Les enseignants veulent être reconnus

Camille Feireisen Collaboration spéciale
L’enseignement fait partie des professions ayant un important taux de décrochage, un prof sur cinq partant avant cinq ans de pratique.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’enseignement fait partie des professions ayant un important taux de décrochage, un prof sur cinq partant avant cinq ans de pratique.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

À la veille de la fête des Travailleurs, la Fédération autonome des enseignants (FAE) demande au ministre de l’Éducation une reconnaissance et un peu d’écoute. Le syndicat espère participer davantage à l’élaboration de la première Politique de la réussite éducative, un dossier dans lequel les enseignants se sentent peu consultés jusqu’à présent.

« Le ministre [Sébastien Proulx] a eu plusieurs fois l’occasion de reconnaître l’expertise des enseignants, mais ne l’a jamais fait », regrette le président de la FAE, Sylvain Mallette. Selon lui, c’est maintenant l’occasion ou jamais.

Malgré les réinvestissements annoncés pour l’ensemble du secteur de l’éducation cette année, le syndicat considère que les besoins restent bien plus grands que les sommes consenties, qui ne pourront pas pallier les coupes des dernières années. « Le gouvernement prétend qu’il fait croître de 4,2 % le budget annuel de l’éducation, alors que depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux, c’est en moyenne 1,56 % d’augmentation », assure M. Mallette.

L’annonce de la première Politique de réussite éducative, financée à hauteur de 191 millions de dollars en 2017-2018 pour la partie dédiée à la petite enfance, au préscolaire, au primaire et au secondaire, ne donne guère plus d’espoir aux enseignants. « La profession d’enseignant a un des taux de décrochage les plus élevés, avec un sur cinq qui décroche avant d’avoir fait sa 5e année d’exercice », rappelle pourtant le président du syndicat.

Loi 105 sur les modifications à l’organisation scolaire, projet Lab-école financé à hauteur de 1,5 million de dollars annuellement, retard de la création de nouvelles maternelles dès quatre ans, modifications dans les programmes scolaires… Les attentes étaient grandes et les réponses déçoivent dans le monde enseignant.

Karine Lacasse, enseignante en adaptation scolaire à la formation préparatoire au travail à l’école Sainte-Famille/aux Trois-Chemins en Outaouais, se dit sceptique. « Pour moi, la réussite éducative passe par la lutte contre la pauvreté, mais de ça, on n’en entend pas vraiment parler », regrette-t-elle. Pour l’instant, l’enseignante n’a rien vu qui pourrait aider ses élèves dans les récentes annonces de M. Proulx.

Manque de sous

À titre d’exemple, elle explique que son établissement essaie d’aménager sa cour depuis six ans, mais n’avance pas faute d’argent. Élèves et enseignants organisent eux-mêmes des collectes de fonds pour financer la partie non subventionnée par le ministère. « C’est un peu absurde de demander à des élèves décrocheurs de vendre des trucs pour acheter des bancs d’école », observe-t-elle.

Les réalités diffèrent en fonction des milieux, mais le gouvernement ne le voit pas, d’après Mme Lacasse. « En milieu rural, il n’y a pas de transport en commun, nos élèves sont isolés, leurs parents sont au chômage », dit-elle. Or les réinvestissements annoncés ne sont pas faits dans les postes où le gros des coupes a été fait. Son établissement a reçu de l’argent pour payer des transports scolaires afin de faire de la récupération à l’école, sans être consulté. « On aurait peut-être choisi de faire de l’exploration professionnelle ou d’organiser une sortie avec cet argent », précise-t-elle.

La FAE vient de terminer une concertation avec des professeurs qui ont administré des épreuves ministérielles en 5e secondaire, et ses conclusions sont cyniques. « 20 % des profs consultés disent avoir subi des pressions de la part des directions d’écoles pour changer les résultats obtenus par les élèves qui étaient en dessous des cibles fixées dans les plans de réussite, et 48 % ont dit que les résultats qu’ils avaient inscrits ont été modifiés par les directions d’écoles », selon M. Mallette.

Il critique une vision « utilitariste » de l’école publique, renforcée par une concurrence « déloyale » des écoles privées subventionnées entre 60 % et 75 % par des fonds publics, selon lui, alors qu’elles ne font pas face aux mêmes défis et sélectionnent leurs élèves.

Même son de cloche du côté de Pierre-Luc Gagnon, enseignant en formation professionnelle au Centre Anjou, qui s’inquiète de cette vision de rentabilité de l’éducation. Il espère que les formations ne seront pas raccourcies, mais valorisées dans cette Politique de réussite. « On parle de pénurie de main-d’oeuvre au Québec et de la former plus rapidement, notamment sur un modèle d’enseignement par alternance, mais ce modèle ne convient pas partout, dit-il. Nous espérons que la qualité des formations sera préservée. »

Un manque de consultation

Les autres annonces du ministère sont de la poudre aux yeux, selon le syndicat. Comme l’embauche de 1500 personnes en services directs cette année, sans plus de détails. Les commissions sont déjà aux prises avec des pénuries de personnel, rappelle M. Mallette. « La Commission scolaire de Montréal n’arrive déjà pas à pourvoir environ 800 postes », dit-il.

Du côté des programmes, le cours d’éducation financière que le ministre veut mettre en place d’ici l’automne cause aussi des maux de tête aux enseignants. Celui-ci doit remplacer la moitié du cours Monde contemporain en 5e secondaire. Le matériel ne sera toutefois pas prêt, ont prévenu des professeurs, qui regrettent de se retrouver au pied du mur.

Quant au projet Lab-école, pour repenser l’aménagement des écoles, il est vertement critiqué par le syndicat, qui souhaiterait que le gouvernement reconnaissance d’abord l’expertise des enseignants avant de mettre en vedette des personnalités québécoises. « Est-ce qu’un prof va dans la cuisine de Ricardo pour lui montrer comment monter son soufflé ? Non ! » tempête M. Mallette.

Karine Lacasse espère tout de même que ses élèves ne seront pas une fois de plus oubliés. « C’est un peu comme ramer seul avec une fourchette. Ça avance, mais ça dépend du vent », conclut-elle.

Pour Sylvain Mallette, nul doute que, cette fois, le ministre aura besoin de l’adhésion des enseignants s’il veut que sa Politique de réussite éducative fasse du chemin.