L'UPAC ira jusqu'au bout de l'enquête sur Charest et Bibeau

Dans les tribunes réservées au public, deux spectateurs attentifs : Ken Peireira et Lino Zambito
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Dans les tribunes réservées au public, deux spectateurs attentifs : Ken Peireira et Lino Zambito

La fuite n’y changera rien : l’enquête Mâchurer, visant notamment l’ex-premier ministre Jean Charest et l’ex-argentier du Parti libéral du Québec Marc Bibeau, connaîtra tôt ou tard son dénouement, a promis le commissaire de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), Robert Lafrenière.

L’UPAC déposera le dossier d’enquête sur le financement politique illégal au PLQ au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). « J’en suis convaincu », a-t-il déclaré lors de son passage à l’Assemblée nationale jeudi. « En aucun temps la conclusion de cette enquête-là n’a été menacée par [la] fuite » de documents clés incluant les « profils » de M. Charest et de M. Bibeau (adresses actuelles et antérieures, marque, modèle et couleur de leur véhicule respectif, etc.) dans les médias il y a dix jours, a-t-il assuré aux élus de la Commission des institutions. « Si la personne qui a fait ça pensait nous déstabiliser, elle ne nous a que distraits. Soyez certains que je vais me rendre au bout de cette enquête-là », a-t-il affirmé d’un ton ferme.

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Nombre de signalements examinés par l’UPAC l’an dernier

La diffusion des documents — qui proviennent « selon toute vraisemblance » du QG de l’UPAC, selon M. Lafrenière — sur les plateformes de Québecor média a jeté la consternation le 25 avril dernier parmi les enquêteurs au dossier Mâchurer. « Les premiers qui étaient fâchés de ça, c’étaient ceux qui étaient directement impliqués dans l’enquête. Ils nous disaient tous “Passez-moi le polygraphe, passez-moi le polygraphe !” » a-t-il relaté avant de rappeler que deux enquêteurs indépendants s’affairent actuellement à débusquer « le bandit » qui a perpétré cet acte « d’une déloyauté totale ». L’accès à l’information critique a aussi été resserré de façon draconienne.

Requête Lavallée

Les enquêteurs affectés à Mâchurer ont été ralentis considérablement par des requêtes des défendeurs visant à les empêcher d’utiliser l’information contenue dans un ordinateur perquisitionné dans le cadre d’une enquête « parallèle », a expliqué le grand patron de l’UPAC. « En 2013, il y a eu une saisie de données dans un ordinateur. Et les défenseurs nous ont tout de suite fait une “requête Lavallé” [afin de conférer la plus grande protection possible à la confidentialité des communications entre client et avocat]. »

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Nombre d’enquêtes qui ont été lancées à la suite des signalements

Le dossier, qui a rebondi à la Cour suprême du Canada, a récemment débloqué. « Il y a quelques semaines, on a commencé à mettre en place le processus avec un ami de la Cour pour aller dans cette banque de données là. [Celle-ci] va nous apporter du plus pour bien ficeler l’enquête Mâchurer », a fait valoir M. Lafrenière.

La patience de la population s’épuise, a souligné le député caquiste André Spénard. « Je veux bien croire que les enquêtes peuvent être longues, que les enquêtes peuvent traîner, mais à un moment donné nous avons une obligation de résultat », a-t-il déclaré, le ton grave, aux dirigeants de l’UPAC et de la Sûreté du Québec. Aux côtés du ministre Martin Coiteux, ils ont pris part jeudi, durant cinq heures, à l’étude des crédits du ministère de la Sécurité publique.

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Nombre d’individus contre lesquels des accusations ont été portées à la suite d’enquêtes de l’UPAC depuis sa création en 2011

Après s’être évertué à dissiper les craintes qu’une « immunité » protège des élus libéraux, M. Lafrenière a appelé les élus de l’opposition à « arrêter de mettre de la pression sur les enquêteurs pour que ça aille plus vite ». L’UPAC refuse de « tourne[r] les coins ronds » puisque, selon lui, « les gens veulent voir des menottes, mais ils veulent aussi voir des condamnations ». Un dossier de complot, de corruption, de fraude ou d’abus de confiance, « c’est compliqué », a-t-il indiqué, sous le regard sévère de Ken Peireira, de Luigi Coretti et de Lino Zambito. « C’est un type de dossier qui n’est pas comme un meurtre ou du crime organisé, du trafic de stupéfiants. Ce n’est pas comme ça. »

Les enquêteurs de l’UPAC persévèrent, a poursuivi M. Lafrenière. D’ailleurs, ils s’apprêtent à remporter une guerre d’usure les opposant à « des avocats de la défense très coriaces » qui se défendent à coups de « requêtes » depuis neuf ans, a annoncé M. Lafrenière dans le Salon bleu de l’hôtel du Parlement. « J’ai bien l’impression qu’on va mettre des bracelets à ces gens-là ! »

Allégations de Francoeur : l’UPAC et la SQ n’ont rien trouvé

 

Robert Lafrenière a jeté le doute sur les allégations faites par le président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal, Yves Francoeur, selon lesquelles des procureurs se sont vu empêcher de porter des accusations criminelles contre deux députés du Parti libéral du Québec qui auraient accepté de procéder à des « modifications législatives en retour de contributions [de promoteurs immobiliers liés à la mafia italienne] au [PLQ] ». L’UPAC « n’a rien trouvé » dans ses archives au sujet de deux individus ayant fait l’objet d’écoute électronique dans une affaire de fraude ou de trafic d’influence, dont un siégerait toujours à l’Assemblée nationale, a indiqué le commissaire. « Ce que M. Francoeur décrivait, ça ressemblait pas mal à notre business. On a reculé, avec la Sûreté du Québec, dans les années, pour de l’écoute électronique d’élus. On s’entend-tu qu’on s’en souviendrait ? Et on n’a rien trouvé. »

« Rien à cirer »

Par ailleurs, Robert Lafrenière a dit n’avoir « en aucun temps » subi une « tentative » de la part d’un acteur de la scène politique « d’influencer le cours d’une enquête — de la faire aller plus vite, de la ralentir ou quoi que ce soit » depuis la création de l’UPAC, en 2011. Le numéro un de l’UPAC a aussi déclaré ne pas avoir discuté de quoi que ce soit avec un membre du gouvernement libéral depuis le début de la 41e législature. « Moi, “l’agenda politique”, là, je n’en ai rien à cirer ! » s’est-il exclamé à l’Assemblée nationale. Pour preuve, il a arrêté l’ex-vice-première ministre libérale Nathalie Normandeau un jour de budget.

Robert Lafrenière

L’ex-policier est nommé à la tête de l’Unité permanente anticorruption lors de sa création par le gouvernement de Jean Charest en 2011.

Son premier mandat est marqué par l’arrestation de l’entrepreneur Tony Accurso, du maire de Laval, Gilles Vaillancourt, du maire de Montréal Michael Applebaum et de l’ancienne vice-première ministre libérale Nathalie Normandeau. Le commissaire est maintenu dans ses fonctions en 2016 pour cinq ans.

Dave Noël
15 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 4 mai 2017 15 h 16

    Un peu plus sérieux!


    Que le commissaire Lafrenière fasse bien son job et qu'il reste silencieux. Qu'il mette la main sur son'' bandit'' et que les fréquentes fuites de son organisme cessent. Autrement, ça ne fait pas très sérieux!

    M.L.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 mai 2017 07 h 00

      Qu'il mette surtout la main sur les coupables des trafiquants de collusion
      et de corruption politique qui ont eu beaucoup le temps d'effacer les traces de leurs méfaits.
      J' ai le meme sentiment que Zambito que les déclarations du commissaire laissent comme un gout amere qui n'annonce rien de bon.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 4 mai 2017 17 h 18

    Sonneurs d’alerte

    Espérons que les sonneurs d’alerte ne permettront pas que l’enquête sur Charest et Bibeau aboutisse en queue de poisson.

    • Raynald Rouette - Abonné 5 mai 2017 16 h 10


      Ce ne sont pas les sonneurs d'alertes, qu'il faut craindre, mais une faille comme «l'arrêt Jordan» dans le système judiciaire. Des avocasseries de toutes natures surtout, «qui a les moyens, prend les moyens».

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 5 mai 2017 05 h 03

    Bravo !

    « Ce que M. Francoeur décrivait, ça ressemblait pas mal à notre business. On a reculé, avec la Sûreté du Québec, dans les années, pour de l’écoute électronique d’élus. On s’entend-tu qu’on s’en souviendrait ? Et on n’a rien trouvé. » (Robert Lafrenière, commissaire, UPAC)

    Pövre M Francoeur : Y va devoir refaire ses devoirs s’il veut se maintenir là où il se trouve en termes de crédibilité, et de réputation !

    Quant à la prestation du Commissaire devant la Commission des institutions, elle a été limpide, correcte et fructueuse !

    De cette prestation, ça fait du bien de savoir que son auteur sait où il s’en va !

    Bravo ! - 5 mai 2017 -

  • Yvon Beaudoin - Abonné 5 mai 2017 06 h 21

    Un bon soldat liberal

    Beaucoup de mâche-patates, beaucoup de menus fretins cibles, tres peu de condamnations, aucune grosse pointure épingle, une belle diversion venant d'un bon soldat liberal. Comme tout bon soldat liberal, il recevra une nomination à un poste bien rénuméré dans la pléthore des organismes relevant de l'état à la fin de son mandat pour services rendus à la grande famille liberale...

  • Stephen Aird - Abonné 5 mai 2017 08 h 17

    La polisse de l'État

    La Sûreté du QC à été mise sur pied à l'époque de Duplessis et a de tout temps constituée une polisse d'État. Un peu comme les tontons macoute des Duvalier. Parlez-en aux "gars de Lapalme". De tout temps cette polisse a "travaillée" sous les ordres du gouvernement en place. M Lafrenière en bon valet ne permettra pas le nettoyage demandé par les citoyens. Ainsi va la politique provinciale dans notre royaume canadien. De Duplessis en passant par bourassa, charest et couillard, le bon peuple paie et ferme sa gueule à défaut d'en découdre avec sa polisse.