Jambons et fiers-à-bras pour gagner ses élections

«Le débat sur les langues», Charles Huot, 1913
Photo: Collection Assemblée Nationale, photographie par Francesco Bellomo «Le débat sur les langues», Charles Huot, 1913

Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

La corruption électorale sévit partout et depuis très longtemps. Au Québec, de tels magouillages ont immédiatement suivi l’établissement de la toute première législature. Les tentatives pour pervertir le droit de suffrage, pilier des libertés constitutionnelles, ont même été l’une des principales sources d’indignation d’un peuple dont le tort n’a pas été d’être « rebelle », mais démocrate. À l’approche de la Journée nationale des patriotes, le moment est bien choisi pour rappeler cet aspect crucial de l’histoire. D’autant plus que le Parlement du Bas-Canada, s’il avait survécu, fêterait cette année ses 225 ans d’existence.

À l’été 1792, le Québec vit à l’heure de sa première campagne électorale, car le parlement impérial vient enfin d’accorder un régime constitutionnel à sa principale colonie d’Amérique du Nord. La nouvelle Constitution a séparé l’ancienne province en deux entités, le Bas-Canada et le Haut-Canada (futur Ontario), auxquelles une législature est octroyée. Or, l’apparition d’une nouvelle instance de pouvoir est une catastrophe annoncée pour le gouvernement exécutif en place depuis la Conquête par la Grande-Bretagne, 30 ans plus tôt.

Car un petit groupe de privilégiés, formés à l’école de l’absolutisme monarchique, a fait main basse sur l’administration coloniale, ainsi que sur les sièges du Conseil législatif, qui promulgue les lois, et du Conseil exécutif, qui prête main-forte au gouverneur envoyé par Londres. La vaste majorité d’entre eux, nommés par favoritisme, sont d’origine britannique. Pour le peuple canadien, ils forment une oligarchie surnommée Clique du Château, en référence à la résidence officielle du gouverneur à Québec.

Refusant de laisser une assemblée populaire élue prendre les rênes de la colonie, les favoris de l’exécutif en place vont s’évertuer à priver les 38 députés de leur pouvoir légitime de voter les mesures nécessaires à la prospérité des citoyens, puis de les mettre en oeuvre en puisant dans le trésor public. Pour rendre la Chambre d’assemblée inoffensive, rien de mieux que d’y placer des hommes dont l’allégeance ne se rapporte pas à leurs commettants, mais aux oligarques qui les manipulent comme des pantins parce qu’ils sont leurs employeurs, leurs créanciers, leurs parents par alliance…

Bourgs pourris

Les Canadiens démocrates, auxquels se joignent bon nombre d’immigrants, veulent assurer la liberté de suffrage, ce qui leur donnera la victoire. La partie adverse fait tout pour y faire obstacle. Déjà, la carte électorale est découpée pour appuyer l’élection de favoris du régime, de préférence britanniques. S’il n’était pas envisageable de façonner des bourgs pourris, ou comtés qui existent légalement même s’ils ont disparu de la carte, rien n’empêche les bourgs de poche contenant très peu d’électeurs.

Ceux de William-Henry, qui épouse les limites du village loyaliste de Sorel, et de Trois-Rivières, qui n’est alors qu’un petit village contrôlé par une élite mercantile, joueront le rôle de places fortes pour les amis du régime. Même chose pour l’immense comté de Gaspé. Là-bas, seule une poignée d’électeurs potentiels travaille pour la Robin Co, industrie dominant les pêcheries. De surcroît, l’élite marchande britannique considère comme son dû les huit sièges des villes de Montréal et de Québec.

Photo: Bibliothèque et Archives Canada Un groupe d’habitants du Bas-Canada

Un autre moyen s’ajoute pour orienter les résultats : l’emplacement du seul bureau de scrutin. Parfois de très vaste étendue, un comté peut également contenir des obstacles naturels de taille. Les habitants de la Côte-de-Beaupré, environ la moitié de la population du comté, se plaindront à la législature du lieu fixé pour la votation : Baie-Saint-Paul. Pour aller exercer leur prérogative, ils doivent prendre le bateau et contourner le dangereux Cap-Tourmente. Dans le comté de Richelieu, le long de la rivière du même nom, le bureau de scrutin est placé à une extrémité du comté, soit près de Sorel, localité sous la coupe de l’exécutif colonial.

Un autre aspect étrivant pour les Canadiens du temps, c’est que le père de la carte électorale s’est inspiré de la géographie britannique pour baptiser certains comtés. Les habitants doivent se mettre en bouche d’imprononçables Northumberland et Buckinghamshire…

Cadeaux électoraux

Pendant ce temps, bien des méthodes douteuses éprouvées en Grande-Bretagne franchissent l’Atlantique en toute impunité. Jean Baillairgé, candidat de la Basse-Ville de Québec en 1792, reproche plusieurs escroqueries à son adversaire John Young, seigneur, spéculateur foncier et marchand. Les archives de Young confirment qu’il a offert des tranches de jambon et de l’eau-de-vie dans plusieurs tavernes ; que ses domestiques, reconduisant des commettants au lieu de votation, ont promis des emplois à salaire élevé. La distribution de vin de Madère, de « bière de Burton » et de dindes figure également au menu des générosités de Young.

Louis-Antoine de Salaberry, candidat dans le district de Québec, fait appel à nul autre que le prince Edward, 4e fils de Sa Majesté George III, pour faire mordre la poussière à l’avocat Michel-Amable Berthelot. Voilà une raison de plus pour Louis-Joseph Papineau de surnommer « Opposition officielle de Sa Majesté » le petit groupe de députés à la solde de l’exécutif. Officier supérieur d’un régiment d’infanterie en garnison à Québec, le prince Edward est l’ami de Salaberry. « His Highness » harangue la foule rassemblée devant l’estrade électorale au premier jour de l’élection, à Charlesbourg, avant que soient désignés à haute voix les candidats de prédilection. Son langage est si vif que Berthelot songera à intenter une action contre lui.

Ce qui pourrait sembler amusant, à plus de deux siècles de distance, est une violence palpable à l’égard des « hommes du peuple ». Surtout que la corruption électorale est loin de s’arrêter là. Baillairgé et Berthelot révéleront de plus amples manoeuvres d’intimidation pour empêcher leurs partisans de voter pour eux. Car même si le vote par acclamation de la foule rassemblée a clairement indiqué un vainqueur patriote, leurs adversaires « réclament le vote » comme le permet la loi. L’officier-rapporteur, fonctionnaire nommé par le gouverneur et qui supervise le bon déroulement du processus électoral, ouvre alors un registre dans lequel il inscrit, un à un, les suffrages exprimés devant lui à haute voix. Or, généralement à la solde de l’exécutif colonial, l’officier-rapporteur a tout le loisir de contourner ou de distordre la loi, et même d’agir en tyran lorsque bon lui semble.

Ainsi, l’officier-rapporteur aurait mis un terme au scrutin au moment où 62 électeurs s’offraient en faveur du candidat Berthelot. À Kamouraska, chef-lieu du comté de Cornwallis, l’officier-rapporteur nommé lors de la deuxième élection générale, en 1796, est unilingue anglophone, ce qui augure très mal. Pour empêcher l’élection d’un Canadien qui n’est pas au goût de la Clique du Château, il ouvre ensuite deux registres successifs. Non seulement il annule tous les votes déjà listés au premier, mais il inscrit dans le second autant de noms — pour un même candidat — que ceux que les électeurs épellent avec fantaisie.

L’officier-rapporteur, par ailleurs, laisse voter « quantité de personnes de moins de 21 ans et sans propriétés admises », négligeant de leur faire prêter les serments qu’exige la partie adverse. Pour couronner le tout, il ferme précipitamment le scrutin, malgré les représentations à savoir que plus des trois quarts des électeurs sont en chemin. Le lendemain, ceux-ci trouveront la porte close. Ailleurs, un autre fonctionnaire complaisant n’aurait publicisé l’élection que la veille. Il aurait refusé d’enregistrer des votes, puis il aurait mis fin au scrutin deux jours avant la date fixée, ce qui aurait privé environ 200 électeurs de leur droit.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Anne-Marie Sicotte est écrivaine et historienne.

Cabaleurs d’élection

À bien des endroits, des cabaleurs d’élection sévissent. Parfois, il s’agit d’un candidat qui sait trop bien que pour gagner, il doit agir ainsi… Pierre-Amable de Bonne court d’une maison à l’autre afin de ramener des électeurs au bureau de vote. Lieutenant-colonel de la milice du comté, il fait pression sur les hommes placés sous ses ordres. Il fait courir des rumeurs, par exemple que des bateaux viendront de Québec pour emmener ceux ayant « tenu de mauvais discours sur le gouvernement ». Or, depuis le début de la guerre entre la Grande-Bretagne et la France, en 1793, tout Canadien descendant de Français est suspect de déloyauté. En haut lieu, on maltraite nombre d’habitants à cause de cette parenté…

Dans le comté que veut Bonne, la peur est telle que des gens votent pour lui, contre leur inclination naturelle, et que d’autres vont dormir en forêt. Bonne n’hésite pas à médire contre ses adversaires. Un candidat notaire est inapte parce qu’il est « obligé de courir la campagne pour faire de petits inventaires » ; un autre, marchand de campagne, tient « la balance sur le marché » et se bat « tous les jours avec les habitants » depuis qu’il est ruiné. De telles médisances iront en s’aggravant jusqu’aux bien mal nommées Rébellions de 1837 et de 1838.

Les électeurs ou les candidats privés de leurs « privilèges et franchises » déposent des requêtes en Chambre d’assemblée afin que l’élection soit annulée, mais en vain la plupart du temps. La Clique du Château réussit trop souvent à la noyauter… Au fil des 40 années suivantes, cependant, les Canadiens patriotes réussiront progressivement à assurer la liberté de suffrage. La lutte sera très rude, surtout dans le district de Montréal. Il faudra déjouer les fiers-à-bras prenant possession des lieux ou les démolissant carrément, éviter les guets-apens, ignorer les menaces, se barder contre la police, l’armée…

Pour que le Parlement du Bas-Canada disparaisse enfin, en 1839, la Clique du Château devra se résoudre à accumuler les provocations et à faire régner la terreur militaire.

 

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