Le projet de cimetière musulman divise Saint-Apollinaire

Le cofondateur du Centre culturel islamique de Québec Boufeldja Benabdallah a tenté de rassurer les citoyens de Saint-Apollinaire sur le projet d’aménagement d’un cimetière dans leur municipalité.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Le cofondateur du Centre culturel islamique de Québec Boufeldja Benabdallah a tenté de rassurer les citoyens de Saint-Apollinaire sur le projet d’aménagement d’un cimetière dans leur municipalité.

La communauté musulmane peine à rallier toute la population de Saint-Apollinaire à son projet de cimetière musulman. Lors d’une rencontre mercredi soir, plusieurs citoyens lui ont reproché de vouloir un cimetière réservé à sa foi plutôt qu’un cimetière multiconfessionnel.

« Dans le cimetière de Saint-Apollinaire, il nous reste seulement huit lots, on aurait aimé que le nouveau cimetière soit pour toutes les religions et non isolé », a déclaré une citoyenne du nom de Sonny Létourneau.

« Depuis l’éternité que chaque confession a son église, son temple, sa mosquée », a rétorqué l’imam Hassan Guillet, qui était venu épauler les représentants de la mosquée de Québec venus présenter le projet.

À l’heure actuelle, le seul cimetière musulman au Québec se trouve à Laval. Faute de place, de nombreux musulmans du Québec se font enterrer dans leur pays d’origine ou celui de leurs parents à l’étranger.

Le cimetière de Saint-Apollinaire serait développé par l’entreprise funéraire Harmonia aux abords de l’autoroute 20, à 40 minutes de Québec. Le conseil municipal de Saint-Apollinaire et le maire Bernard Ouellet y sont favorables, mais le projet ne fait pas l’unanimité au sein de la population.

Mercredi soir, les résidants étaient invités à une soirée d’information sur le projet en compagnie des représentants du projet. Une bonne centaine se sont déplacés à la rencontre et il a même fallu ajouter des chaises pour accueillir tout le monde.

Les premières interventions au micro étaient plutôt sympathiques au projet. « Au nom de l’équipe pastorale, ce qu’on veut dire, c’est que l’Église est ouverte à votre présence », a lancé Sylvie Bibeau.

« Quand il y a eu tragédie à Sainte-Foy, j’ai réalisé que les musulmans n’avaient nulle part où enterrer leurs morts, je n’en revenais pas », a lancé quant à elle Paule Foucault. « Je me suis dit que ça prend une place et j’étais quasiment contente que ce soit à Saint-Apollinaire. »

Puis, au bout d’une dizaine d’interventions, les plus inquiets ont commencé à se faire entendre. « J’ai beaucoup de clients qui sont d’autres pays. […] Ce que je n’aime pas, c’est que c’est nous qui sommes obligés de nous adapter à eux », a lancé une dame. « C’est comme enlever des crucifix dans les églises. S’ils ne sont pas contents, qu’ils restent chez eux, au Maroc ou en Chine. […] Moi, si je m’en allais vivre à Acapulco, je n’aurais pas le choix de prendre leurs moeurs. »

Un autre sceptique du nom de Victor Hugo Castro a répété que les musulmans devraient être prêts à se faire enterrer à côté des non-musulmans comme lui. « Ce qui nous dérange, a-t-il dit, c’est qu’il ne nous reste que huit lots et qu’on va accorder une privatisation “VIP” pour vous, les musulmans. »

L’un après l’autre, les représentants musulmans ont cherché à montrer à quel point ils étaient intégrés à la société québécoise. « Ça fait 40 ans que je suis ici, j’ai étudié à l’Université Laval, j’ai marié une Québécoise », a raconté Mohamed Kasri, qui siège au comité du projet de cimetière pour le Centre culturel islamique.

« Elle pratique sa religion, moi la mienne, elle fait sa prière dans un coin, moi dans le mien. Mes enfants ne pratiquent ni la religion de leur mère ni celle de leur père, mais ils pratiquent des valeurs universelles. Maintenant, on attend leurs petits-enfants. Je suis en train de me poser la question : maintenant que je vais perdre ma mère, quand je vais mourir, où est-ce qu’ils vont m’envoyer ? Vont-ils me renvoyer en Algérie, où je n’ai plus de parents ? »

Mosquées et synagogues

Étant donné le caractère délicat du sujet, la Ville avait requis les services de la firme de relations publiques National. L’un de ses consultants, l’ancien député bloquiste Yvan Loubier, tenait le rôle de président d’assemblée afin de s’assurer que le tout se déroule dans le calme.

Ironiquement, ses commentaires à certains propos moins sympathiques au projet ont avivé la colère de certains dans la salle. À la fin de la rencontre, un homme plus agressif du nom de Réal Létourneau a énuméré une liste d’attentats et demandé aux leaders musulmans de les justifier. « Pourquoi c’est toujours les musulmans, la religion islamique pis le Coran ? Les autres, ils ne font pas ça ? » a-t-il lancé.

« Dans la religion, vous avez la religion comme telle, ceux qui la pratiquent et ceux qui l’utilisent dans la politique, et ça, c’est dans toutes les religions », lui a répondu l’un des représentants de la mosquée de Québec. « Ces gens-là, ils font tout ça à titre de politique. D’après vous, est-ce que j’ai l’air d’un terroriste ? »

À la suite de la rencontre, M. Létourneau a interpellé les leaders musulmans en leur disant qu’il ne voulait pas de « synagogues » devant la mine hébétée d’autres résidants.

En dépit des opinions parfois hostiles entendues pendant la soirée, le maire de St-Apollinaire était plutôt satisfait de la rencontre. «Ça m’a confirmé que j’avais la majorité de mon monde derrière moi», a-t-il dit en soulignant que c’est toujours le même petit groupe qui s’en prend au projet.

Le projet pourrait théoriquement faire l’objet d’un référendum si un nombre suffisant de citoyens signent le registre pour le réclamer. Toutefois, si un référendum avait lieu, seulement quelques dizaines de personnes pourraient être appelées à voter, puisque le terrain en question est dans un secteur où il y a peu d’habitations.

31 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 30 mars 2017 04 h 14

    Tous nous...

    Hommes qui croient en Dieu et Hommes qui n'y croient pas, tous nous sommes frères et soeurs en humanité.
    Le repos de nos corps doit être l'exemple observable, le message commun, du seul idéal réaliste de nos vies : vivre ensemble et non chacun de notre côté.
    Qu'on le veuille ou non, humains différents en beaucoup de choses, la sagesse (et si Elle existe, La Sagesse) nous somme au quotidien de vivre ensemble. Par la science et la technique, n'avons-nous pas réussi à réduire des distances qui hier encore étaient peu franchissables aux humains ?
    L'avons-nous fait pour un simple plaisir à sens unique, celui-ci donné aux habitants des pays riches à se dépayser et/ou prendre des vacances ? L'avons-nous fait simplement pour accroître quelques actuelles grandes fortunes, laissant des miettes de revenus à celles et ceux qui "devraient s'en contenter" ?
    Ou ne l'avons-nous pas fait pour construire une humanité plus équilibrée et juste ? Donc, en nous obligeant à la changer et changer nous-mêmes par conséquent ?
    Là où les différences nous portent à nous diviser en clans, ne devons-nous pas trouver des manières concrètes pour nous rejoindre en humanité partout ? Et de manière à ce que les solutions ne détruisent pas le caractère essentiel de ce que nous sommes en individualités.
    D'être enterrés les uns aux côtés des autres n'a-t-il jamais empêché qui que ce soit de croire ou ne pas croire ?
    La société que nous veulons partager n'est-elle pas laïque, au sens égalitaire des droits de tous à n'imposer à personne d'autres les normes étroites qu'on peut s'imposer à soi-même par choix ?
    Si c'est le cas, imposons socialement chez nous l'idée d'égalité de tous dans la mort en exemple à suivre par tous au Québec.
    Cette norme, bien entendu, commençant par soi-même et devant être appliquée dans le respect le plus grand de ces différences fondamentales qui nous déterminent et qui, au delà de nous séparer, nous donnent à être tous égaux en droits.

    Merci de m'avoir lu.

  • Claude Paradis - Abonné 30 mars 2017 06 h 51

    La ségrégation jusque dans la mort!

    C'est assez renversant de constater à quel point jusque dans la mort les religions demandent de séparer les être humains, de poursuivre la ségrégation. Le Québec accueille de plus en plus de musulmans, et c'est tant mieux. Au Québec, il existe nombre de cimetières catholiques et protestants, quelques cimetières juifs. Ne serait-il pas temps de décloisonner la mort, d'ouvrir les espaces de recueillement? L'argument de l’imam Hassan Guillet qui veut que « Depuis l’éternité [...] chaque confession a son église, son temple, sa mosquée » ne tient pas la route, bien que je partage sa préoccupation de trouver un espace où recueillir les morts. Il me semble qu'il serait tout indiqué de prévoir un cimetière qui accueillerait une multitude de pratiques religieuses et même, pourquoi pas, l'absence de foi. Ouvrir, accueillir l'autre, relier les êtres; cesser de cloisonner: il me semble que c'est ainsi que nous commencerons quelque chose de différent.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 30 mars 2017 09 h 32

      @ C Paradis
      Vous écrivez"il me semble qu'il serait tout indiqué de prévoir un cimetière qui accueillerait une multitude de pratiques religieuses et même, pourquoi pas, l'absence de foi. " mais tous les cimétières sont déjà comme cela au Québec et je pense que cela est assez conforme à notre vivre-ensemble. Le probème soulevé par le texte concerne les 'carrés' confessionnels exclusifs dans les cimetières, carrés qui existent déjà dans la région de Montréal et que des musulmans souhaiteraient voir aussi s'implanter
      ailleurs au Québec.
      Pierre Leyraud

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 30 mars 2017 09 h 43

      Le lavage de cerveaux dans le domaine religieux, c'est fort, et c'est difficile à raisonner avec ceux qui en ont souffert, car pour eux un argument logique ne vaut rien contre une croyance. C'est pourquoi il faut préserver les enfants de tout prosélytisme religieux.

    • Robert Beaulieu - Abonné 30 mars 2017 11 h 28

      Merci Claude pour le commentaire que j'aurais voulu écrire.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 mars 2017 11 h 40

      Le cimetière de Christophe-Colomb de La Havane est probablement le plus vaste cimetière multiconfessionnel au monde.

      Mais, à ma connaissance, il n’en existe pas au Québec.

      On me dit que l’Église catholique est d’accord, officiellement, pour que les cimetières catholiques deviennent multiconfessionnels.

      Le problème, ce sont les fidèles.

      Dès qu’on projette de construire une mosquée ou de transformer un cimetière catholique en cimetière multiconfessionnel, certains crient à l’envahissement du Québec par des Musulmans et à la perversion de nos valeurs traditionnelles.

      Incitée à l’intolérance religieuse par des leadeurs d’opinion de la Droite québécoise (la CAQ, les radiopoubelles), une partie de la population est incitée à devenir plus catholique que le pape.

      En réalité, l’État québécois devrait offrir des incitations monétaires aux cimetières qui voudront devenir multiconfessionnels à la condition de l’acceptabilité sociale de ce changement.

      En d’autres mots, ce sont les propriétaires de ces cimetières qui devront convaincre leur population locale du bienfondé de cette transformation afin de toucher l’argent de l’État.

      Voilà comment on devrait régler cette question.

    • Yves Côté - Abonné 30 mars 2017 13 h 04

      "C'est assez renversant de constater à quel point jusque dans la mort les religions demandent de séparer les être humains, de poursuivre la ségrégation", écrivez-vous Monsieur Paradis.
      Si vous me le permettez, ce ne sont pas "les religions" qui demandent cela. Aucune, à ma connaissance...
      D'ailleurs, je mets quiconque au défi de trouver un texte sacré juif, chrétien ou musulman qui le fait.
      Et si ce n'est donc pas "la religion", c'est que ce peut n'être que l'humain qui rétrécit sa foi à une question qui sépare les personnes. Surtout d'ailleurs lorsqu'elles sont de sexe féminin...
      Merci de votre lecture.

    • Cyril Dionne - Abonné 30 mars 2017 18 h 55

      Tellement niaiseux de vouloir être différents après la mort lorsque nous retournons en poussière d’étoile. Évidemment, les religions monothéistes veulent nous faire croire en un dieu non seulement magique et extraterrestre, mais aussi imaginaire. Est-ce qu’il y a une idéologie politico-religieuse qui divise plus sur la Terre que la religion créationniste dit musulmane ?

      Bonjour ou bonsoir le vivre ensemble. Je pense qu'ils ont déjà choisi.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 30 mars 2017 07 h 36

    Du communautarisme post-mortem ?

    Je me demande si le fait de réclamer un "carré" musulman, c'est à dire un morceau de cimétière exclusivement réservé à des musulmans, peut-être considéré comme un signe d'intégration à la société québécoise ? Je me demande aussi si ce communautarisme post-mortem est le meilleur signe à donner aux vivants pour lutter contre l'emprise des communautés sur la vie sociale de leurs membres ?
    Un membre d'une communauté religieuse peut avor une sépulture selon ses choix( signes religieux, orientation de la tombe...) et peut aussi être dans un regroupement, non-exclusif, avec d'autres sépultures du même choix, aussi le fait de préférer un " reposer entre nous" à un "reposer ensemble" n'est-il pas aussi un signal négatif pour le "vivre ensemble" ?

    Pierre Leyraud

    • Yves Côté - Abonné 30 mars 2017 13 h 07

      Monsieur Leyraud, que diriez-vous que l'exemple soit donnée par les chrétiens qui depuis bien plus longtemps que les musulmans, ont fait bâtir maison en Amérique ?
      Pour ma part, sans ne rien couper de votre commentaire autrement, c'est ma manière de voir la chose...

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 30 mars 2017 18 h 44

      @ Y Côté
      J'ai volontairement écrit "Un membre d'une communauté religieuse peut avor une sépulture selon ses choix( signes religieux, orientation de la tombe...) et peut aussi être dans un regroupement, non-exclusif, avec d'autres sépultures du même choix, aussi le fait de préférer un " reposer entre nous" à un "reposer ensemble" n'est-il pas aussi un signal négatif pour le "vivre ensemble ?". en pensant qu'on comprendrait que les termes "communauté religieuse" incluait toutes les religions et je ne pense donc pas que ma manière de voir les choses soit très différente de la votre.
      Pierre leyraud

  • Mario Laprise - Abonné 30 mars 2017 08 h 35

    Les religions, oui mais...

    Si les religions étaient ce qu'elles prétendent, soit des institutions qui préconisent et enseignent l'Amour, la Fraternité, le Pardon et même la Charité, il me semble qu'elles pourraient enterrer leurs adeptes dans un même espace, un même lieu où les croyants de toutes obédiences pourraient se recueillir, faisant fi du nom de leur Dieu. Cela démontrerait le sérieux de leurs prétentions. Mais, non, un petit espace pour les catholiques, un autre pour les protestants, un autre pour les juifs, maintenant, un autre pour les musulmans. Pas étonnant que les différentes religions s'affrontent chez les vivants, elles ne peuvent même pas faire cohabiter leurs fidèles sous terre après leur décès.
    Le Dalaï Lama en est à se demander sérieusement si les humains ne vivraient pas mieux sans les religions, y inclut la sienne!

  • Gilles Delisle - Abonné 30 mars 2017 08 h 38

    La non-intégration

    Plusieurs citoyens de Ste-Apollinaire ont demandé que ce qui reste du cimetière soit multiconfessionnel, jamais les musulmans n'accepteront cela. Les musulmans aiment bien nous dire qu'ils s'intègrent très bien à la société québécoise! Un autre exemple de la non-intégration d'un groupe d'immigrants qui nous imposent leur religion, et qui exige qu'on se plie à toutes leurs demandes. Pourtant, bon nombre de groupes d'immigrants se fondent très bien à la société québécoise, mais certains groupes imposent et exigent.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 30 mars 2017 19 h 16

      @GD Tout à fait...C'est dans le peuple que se trouve la sagesse..les "plusieurs citoyens" de St-Apollinaire l'ont bien compris.