Connaître les électeurs grâce aux pétitions

Le parti de François Legault a lancé la campagne «Libéraux, remboursez!» après que le gouvernement libéral eut annoncé qu’il ne rembourserait pas aux clients d’Hydro-Québec un trop-perçu.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le parti de François Legault a lancé la campagne «Libéraux, remboursez!» après que le gouvernement libéral eut annoncé qu’il ne rembourserait pas aux clients d’Hydro-Québec un trop-perçu.

La grogne a rapidement gagné la population après la mise au jour de l’augmentation de salaire consentie aux dirigeants de Bombardier ou encore du refus du gouvernement libéral de rembourser le trop-perçu de 1,4 milliard de dollars d’Hydro-Québec. Pour la canaliser, les partis d’opposition ont tour à tour mis en ligne une pétition sur leur site Web.

À moins d’un an et demi des prochaines élections générales, le Parti québécois, la Coalition avenir Québec et Québec solidaire multiplient les pétitions électroniques, permettant à des dizaines de milliers de Québécois de soutenir une cause… au prix de quelques données personnelles.

Les pétitionnaires n’en ont souvent aucune idée, mais ils mettent à la disposition des partis politiques des informations qui pourront s’avérer fort utiles lors de la prochaine campagne électorale, à commencer par leur code postal. En effet, les six caractères alphanumériques du pétitionnaire revêtent une importance non négligeable non seulement pour le géant de l’ameublement en pièces détachées IKEA, mais aussi pour les partis politiques, puisqu’ils leur permettent de géolocaliser « des gens qui manifestent un sentiment, une opinion par rapport à un enjeu précis sur lequel le parti envisage peut-être de construire sa prochaine campagne électorale, souligne le chercheur principal du Groupe de recherche en communication politique, Thierry Giasson. On est capable de savoir dans quelle section de vote ils habitent. Si on peut obtenir leur numéro de téléphone, ça permet ensuite de faire du pointage téléphonique », poursuit-il.

Bref, la pétition électronique fait partie de l’« arsenal » des partis politiques au Québec, qui sont d’ailleurs de plus en plus friands de données massives (« big data »). Pour en tirer profit, ils doivent toutefois maîtriser l’art de l’« hameçonnage », souligne M. Giasson.

« C’est un processus très long. Tout est dans le doigté et la gradation », convient un stratège politique. Tous les partis poursuivent les mêmes grands objectifs, c’est-à-dire établir le contact avec des non-membres, leur « parler » et ultimement les « mobiliser »… tout cela sans les agacer. Première leçon : ne pas bombarder de courriels sur un sujet et un autre un individu qui a signé une pétition électronique, mais plutôt le relancer avec un message du genre : « Tu as appuyé notre pétition sur X sujet il y a quelque temps. Tu aimerais peut-être en savoir davantage sur notre programme sur ce sujet lors d’un “bière et politique” », illustre-t-il.

Un jeu d’enfant

Une pétition électronique répond à un besoin, soit de soutenir une cause et d’espérer infléchir le cours des événements, et ce, sans battre le pavé.

Il suffisait d’inscrire son prénom, son nom, son adresse électronique, ainsi que son code postal et de cliquer sur le bouton « Je signe » sur le site Web de QS pour ajouter son nom à la longue liste de ceux et celles qui pressent le gouvernement libéral à « rouvrir le contrat » avec le fleuron québécois de l’aéronautique Bombardier. Et hop ! 34 000 personnes ont signé la pétition avant qu’elle soit remise à la ministre de l’Économie, Dominique Anglade. « Merci. Partagez sur Facebook ! » « Ça nous permet par la suite de contacter [les pétitionnaires] pour les mobiliser, indique l’attachée de presse de l’aile parlementaire de QS, Stéphanie Guèvremont. Les gens cherchent des façons de participer au mouvement », ajoute-t-elle.

La Coalition avenir Québec a quant à elle lancé la campagne « Libéraux, remboursez ! » après que le gouvernement libéral eut annoncé qu’il ne rembourserait pas aux clients d’Hydro-Québec un trop-perçu de l’ordre de 1,4 milliard dollars. Des dizaines de milliers de personnes ont signé la pétition électronique. Le parti de François Legault remettra la liste des personnes outrées par cette décision au bureau du ministre de l’Énergie, Pierre Arcand, mais conservera jalousement les informations des pétitionnaires.

Aucun des trois partis d’opposition n’avertit clairement un pétitionnaire que les informations qu’il s’apprête à inscrire sur leur site Web peuvent servir à d’autres fins que celle de presser à l’action le gouvernement dans un dossier ou un autre, a constaté Le Devoir.

D’ailleurs, le PQ ajoute automatiquement les utilisateurs de sa plateforme de pétitions en ligne à sa liste de « militants », à qui il offre une foule d’« outils […] pour contribuer à l’atteinte des objectifs du Parti », peut-on lire dans la Politique d’utilisation des outils militants. Celle-ci est portée à l’attention des internautes, mais seulement après qu’ils aient signé une pétition électronique.

Du coup, des adversaires du PQ reprochent au chef de l’opposition officielle, Jean‑François Lisée, d’avoir fait entorse au règlement en utilisant les services de diffusion des communiqués de presse ainsi que des conférences de presse de l’Assemblée nationale, qui sont « payés par les fonds publics », pour avoir récemment lancé la pétition « Intégration et laïcité : de l’action, oui ; un procès, non ! »

Le PQ n’a rien à se reprocher, est d’avis l’Assemblée nationale. « Tout député peut tenir une conférence de presse dans les locaux de l’Assemblée prévus à cette fin sur le sujet de son choix », indique la porte-parole Laurie Gosselin-Bélanger avant d’énumérer quelques « restrictions ». Un député ne peut tenir de conférences de presse qui s’inscrivent dans le cadre d’une campagne électorale ou d’une course à la chefferie d’un parti politique, point.

Les enjeux mobilisent

Les informations des pétitions couplées à celles de la liste électorale peuvent permettre aux partis politiques de « mieux comprendre les électeurs » : ceux-ci sont préoccupés par la hausse des tarifs d’électricité, tandis que ceux-là sont courroucés par l’aide gouvernementale octroyée à Bombardier. « Ça permet de mesurer la clientèle potentielle pour un parti qui réagit à un enjeu », précise le chercheur associé à la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires, Éric Montigny.

Les partis politiques s’adaptent à la fois au « déclin de leur membership traditionnel » et à l’essor du nombre de leurs sympathisants, c’est-à-dire des personnes qui approuvent une idée, un parti sans toutefois en être un adepte, souligne M. Montigny. « [Pour un parti politique] c’est plus facile de mobiliser sur un enjeu précis que sur un programme complet, indique-t-il dans un entretien téléphonique avec Le Devoir. Et c’est moins engageant pour une personne de s’afficher comme sympathisant sur un enjeu précis que de devenir membre. »

Jusqu’à ce que le téléphone sonne à quelques jours du vote.

Les pétitions électroniques les plus populaires sur le site Web de l’Assemblée nationale depuis décembre 2009

1 Démission du premier ministre Jean Charest : 247 379 signataires (Amir Khadir, 2011)

2 Demande de réinvestissement dans les services de garde éducatifs : 202 860 signataires (Sylvain Pagé, 2016)

3 Demande d’un moratoire sur l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste : 118 933 signataires (Amir Khadir, 2011)

4 Interdire toute hausse des tarifs d’électricité d’Hydro-Québec : 59 116 signataires (Sylvie Roy, 2015)

5 Annuler la hausse des frais de scolarité : 53 556 signataires (Jean-Martin Aussant, 2012)

Avec l’aide d’« informaticiens » et de « mathématiciens », les partis politiques établissent des « profils » d’électeurs de plus en plus détaillés. « À partir de ces profils-là, on va établir des contacts, on va faire des relances auprès des gens qui partagent un certain nombre de caractéristiques qui permettent au parti de se dire : “Bon, on a de fortes chances de penser que cette personne-là est dans notre giron. Donc, il faut qu’on entretienne une relation avec elle” », affirme le professeur au Département de science politique de l’Université Laval Thierry Giasson.
Dave Noël

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
 
4 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 15 avril 2017 09 h 54

    Tous les moyens sont bons

    pour démontrer l'incapacité ,l'usure,l'illogisme,l'incapacité de ce gouv.Couillard de
    diriger le Québec a l'intérieur de cette Confédération meme a l'extérieur comme
    frapper les démunis et priviligier les riches.
    Donner mon code postal ne me dérange pas,ainsi que faire un don si ca aide une bonne cause comme la souveraineté du territoire et la misere induite par certains
    dirigeants élus ou non sur notre planete.

  • Gilles Théberge - Abonné 15 avril 2017 11 h 26

    Pourquoi illustrez-vous ce article par l'image de Legault...?

    Je ne vois pas le rapport!

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 15 avril 2017 11 h 35

    Ahurissant !

    « Les pétitionnaires n’en ont souvent aucune idée, mais ils mettent à la disposition des partis politiques des informations qui pourront s’avérer fort utiles lors de la prochaine campagne électorale, à commencer par leur code postal. En effet » (Marco Bélair-Cirino + Dave Noël, Le Devoir)

    De cette citation, noble douceur + une :

    A Dans une société où le mode de la communication-information circule allégrement, avec ou sans pétitions, il est ou demeure comme « aisé » de connaître tout le monde, i.e., de savoir plein de chose sur les individus qui entrent, volontairement et librement, en relation de : personne ne peut se cacher des autres, même en campagne-situation électorales, et ;

    B De ce mode, il est d’intérêt de re-savoir que le monde expose sa vie privée tout autant qu’il s’expose en public (médias, réseaux sociaux, guichet automatique, pétition-manifestation … .), et, que se faisant, il augmente le risque d’intrusion et de vulnérabilité, surtout devant-derrière des personnes « malveillantes », capables de vols d’identité, de représailles ou de tensions-pressions indues.

    De ces douceurs nobles, questionnement double :

    Comment protéger sa personne-identité si, en utilisant, d’exemple, les produits et services de l’internet, on se fait connaître immanquablement, et sans danger immédiat, selon le respect des lois, notamment celles relatives au monde de l’information et de la communication des données dites « confidentielles », voires professionnelles ?

    Comment s’y protéger si, en donnant le nom d’une personne (de quiconque, en fait) sur un des serveurs disponibles, il est comme facile de savoir plein de choses sur elle ?

    Si, par exemple, je pitonne « Marcel Fafouin Blais » sur un quelconque serveur, il est possible d’être surpris du nombre d’informations et de pages « disponibles » le concernant involontairement !

    Ahurissant ! - 15 avril 2017 –

    Ps. : Étant un électron libre, il est bien de signaler que je suis membre d’aucun parti ni mo

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 15 avril 2017 19 h 34

      Ps. : Étant un électron libre, il est bien de signaler que je suis membre d’aucun parti ni mouvement politiques et que je m’abstiens de toute pétition même si on éprouverait cet intérêt, ou cette envie, à me connaître ! Voilà !