«Canada: The Story of Us»: pour Québec, l'histoire ne s'arrêtera pas là

Le ministre des Relations canadiennes, Jean-Marc Fournier, a dit accueillir «très négativement» les premiers épisodes de la série historique.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre des Relations canadiennes, Jean-Marc Fournier, a dit accueillir «très négativement» les premiers épisodes de la série historique.

Les oubliés du docudrame historique Canada : The Story of Us n’auront pas le fin mot de l’histoire. La société d’État CBC/Radio-Canada n’a pas énoncé, même du bout des lèvres, des excuses pour avoir réduit 12 000 ans d’histoire amérindienne à quelques minutes seulement, passé sous silence la déportation des Acadiens ou encore dépeint les figures historiques françaises de manière désobligeante.

Toute série sur l’histoire du Canada, quelle qu’elle soit, suscite immanquablement la controverse, selon le diffuseur public. « Lorsque nous racontons l’histoire d’un pays, il y a inévitablement des citoyens, des historiens et des politiciens qui ont une autre façon de voir les choses », a souligné la porte-parole de CBC, Emma Bedard, par voie de communiqué.

Elle soutient que « le format » du « docudrame » narré par 50 personnalités choisies a été « mal compris ». Il ne s’agit pas d’un « récit exhaustif et linéaire de l’histoire du Canada », et ce, contrairement à la série Le Canada : une histoire populaire, qui s’était d’ailleurs elle aussi attiré son lot de critiques, a-t-elle insisté. « [Cela dit], nous n’avons jamais eu l’intention d’offenser qui que ce soit ou quelque groupe que ce soit, ni de minimiser l’importance des histoires qui n’ont finalement pas été incluses dans la série », a ajouté Mme Bedard.

Let’s talk about us ! Essayons encore de reprendre un dialogue pour qu’il y ait de la place pour chacun.

 

CBC/Radio-Canada dit être « sensible » aux « préoccupations » exprimées par le public à l’égard de sa programmation marquant le 150e anniversaire de la fédération canadienne. Il pourrait tenir compte de « certains de ces commentaires », mais seulement durant l’élaboration du matériel éducatif qui sera offert — pour l’instant en anglais seulement — après la diffusion des dix épisodes de la série.

Le feuilleton Canada : The Story of Us rate la cible, se désolait les élus de l’Assemblée nationale, toutes formations politiques confondues. « Il manque de grands bouts là, franchement. Ça a été écrit dans une perspective qui, manifestement, n’est pas la nôtre », a affirmé le premier ministre, Philippe Couillard, dans un bref entretien avec Le Devoir jeudi après-midi. « L’histoire dépend toujours de celui qui l’écrit et de celui qui la lit. Parce que chacun a son prisme et son orientation », a-t-il souligné, après avoir fait le plein de nouveaux ouvrages — dont quelques essais historiques — au Salon du livre de Québec.

M. Couillard a insisté sur le devoir des Québécois de « prendre la parole » afin de rappeler les moments charnières de leur histoire à ceux qui l’escamotent volontairement ou involontairement. « C’est décevant qu’on soit obligé de le rappeler, tout le temps. C’est décevant, mais c’est notre rôle aussi, à nous, d’engager le dialogue et de dire aux gens : un instant ! »

« Let’s talk about us ! »

Le ministre des Relations canadiennes, Jean-Marc Fournier, espère que la « polémique » entourant Canada : The Story of Us permettra de « repren[dre] un dialogue about us » d’un bout à l’autre du Canada. « Let’s talk about us ! Essayons encore de reprendre un dialogue pour qu’il y ait de la place pour chacun », a-t-il déclaré à moins de trois mois de l’apogée des célébrations entourant le 150e anniversaire de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (AANB).

Souhaite-t-il préparer discrètement le terrain à d’éventuelles négociations constitutionnelles ? « On doit d’abord se comprendre. Un jour, lorsqu’on se sera compris, on pourra demander à des juristes d’écrire. On a déjà essayé d’écrire et de comprendre après, et ce n’était pas réussi », a-t-il rétorqué.

Pour l’heure, le gouvernement québécois s’affaire à « communiquer davantage » avec les décideurs politiques du Rest of Canada (ROC), à commencer par les élus au Parlement fédéral.

M. Fournier s’est aventuré dans la capitale fédérale jeudi soir, où il était attendu par des élus québécois du groupe parlementaire du Parti libéral du Canada. Il entendait notamment les sensibiliser aux priorités québécoises. Il compte refaire l’exercice avec les députés québécois du Parti conservateur du Canada (PCC) et du Nouveau Parti démocratique (NPD) prochainement. « L’objectif, c’est de pouvoir exprimer quelle est la position du Québec sur un ensemble d’enjeux, de faire entendre notre voix. Ce n’est pas impossible, un moment donné, que j’aille voir des sénateurs », a-t-il expliqué au Devoir.

Par ailleurs, le gouvernement du Québec compte aussi être « plus présent dans les capitales provinciales », a annoncé M. Fournier avant de larguer les amarres pour Ottawa. L’élu libéral avait pourtant procédé à une réorganisation du réseau de la représentation du Québec au Canada il y a seulement deux ans. Celle-ci s’était soldée par la fermeture du Bureau du Québec à Ottawa et de l’Antenne du Québec à Vancouver.

« Où sommes-nous ? »

En chambre, M. Fournier avait dit accueillir « très négativement » les deux premiers épisodes de la série, dans lesquels le Grand Dérangement a été passé sous silence au profit, par exemple, de la décapitation du serrurier comploteur Jean Duval, qui avait été ordonnée par un Champlain échevelé et crasseux. « La CBC devrait faire des excuses », a-t-il soutenu en chambre. « Il y a une grande partie du “nous” [des autochtones, des Acadiens, des Québécois] qui dit : “Où sommes-nous ?”dans la mégaproduction de la CBC », avait-il lancé durant la période des questions jeudi.

L’ex-président de la Société d’histoire d’Annapolis Alan Melanson a pour sa part soutenu jeudi au micro de Radio-Canada que « l’histoire du Canada appartient à tous les Canadiens ». « Pour sentir qu’on fait partie de l’histoire, il faut se voir dans l’histoire », a-t-il souligné dans l’ombre du monument érigé en l’honneur de Pierre Du Gua de Monts sur les côtes de la Nouvelle-Écosse.

La chef du Bloc québécois, Martine Ouellet, s’est dite indignée par cette oeuvre de « propagande ». Le député péquiste Stéphane Bergeron a aussi durement égratigné le docudrame historique qui dépeint les Amérindiens et les colons français comme du « monde bien sale puis pas très trustable ». « Avec ses clichés, ses omissions, ses partis pris, The Story of Us[…] ne bonifiera en rien la connaissance de notre histoire, entretenant, bien au contraire, des préjugés tenaces et offensants », regrette l’animateur de « L’autre 150e ».

Avec Dave Noël

33 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 6 avril 2017 15 h 27

    Ce n'est pas du tout raté. C'était voulu.

    «Le feuilleton historique Canada: The Story of Us, diffusé à l’occasion du 150e anniversaire de la fédération canadienne, est raté, selon le gouvernement du Québec.» (Marco Bélair Cirino)

    Pas dutout. D'après ce qu'on nous en dit il n'est pas dutout raté. Ça va au contraire dans le sens voulu par les Libéraux de Justin Trudeau.

    Ça fait partie du «nation building» canadien. Il faut retenir uniquement du passé ce qui compte pour le futur. Le reste ça n'a plus d'importance.

    Il est étonnant que Jean-Marc Fournier dise que c'est raté. Le PLQ souhaite la même chose que ceux qui ont conçu cette émission.

    Il dit que c'est raté pour la forme, pour bien paraître. Il le fait pour entretenir l'illusion au sein de la population que le PLQ défend la langue française.

    C'est qu'il serait risqué de leur part politiquement de dire vraiment ce qu'ils souhaitent vraiment. Et ce qu'ils souhaitent vraiment est-ce que ce n'est pas une nation canadienne multiculturelle dans laquelle la langue française ne se parlerait plus qu'à l'intérieur des maisons?

    Si ce n'était pas le cas ils défendraient davantage la langue française, ce qui n'est pas le cas.

    Couillard n'a-t-il pas dit que les travailleurs francophones devraient parler l'anglais pour pouvoir comprendre ce que leur disent leurs patrons.

    Il faut être naïf ou ignorant pour ne pas voir ce à quoi le Canada anglais veut en venir. Ce n'est pourtant pas nouveau.

    Il faudrait arrêter de rêver.

    • Louise Collette - Abonnée 7 avril 2017 07 h 50

      Monsieur Lapointe, vous avez tellement raison et les élections ne sont plus très loin, c'est le temps de se faire du capital politique, ils nous prennent pour des cruches.

    • Christian Labrie - Abonné 7 avril 2017 10 h 08

      Je ne pense pas que c'est voulu. Je pense que le ROC voit et pense les choses comme dans la série. Il ne pouvait pas s'imaginer que des "canadiens" pouvaient ne pas s'y reconnaîtrent. Ilignore l'histoire de l'Acadie, et l'histoire de sa déportation. Et le portrait de Champlain et l'image qu'il ce fait des francophones et des québécois. Il s'imagine avoir des vertues civilisatrices face à nous. Ce n'est pas du "nation bulding", mais le miroir de comment le ROC conçoit l'histoire du Canada. C'est comme ça qu'on obtient des cotes d'écoutes. C'est un esprit de colonisateur. Le problème, est que l'esprit de colonisé est encore trop présent au Québec.

    • Serge Lamarche - Abonné 7 avril 2017 14 h 19

      Cette série semble bien s'intégrer dans la mentalité anglophone du vainqueur qui devient depuis lors possesseur du territoire et des gens l'habitant. Elle amplifie le sentiment de supériorité des anglophones et veut rallier les allophones, qui ne sont pas nécessairement tous vendus aux anglais, à la puissance des anglais.
      Si les francophones s'alliaient plus et que les Québécois cessaient de s'isoler des francophones hors-province, les anglais auraient plus de difficulté à faire avaler leurs âneries propagandistes.
      Serge Lamarche
      Golden
      Colombie-Britannique (britannique? Tiens une propagande anglaise dans le nom!)

  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 6 avril 2017 15 h 33

    Let’s talk about us !

    Pour un ministre du gouvernement Couillard, soi-disant responsable de la francophonie canadienne, c’est très éloquent. Pour lui, la francophonie canadienne ça se discute en anglais.

  • André Tremblay - Abonné 6 avril 2017 15 h 52

    Québec bashing...

    Un autre exemple... Et tout ce que ce gouvernement a à dire, c'est "qu'il se désole"...
    Moins de colonne vertébrale que ça, tu es un ver de terre.

  • Gilles Teasdale - Abonné 6 avril 2017 16 h 18

    Franchement

    Fournier pour défendre le Québec pousse mais pousse egal ,ton jupon dépasse trop. le PLQ couche avec ces red neck pour le spectacle on repassera.

  • Claude Levac - Abonné 6 avril 2017 17 h 03

    Rien à faire

    La meilleure façon de se faire respecter c'est de s'affirmer comme Québécois. après il y aura dialogue coyez moi.