux où il disait craindre « la disparition de quartiers, à petit feu, au gré des prochaines inondations » avec le décret proposé.

Québec a donc décidé de permettre aux municipalités de déposer une demande de dérogation collective pour éviter le dépeuplement des quartiers.

« Pour éviter une dévitalisation ou une déstructuration d’un quartier complet, on permet à la municipalité, pour autant que certains critères soient respectés, de faire une telle demande de dérogation collective », a expliqué Martin Coiteux.

Mercredi le maire Pedneaud-Jobin n’a pas souhaité commenter.

« Il veut prendre le temps d’examiner correctement le décret », a expliqué son attachée de presse, Laurence Gillot.

Loin d’une vision à long terme

L’assouplissement de Québec à son décret interdisant la reconstruction dans les zones inondables montre une certaine responsabilisation, mais est loin de présenter une vision a long terme estiment toutefois des experts.

« On est encore en mode gestion de crise et ça sent l’improvisation totale. J’ai plutôt l’impression qu’on prend des décisions en fonction des prochaines élections », lance Philippe Gachon, professeur à l’Université du Québec à Montréal et titulaire de la Chaire de recherche stratégique sur les risques hydrométéorologiques liés aux changements climatiques au Canada.

M. Gachon déplore que six ans après les inondations dans la vallée du Richelieu, le gouvernement semble être à la case départ pour gérer la reconstruction.

« Les cris des sinistrés sont légitimes, mais le gouvernement continue à répondre à leurs demandes avec une vision à court terme. On a peut-être annoncé des critères pour immuniser les maisons, mais a-t-on réfléchi à l’avenir de ces zones où les scénarios d’inondations risquent de se répéter », questionne-t-il.

Isabelle Thomas, professeure à la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal est quant à elle rassurée de constater que le gouvernement a compris qu’on ne peut plus rebâtir à l’identique. « Ça fait partie des façons de conscientiser les propriétaires qu’il y a un risque et qu’ils doivent se responsabiliser », dit-elle.

Trois grands chantiers

Québec a rappelé qu’il entend revoir l’ensemble de sa politique de gestion des risques liés aux inondations et un forum de réflexion est prévu à cet effet l’automne prochain.

« La science nous enseigne qu’il va y avoir plus d’inondations et que ces inondations vont être plus violentes. Il faut qu’on soit mieux préparés », a affirmé le ministre de l’Environnement, David Heurtel, qui participait également à la conférence de presse.

Les participants se pencheront sur trois grands chantiers, soit la gestion par bassins versants des cours d’eau, la révision de la cartographie des zones inondables et la planification urbaine.

David Heurtel affirme que tout sera sur la table, incluant à la fois la possibilité d’aménager des infrastructures additionnelles, dont des barrages et, à l’autre extrémité, l’analyse des possibilités d’aménagement d’« espace de liberté » des cours d’eau, pour absorber les débordements.

Les crues du printemps ont touché 278 municipalités, 5000 résidences inondées et plus de 4000 personnes évacuées.

Avec La Presse canadienne

6 commentaires
  • Chantal Gagné - Abonnée 19 juillet 2017 17 h 10

    Mauvaise décision

    Je comprends la tristesse et le désarroi des gens qui subissent la perte de leur maison, mais de payer pour risquer de vivre une situation semblable dans un avenir plus ou moins rapproché est insensé. En plus de faire payer l'ensemble des citoyens pour des décisions aberrantes prises par des municipalités, on perd une occasion de remettre les berges à tous les citoyens. Que des parcs soient inondés au printemps,cela n'entraîne pas ces énormes dépenses (du moins pas autant), et pour le reste de l'année tous, peu importe leurs revenus, peuvent profiter du bord de l'eau. Bord de l'eau et argent investi dans les transports en commun pour s'y rendre, pas si compliqué...

  • Claude Gélinas - Abonné 19 juillet 2017 18 h 10

    Laxisme gouvernementale !

    Considérant que les changements climatiques sont là pour rester et que les inondations surviendront de plus en plus souvent comment expliquer que le Gouvernement fasse preuve de laxisme en accordant de telles dérogations ?

    À nouveau le scénario se répétera : des habitations submergées, des propriétaires éprouvés et à la clé l'aide gouvernementale.

    C'est comme si l'on apprenait pas de nos erreurs.

  • François St-Pierre - Abonné 19 juillet 2017 18 h 29

    Dossier faussé au départ

    Pourquoi le gouvernement indemnise-t-il les victimes d'inondations mais pas les victimes d'incendie ou de cambriolage? La responsabilité civile s'articule autour de la notion de faute: en quoi le gouvernement a-t-il commis une faute? En n'arrêtant pas les pluies diluviennes?

  • Pierre Lépine - Abonné 19 juillet 2017 18 h 55

    Reconstruire sur pilotis

    J'espère que lorsqu'il y a perte totale, l'on obligera à reconstruire les habitations sur pilotis (de façon discrète évidemment). Plus question d'y aménager des sous-sol "finis"...

  • Denis Paquette - Abonné 20 juillet 2017 01 h 48

    les humains sont et seront toujours des aventuriers

    indépendant des conditions, il serait une erreur de ne pas tenir compte de la valeur du terrain, car ils conserveront toujours leur attrait pour les marchés, voila comment sont faits les humains