Ferveur indépendantiste: les leçons de l’Écosse et de la Catalogne

Le drapeau écossais bat au vent entre ceux de l’Union européenne et du Royaume-Uni.
Photo: Lesley Martin Agence France-Presse Le drapeau écossais bat au vent entre ceux de l’Union européenne et du Royaume-Uni.

Si on comprend bien, l’Écosse est en train de se dire à la prochaine fois. La Catalogne, elle, pourrait se braquer à son tour à la suite de la condamnation à deux ans d’inéligibilité de son chef indépendantiste.

Il y a donc du mouvement du côté des petites nations sécessionnistes européennes. Et il faut bien se demander de quelle manière les leçons porteront jusqu’ici, le cas échéant.

Reprenons. La première ministre écossaise a annoncé lundi matin son intention de tenir d’ici la fin de la décennie un nouveau référendum sur son indépendance. Le premier, organisé en septembre 2014, rejetait l’option de la partition à 55 %.

Les Écossais retourneront aux urnes référendaires entre l’automne 2018 et le printemps 2019, promet Nicola Sturgeon. Elle mise sur le contexte de grande mutation produit par la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne.

Une étape décisive du Brexit a été franchie lundi soir avec le rejet d’amendements de la Chambre des lords par les députés. La décision pourrait maintenant permettre à Londres de foncer sans davantage consulter.

Photo: Lluis Gene Agence France-Presse Le leader indépendantiste catalan Artur Mas ne pourra pas occuper de charge publique élective au cours des deux prochaines années à la suite de la décision d’un tribunal.

Toujours lundi, l’ancien président de la région espagnole de Catalogne (2010-2016), le séparatiste Artur Mas, était condamné à deux ans d’interdiction d’exercice de fonction élective pour avoir organisé en novembre 2014 une consultation sur l’indépendance jugée inconstitutionnelle. Cet interdit pourrait stimuler le ressentiment des autonomistes.

Reformulons donc la question : le nationalisme carbure-t-il à la crise ?

Oui et non

« Ici, l’onde de choc qui a permis le référendum de 1995 a été l’échec de l’accord du lac Meech, répond Danic Parenteau, professeur de philosophie et de science politique au collège militaire royal de Saint-Jean, spécialiste des mouvements indépendantistes. De même, en Écosse, le Brexit crée une nouvelle onde de choc qui permet un contexte politique extraordinaire rendant possible un deuxième référendum si peu de temps après l’échec du premier. Mais le Brexit est-il assez puissant pour permettre la séparation de l’Écosse ? Ça reste à voir. »

Le professeur Parenteau s’interroge sur la possibilité de transformer la règle de la crise en loi de la souveraineté. Il note au passage que, dans ce contexte, la condamnation du leader Mas semble appliquer la bien mauvaise stratégie de la ligne plus dure.

« Théoriquement, non, il ne faut pas de crise pour faire la souveraineté. En pratique, toutefois, il n’y a à peu près pas de peuple qui a accédé à l’indépendance dans un contexte de vie politique normale. L’exception est peut-être la séparation de la Norvège de la Suède, en 1905. »

Un autre politologue, Hubert Rioux Ouimet, spécialiste de l’Écosse, reconnaît l’importance de la crise comme facteur stimulant du souverainisme tout en le nuançant.

« Oui, c’est une condition importante. Les derniers sondages du week-end montrent que l’indépendance est favorisée à 48 ou 49 % actuellement en Écosse. Mais la crise n’est pas une condition nécessaire », dit le doctorant, qui déposera en avril, à l’Université McMaster, sa thèse comparant les politiques québécoise et écossaise sur le capital de risque. Sa maîtrise portait sur les racines du mouvement souverainiste du « lion celtique ».

« En 2014, il n’y avait pas de crise constitutionnelle, et la campagne souverainiste a pourtant été très efficace, poursuit-il. Des sondages donnaient l’indépendance à 35 % en 2012-2013. À la fin de la campagne référendaire, on était rendus à 45 %. »

Et le PQ ?

Jean-François Lisée était de l’équipe (comme conseiller) qui a échoué de très, très peu en 1995, à 49,42 %. « La décision de quitter le Canada se prendra pour toutes sortes de raisons, et des raisons sont en train de s’installer », répond maintenant celui qui est devenu le chef péquiste quand on l’interroge sur la nécessité d’une crise pour relancer son option. « Quand on teste l’attachement au Canada des Québécois, on est dans un creux historique. »

Il présentait lundi à Montréal des idées glanées en tournée européenne, jusqu’à Barcelone, pour aider les PME québécoises. Il réitère son intention de ne pas tenir de référendum avant l’éventuel deuxième mandat d’un gouvernement du PQ. Il refuse l’idée que son option soit sur son déclin.

« Après le référendum de 1980, ça allait tellement mal que les sondeurs ont arrêté de poser la question pendant une année et demie. Ce qui est récurrent, c’est d’annoncer la mort du mouvement indépendantiste québécois. »

J.-F. Lisée trouve aussi matière à se réjouir dans l’intention de l’Écosse d’en remettre à son tour. « Chaque fois qu’il y aura un exemple international d’une nation qui prend la décision de devenir souveraine et que ça se passe bien, c’est sûr que ça s’ajoute à notre argumentaire. Je l’ai répété en Catalogne : ce n’est pas à nous de faire un choix, nous nous défendons le droit de faire ce choix. »

Exit et Brexit

Dans les faits, pour l’Écosse, il s’agirait de se séparer d’une union (la Grande-Bretagne) pour mieux se raccrocher à une autre (l’UE), tout en récupérant tous les pouvoirs fiscaux que la petite nation ne contrôle qu’à environ 30 % actuellement, bien moins que le Québec. Au dernier référendum, Londres avait utilisé l’argument proeuropéen. Il faudra trouver autre chose en 2018-2019, probablement en rapport à la livre sterling que l’Écosse veut conserver.

« Reste à voir si le gouvernement britannique va accepter le nouveau référendum : jusqu’à maintenant la première ministre Theresa May a adopté une ligne assez dure quant aux entités autonomes, l’Écosse et l’Irlande du Nord, explique encore Hubert Rioux Ouimet. Ce qui me semble le plus probable, c’est que Londres accepte la tenue d’une deuxième consultation, mais impose de la tenir une fois les négociations sur le Brexit terminées, de manière à ce que les Écossais décident en connaissance de cause. Ça me semble acceptable. »

Il rappelle qu’une étude universitaire a évalué récemment le choc que produirait une séparation sur le PIB des deux couronnes désunies. L’impact à long terme (plus de dix ans) est généralement jugé négatif, avec un recul de 2 à 5 % pour le produit intérieur brut écossais.

Évidemment, les chiffres ne disent pas tout, surtout ceux d’hypothétiques prédictions et leur plan sur la comète. « Il y a un éveil des nations, termine le professeur Parenteau en citant les poussées nationalistes dans le monde. La mondialisation devait être la fin de l’histoire, le processus inéluctable de l’abolition des nations, des peuples, des frontières. C’est faux. De plus en plus, les peuples redécouvrent les pouvoirs qui sont les leurs et que l’on méprise dans l’ordre actuel, autant à gauche qu’à droite d’ailleurs. En Espagne, on a Podemos ; en France, le Front national ; aux États-Unis, Trump : le consensus autour de la mondialisation libérale est en train d’éclater. »

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14 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 14 mars 2017 01 h 33

    La crise politique comme facteur ?

    Dans l'histoire de la création d'États indépendants, il y a eu des périodes.

    Le concept d'État indépendant s'est imposé au début du XVIIIe. Des États monarchiques de l'Europe sont devenus des États souverains à la suite des pressions internes.

    En Amérique, des révoltes contre les métropoles y ont conduit. Aussi des soulèvements collectifs ont changé un royaume en un État - l'Allemagne et l'Italie, alors que des empires (ottoman et austro-hongrois) se sont subdivisés en plusieurs États souverains.

    Après la Deuxième Guerre mondiale, des révoltes dans les empires coloniaux ont débouchés sur la création de pays indépendants, qui fut facilité par la reconnaissance par les Nations Unies du droit des peuples colonisés à l'autodétermination externe.

    Une autre vague, plus récente, s'est manifestée avec l'implosion de l'URSS et la chute du mur de Berlin.

    S'il n'y avait que 19 États de ce genre à la fin du XVIII siècle, aujourd'hui leur nombre est de 193. Voir la progression : http://www.un.org/fr/sections/member-states/growth

    Les changements internationaux actuels sont susceptibles de générer une nouvelle vague dans laquelle se retrouveront l’Écosse, la Catalogne et le Québec pour ne nommer que ces cas.

    En somme, il ne s'agit pas d'une crise interne, mais de réalignements qui se font sur la scène internationale.

    Le principal facteur est l'état de conscience nationale auquel s'ajoutent : 1) une élite éduquée au sein d'une société hiérarchique; 2) une administration interne avec autonomie relative sur le territoire national; 3) une reconnaissance sur la scène internationale; 4) une culture originale et une langue partagée; 5) une mémoire collective.

    De la conjonction de ces facteurs s'animent des mouvements visant la création d'un État souverain dont les processus de reconnaissance sont précisés. Il y a là rien d'autre que ce qui est décidé par des peuples en émergence.

  • Yves Côté - Abonné 14 mars 2017 06 h 29

    Pourquoi...? Pourquoi...?

    Chaque peuple politiquement mature tend à exercer sa pleine souveraineté sur son territoire historique par l'entremise d'un gouvernement démocratiquement élu et responsable en tout devant lui. Rien n'est plus légitime que cela.
    Chaque peuple politiquement mature qui se trouve privé du contrôle exclusif de ses affaires, parce qu'il est historiquement en situation de domination politique par un tiers, est en droit de lutter pour se libérer de l'étau qui l'empêche de prendre à bras le corps et à sa manière propre, les solutions qui lui semblent les bonnes pour affronter et agir selon une actualité changeante. Actualité changeante à l'échelle du monde et actualité changeante à l'échelle des pays où ils se trouvent, cela va sans dire...
    Alors, pourquoi les Ecossais, les Catalans et les Québécois devraient-ils abdiquer de leur Droit Humain à l'autodétermination ?
    Et s'ils n'en abdiquent pas, pourquoi donc devraient-ils s'abstenir de l'exercer, puisqu'en dépit des prétentions excessives des pays qui par opportunisme les dominent, il s'agit de la norme politique universelle acceptée comme applicable ?

    Vive le Québec libre !
    Et merci de votre lecture.

  • Denis Paquette - Abonné 14 mars 2017 08 h 01

    la liberté et l'autonomie, ne sont-ils pas depuis toujours,des insitation ala richesse

    dans un monde mondialisé, quelle serait les motivations de faire l'independance, , si ce n'est la fierté de posséder son pays et d'en contrôler la rirection de plein droit, il s'agirait surtout d'en démonter la rentabilité, ne dit on pas qu'un etre autonome et libre a plus de chance de mieux performer, la liberté et l'autonomie ne sont-ils pas des motivations importantes

  • Michel Lebel - Abonné 14 mars 2017 09 h 46

    Un sombre avenir

    Si l'alternative à la mondialisation et à l'Europe unie, ce sont des partis du genre Front National ou à la Trump ou à la Poutine, l'avenir s'annonce bien sombre. Le repli sur soi, l'exclusion, le nationalisme étroit, le refus ou la peur de l'immigrant ne sont pas des politiques nobles ou de progrès. L'humanité serait alors en régression. Danger! À éviter à tout prix! L'Histoire malheureuse ne doit pas se répéter.


    Michel Lebel

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 14 mars 2017 12 h 34

      Vous êtes hors sujet.

    • Bernard Plante - Abonné 14 mars 2017 13 h 35

      Le sombre avenir est celui de la mondialisation mur à mur qui enrichit à outrance une élite contrôlante. Les populistes à la Trump, qui font eux-mêmes partie de cette élite et donc du problème, ne dureront vraisemblablement qu'un temps. En tous cas il faut l'espérer.

      Tôt ou tard nous assisterons à un retour en force du nationalisme intégratif, soit un nationalisme qui vise à assurer une indépendance décisionnelle et d'action à l'ensemble des citoyens du pays plutôt qu'à leur soumission perpétuelle à un dominant qui prend les décisions pour eux, dans une forme de tutelle imposée. Ce nationalisme positif est la solution à un rebalancement des forces au niveau international et à la (re)prise en charge des nations par elles-mêmes. Viser la liberté d'action et la collaboration plutôt que le contrôle et la soumission semble pointer vers un avenir radieux. Et il ne nous reste qu'à agir un tant soit peu pour y arriver...

    • Michel Lebel - Abonné 14 mars 2017 17 h 00


      @ Bernard Plante,

      La montée des ''nationalismes intégratifs'' de par le monde ne me paraît pas prometteur d'un ''avenir radieux''. Il me semble que l'Histoire va dans le sens contraire! La mondialisation est inéluctable. C'est sa gérance qui pose problème dans certains cas. Les solutions ne pourront venir que des hommes et femmes politiques de bonne foi et de bon coeur. Ne cherchons pas ailleurs. Le repli sur soi et l'égoïsme national ne sont pas de vraies solutions.

      M.L.

    • Bernard Plante - Abonné 16 mars 2017 10 h 05

      @ Michel Lebel

      Là où vous voyez de l'égoïsme, je vois le fondement de nos identités. Pour qu'un pays puisse ouvrir ses branches sur le monde il doit d'abord être bien enraciné! Une planète lisse et mondialisée sans identités distinctes est une planète fade et sans saveur que les citoyens n'accepteront jamais. Qu'on le veuille ou non, nous venons d'entrer dans une ère de retour aux nationalismes.

      D'ailleurs votre affirmation à savoir que la mondialisation est inéluctable est totalement dépassée. Il faudra vous mettre à jour car depuis 2012 les données économiques internationales indiquent un renversement de tendance généralisé vers une "dé-mondialisation", les compagnies procédant de plus en plus à une relocalisation de leurs plans de production car ayant compris la valeur d'affaires liée aux biens fabriqués localement. La mondialisation n'était qu'une mode lancée dans les années 1980 ayant servi aux compagnies à se placer au-dessus des lois nationales et aux systèmes de corruption de s'étendre à la grandeur de la planète, au-dessus de toute possible détection et donc, de toute loi. Les inégalités créées par la mondialisation sont à la source même de l'insatisfaction généralisée actuelle. Un mouvement inverse s'amorce et en son centre se trouve le renforcement de la notion de "nations".

    • Serge Lamarche - Abonné 16 mars 2017 13 h 35

      La mondialisation est un mot abusé. On est contre lorsqu'il s'agit de compagnies qui en profitent au détriment des gens. Mais la mondialisation du monde est inéluctable avec les moyens de transports et de communications actuels. Ça ne nuit en rien aux saveurs locales.

  • Serge Lamarche - Abonné 14 mars 2017 14 h 31

    Québec libre? Pas libre.

    Le Québec libre, c'est l'abandon du Canada. La perte plus complète de tous les francophones hors-Québec. C'est la perte du contrôle de sa monnaie (car il resterait attaché au dollars). C'est comme l'adolescente qui combat ses angoisses en se coupant la peau.
    Ce n'est pas intelligent de cesser la lutte à la frontière érigée par les envahisseurs.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 15 mars 2017 14 h 09

      Mais c'est pas intelligent de lutter sans moyen non plus. Qu'est-ce qui peut le plus aider TOUS les Francos d'Amérique? Une province pognée dans un cadre fédéral qui joue contre elle et une constitutions qui ne cesse de gruger le peu de pouvoir qu'elle peut se doter, avec 50 % des impôts et taxes contrôlés par une nation dont les intérêts sont différents des siens, OU un état indépendant avec des institutions puissantes, une politique étrangère cohérente et les moyens de faire rayonner la langue de Leclerc?

      Imaginer le Québec qui finance, comme un état, (comme la France, l'Angleterre, les EU, La Chine le font), des centres culturelles, des chaires de recherches, des écoles, des bibliothèques et des artistes à l'extérieur de ses frontières?

      Le Budget du Québec c'est +- 100 milliards et il envoie 50 milliards à Ottawa, mais on ne compte jamais les revenus autonomes que Québec irait aussi chercher s'il était indépendant.

      Ne me faites pas croire qu'Ottawa fait mieux que ce qu'un état dédié à la promotion du français pourrait faire. Imaginez que l'on finance aussi les études universitaires des étudiants les plus brillants d'Amérique pourvu qu'il restent ici et qu'ils étudient en français?

      La pensée québécoise est provincialisée, diminuée parce que les Québécois se pensent constamment à l'intérieur du cadre canadien, comment peuvent-il aider les autres francos dans les circonstances? Comment avoir une stratégie aéroportuaire cohérente et la relier à la culture et aux communication ainsi qu'au réseau féroviaire quand ces trois compétences sont fédérales?

      La ville de MTL doit «demander» des passages à niveau au CP, Québec ne peut pas l'imposer, « c'est de compétence fédérale»... Comment voulez-vous travailler efficacement à défendre les Francos dans ces circonstance?

    • Serge Lamarche - Abonné 16 mars 2017 13 h 14

      La province n'est pas pognée dans un cadre fédéral. Il faut cesser de penser Ottawa comme l'ennemi, surtout avec un premier ministre québécois. Harper était l'ennemi anglais. Ce qu'il faut c'est de s'harmoniser mieux avec les francophones hors-Québec (dont je fais partie). Les gouvernements suivront.
      Le CP de compétence fédérale cause les même soucis dans les autres provinces, soyez-en assuré.