La réforme promise aux immigrants par la SAAQ se fait attendre

Abdul Rachid, ici en compagnie de sa famille. Faute d’un permis de conduire québécois, il pense aller s’établir à Mississauga, en Ontario, d’ici deux mois.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Abdul Rachid, ici en compagnie de sa famille. Faute d’un permis de conduire québécois, il pense aller s’établir à Mississauga, en Ontario, d’ici deux mois.

Promise il y a six mois, la révision des examens théoriques de la Société de l’assurance automobile (SAAQ) n’a pas encore abouti. En attendant, des immigrants continuent de voir leurs projets de vie bloqués par les examens actuels.

Sébastien Carrier est exaspéré. L’un de ses meilleurs employés s’apprête à quitter le Québec pour l’Ontario parce qu’il n’est pas capable de passer son examen théorique au Québec. « J’ai dû mettre l’équivalent d’une semaine de travail à temps complet à chercher une solution, dit-il. Il n’y a personne à la SAAQ qui a essayé de m’aider. […] »

L’employé en question, Abdul Rachid, est un réfugié birman. Il ne parle presque pas français, mais c’est un machiniste d’expérience et l’entreprise de la famille Carrier, Usitech, en manque cruellement. M. Carrier était d’ailleurs en Asie cette semaine dans l’espoir d’en recruter d’autres. « Je suis en train de me battre pour garder un employé à Québec et, en même temps, j’essaie d’en trouver deux de plus aux Philippines. »

Il ne comprend pas pourquoi rien n’est prévu pour des gens comme Abdul Rachid à la SAAQ après tout ce que le gouvernement a investi pour l’accueillir.

« Le Québec a décidé de l’accueillir comme réfugié, il lui a payé de la francisation. Abdul Rachid est venu cogner chez nous, j’ai décidé de l’engager malgré le fait qu’il parlait mal la langue. J’ai reçu 10 000 $ d’Emploi Québec pour l’intégrer au travail… Le gouvernement a déjà investi beaucoup et, là, le problème, c’est qu’il parle le birman. […] En même temps, la meilleure façon pour lui d’apprendre le français, c’est de travailler chez nous ! »

Abdul Rachid a été le premier immigrant de l’histoire d’Usitech. « J’ai pris une chance, raconte Sébastien Carrier. C’était ma première expérience avec un immigrant qui ne parle pas français. Au niveau personnalité, il est super, toujours de bonne humeur. Je l’ai comme pris sous mon aile. »

Actuellement, Abdul Rachid doit prendre deux bus et marcher 20 minutes pour se rendre à l’usine. « Mais il ne peut pas marcher beaucoup, explique son fils aîné, Salim, qui parle très bien français. Il a une blessure à la jambe. L’été, ça va, mais l’hiver, ce n’est plus possible. »

En désespoir de cause, son père a essayé de faire l’examen en Ontario récemment. Selon Salim, il l’a réussi, mais la SAAQ ne veut pas le reconnaître parce qu’il ne serait pas résidant de l’Ontario. La famille pense aller s’établir à Mississauga d’ici deux mois.

Abdul Rachid est loin d’être le seul dans cette situation. Ces derniers mois, Le Devoir a recensé de nombreux cas d’immigrants qui échouent au test à répétition. Ils disent que le niveau de français du test est trop élevé et que les versions traduites sont incompréhensibles. Le taux d’échec pour la version du test en langue arabe est d’ailleurs deux fois plus élevé que la moyenne (65 % contre 33 %).

En octobre, la SAAQ a annoncé que les examens seraient refaits. « C’est une révision de la syntaxe au niveau de la compréhension des questions », précise son porte-parole, Mario Vaillancourt. Le travail devrait être achevé au cours de l’année 2017, dit-il. « C’est quand même un travail important, il y a quelques centaines de questions à refaire. Le processus doit être très rigoureux, affirme M. Vaillancourt. Il faut s’assurer que les futurs conducteurs soient sécuritaires sur la route. »

Et en attendant ? Ne pourrait-on pas améliorer l’accueil ou fournir des ressources d’appoint ? « Une trousse d’information est en préparation pour les nouveaux résidants, dit-il. Ça doit être mis en place en 2017 également. Ça devrait les aider à mieux connaître les démarches qu’ils ont à faire, la préparation aux examens. »

Au Québec, les nouveaux arrivants peuvent passer le test dans leur langue jusqu’à trois ans après leur arrivée. Les tests sont offerts en français, anglais, arabe, mandarin et espagnol. Pour les autres langues, il est possible de le faire avec interprète à Montréal.

Or Sébastien Carrier s’est fait dire par la SAAQ qu’elle n’avait pas dans sa banque d’interprète « qualifié » en birman. Il a alors entrepris des démarches pour en trouver un lui-même, mais ceux qu’il a trouvés n’étaient pas non plus reconnus par la SAAQ.

Il avait aussi trouvé une firme de traduction en Birmanie prête à traduire le test, mais la SAAQ n’a pas voulu l’envoyer par souci de confidentialité. Aux dernières nouvelles, il envisageait de faire venir un traducteur par avion des États-Unis.

Dans sa dernière lettre, la SAAQ lui a proposé de permettre à Abdul Rachid de faire l’examen avec un dictionnaire. « Après deux mois de démarches, c’est tout ce qu’ils ont trouvé ! D’abord, ils auraient pu le faire au début, mais en plus, je ne pense pas qu’ils réalisent le travail de moine que ça peut représenter de traduire un examen mot par mot. »

D’autres cas

Abdul Rachid n’est pourtant pas le premier Birman à débarquer à Québec, où il y a eu une petite vague de réfugiés de ce pays depuis 2008.

Selon Salim, ils sont presque tous partis en Ontario. « Il reste une autre famille dans Limoilou », dit-il en soulignant qu’ils ont le « même problème » avec le permis de conduire. Au sein de la communauté népalaise (un autre groupe de réfugiés important à Québec), les familles sont également parties par dizaines ces dernières années.

Pour eux aussi, le permis de conduire a constitué une embuche. Andrée-Anne Paquet, de l’École de conduite Lauzon, à Québec a d’ailleurs vu des élèves népalais échouer à l’examen jusqu’à neuf fois.

Jointe cette semaine, elle a dit attendre les changements avec impatience. Les Népalais ne sont plus très nombreux à l’école, mais le conjoint d’une hispanophone est récemment venu se plaindre à l’école parce que sa femme avait échoué à l’examen plus de dix fois.

À Montréal, un Colombien d’origine a dit au Devoir vivre le même problème. Après avoir échoué au test à répétition en français, il a essayé la version espagnole, qui était « encore pire », selon lui.

Paradoxalement, le fait de ne pas avoir de permis de conduire ralentit leur apprentissage du français en les isolant davantage, remarque-t-on. C’est le cas de Mme Yu Sieng Li, une immigrante d’origine cambodgienne établie dans un petit village à 10 km de Magog. Elle ne peut pas aller faire les courses ou aller conduire leur fille à l’école, raconte son mari, un Italien d’origine. « On est à la campagne. On ne peut pas se déplacer autrement qu’en auto. »

Après avoir échoué 12 fois, Mme Li est allée passer l’examen à Montréal, où on avait fait venir un interprète. Selon ce qu’elle a raconté, ils étaient huit à passer le test en même temps et l’ambiance du test était très stressante. Trois personnes ont même été exclues de la salle parce qu’elles demandaient qu’on répète la question plus de deux fois.

Pierre Bérubé, un professeur à la retraite qui l’aide en français trouve la situation injuste. « L’idée, ce n’est pas de leur donner des chances, mais de leur donner des moyens de réussir, dit-il. Le but de l’examen, ça ne devrait pas être de mesurer leur connaissance du français, mais leur connaissance du Code de la sécurité routière. »

D’ici là, Mme Li continue d’étudier et se prépare à faire le test une 14e fois. Mais à partir du mois d’août son permis d’apprenti-conducteur sera échu et elle ne pourra plus s’entraîner avec son mari.

28 commentaires
  • Salah-Eddine Khalfi - Inscrit 13 mars 2017 05 h 23

    C'est aux immigrants de s'adapter.

    Ce n'est pas au Québec de s'adapter à l'immigration. Ce sont les immigrants qui devraient s'adapter à leur nouvel environnement.

    De plus, la province de Québec n'a plus la capacité économique et sociale d'absorber autant d'immigrants. Tout le monde le voit: les jeunes (et moins jeunes) québecois de souche ont de plus en plus de difficulté à se trouver un emploi qui puisse les faire vivre dans la dignité. Il est temps pour nous de commencer à s'occuper de nos propres enfants sans rajouter plus de contraintes à un système qui n'a plus les moyens de respecter ses engagements vis à vis du "Contrat Social". Cela fait bientôt 30 ans que j'ai choisis le Québec comme pays et déjà je me sens de moins en moins chez moi. Arrêtons d'être "politiquement correct" et commencons par désigner les choses par leurs vrais noms.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 mars 2017 06 h 10

    Tough Love

    Les néoQuébécois doivent parler français. Les tests théoriques qu’ils doivent réussir sont les mêmes que ceux que les francoQuébécois doivent passer. Nous, on les comprend; qu’ils se forcent.

    Est-il possible de passer l’examen de conduite dans n’importe quelle langue au monde si on veut un permis de conduire aux États-Unis, en France, en Italie, en Allemagne ?

    Je suis totalement hostile au multiculturalisme de Mme Porter.

    Lorsqu’on permet à un néoQuébécois de passer un test de conduite théorique assisté d’un traducteur, comment s’assure-t-on que le traducteur ne souffle pas les réponses ?

    Cela n’a pas de bon sang.

    Contrairement aux assouplissements que suggère Mme Porter depuis des années, la véritable solution, c’est celle de Jean-François Lisée : que toute demande d’immigration d’un travailleur qualifié soit refusée à moins qu’il maitrise le français avant même de mettre les pieds au Québec.

    C’est déjà le cas en Grande-Bretagne; une épouse ne peut pas même rejoindre son mari à moins de parler anglais:
    https://www.theguardian.com/law/2015/nov/18/immigrants-spouses-must-speak-english-before-entering-uk

    Je suis opposé à ce que les examens théoriques soient offerts aux néoQuébécois dans une langue autre que le français.

    • Jean Richard - Abonné 13 mars 2017 10 h 14

      Il m'est arrivé de conduire, en toute légalité, en Pologne et pourtant, mon vocabulaire en polonais ne doit guère dépasser les 25 mots.
      L'astuce ? Un permis de conduire international, que l'on vous délivre en un temps trois mouvements sur la foi de votre permis de conduire national.
      Alors, pourquoi les touristes peuvent-ils conduire ailleurs sans autre détour qu'une simple formalité appelée permis de conduire international alors que ce droit est refusé à ceux qui débarquent ici avec un permis de conduire national ?
      Il y a donc deux classes de conducteurs « étrangers », les touristes, à qui on ne demande rien et les immigrants qui sont vus par la SAAQ comme des êtres étranges qui n'ont sans doute jamais vu de voitures de leur vie.

      « toute demande d’immigration d’un travailleur qualifié soit refusée à moins qu’il maitrise le français avant même de mettre les pieds au Québec. »

      Il faudra alors songer à suspendre les activités chez Bombardier aéronautique ou chez Pratt & Whitney, entre autres car il y aura plusieurs postes devenus vacants. Idem dans bien des boîtes de TI.

      Et que fait-on de ceux qui sont déjà installés ? Parmi ceux qui ne maîtrisent pas le français, il y a des milliers d'anglophones à Westmount, Ville-Mont-Royal et à Gatineau, il y a surtout des milliers de pure-laine qui sont analphabètes. Est-ce qu'on les envoie en Ontario ?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 13 mars 2017 11 h 33

      @ M. Richard

      Il y a seulement une douzaine de pays pour lesquels le permis national de l' immigrant est reconnu intégralement.

      On peut passer l'examen théorique en anglais.

      Le permis international ne s’applique pas dans le cas d’un immigrant ou d ‘un réfugié avec carte de résidence permanente. Il s’applique, par exemple, dans le cas d’un Mexicain venant travailler avec un permis de travail de 8 mois en agriculture; son adresse permanente n'est pas ici.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 13 mars 2017 07 h 14

    Pourquoi ce serait plus facile en Ontario?

    Pourquoi l'examen théorique serait plus facile en Ontario?

    • Hélène Paulette - Abonnée 13 mars 2017 09 h 35

      Parce que c'est en anglais...

    • Pierre Grandchamp - Abonné 13 mars 2017 10 h 22

      Au Québec, selon mon expérience avec de nombreux réfugiés depuis 2003, l'examen théorique est plus difficile depuis 2010: cours de conduite obligatoires pour les jeunes et autres personnes sans permis.

      J'invite LE DEVOIR à investiguer la question suivante: en quoi l'examen ontarien serait plus facile que son vis-à-vis québécois?

      Quant aux lecteurs, peut-être aller vérifier vos connaissances sur le site de la SAAQ:règlementation, signalisation et conduite. Répondre à toutes les questions dans chacune des 3 parties. Cela va vous donner une idée:
      http://www.ledevoir.com/politique/quebec/493798/ti

    • Daniel Bérubé - Abonné 13 mars 2017 11 h 54

      Es-ce à dire que les anglais de Montréal passe leurs tests en français ??? Comment font-ils ???

      Je ne serais pas surpris que les tests à la SAAQ en anglais existent, mais réservé UNIQUEMENT aux anglais de souche de Montréal, interdit d'utilisation dans toute autre circonstance...

    • Pierre Grandchamp - Abonné 13 mars 2017 12 h 08

      @ M. Bérubé

      La personne qui se présente à l'examen théorique peut demander à le passer en français, en anglais, en espagnol, en mandarin ou en arabe.

      Le problème avec l'arabe, en particulier, c'est que l'arabe utilisé serait plutôt celui du Maghreb. Alors que l'arabe du réfugié syrien est un peu distinct

    • Pierre Grandchamp - Abonné 13 mars 2017 12 h 11

      On peut demander à passer l'examen en français, en anglais, en arabe, en mandarin en espagnol.

      L'examen se passe devant un ordinateur.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 13 mars 2017 12 h 53

      J'invite les lecteurs à aller répondre aux questions sur le site de la SAAQ dans les 3 parties:https://testdeconnaissances.saaq.gouv.qc.ca/

      Ça va vous donner une idée!

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 13 mars 2017 07 h 53

    Couillard aime beaucoup et en grand nombre l

    les votants captifs mais s'en occuper,les aider a pouvoir conduire une auto ou parler francais c'est trop dur donc les envoyer en Ontario et devenir des citoyens canadiens
    utiles ,c'est la solution facile quand tu as les deux pieds dans la meme bottine et incable de bouger,de décider logiquement rien sauf des lois pour favoriser la collusion dans le monde municipal entre autres...

  • Nicolas Bouchard - Abonné 13 mars 2017 08 h 28

    Malheureusement

    On voit maintenant la folie d’accueillir des gens ne parlant pas le français sur la seule base de raisons économiques. Mais au lieu de réaliser l'incohérence de cette politique, on exige plutôt de changer le système « en profondeur ». Un retour à la langue commune que devrait être le français mais qui n’est qu’un obstacle aux gens parlant déjà anglais, dans ce Canada officiellement bilingue mais réellement anglais, leur ayant promis une vie en anglais d’un océan à l’autre, moins les interférences du Québec.

    Ce texte semble croire que le problème est les examens en français (donc le français par extension) et son vrai message est que les choses seraient tellement plus simples si n’importe qui pouvait passer ses tests en anglais au Québec. C’est un non-sens puisque la signalisation routière est majoritairement en français au Québec, et une langue est bien plus qu'une simple méthode pour obtenir des certificats et services d'un gouvernement.

    Faire venir ici des gens ayant une connaissance très limitée du français est une stratégie horrible et inefficace. Ces pauvres gens vont se rendre compte très rapidement que les gouvernements au Québec se foutent d’eux (excepté lors des élections) et que le français est hautement important, importance jamais mentionnée qu'ils verraient comme un « supplice » de la majorité francophone ». Et dire qu’on investit à gros prix pour en arriver à ces situations ignobles et douloureuses pour ces gens.

    Le néolibéralisme multiculturel n’a pas encore réalisé qu’en dehors du travail, la société québécoise ainsi que son état sont francophones. Inviter des gens ici sans même qu’ils ne comprennent le français et laisser entendre que le travail va leur permettre de l’apprendre est insouciant. On apprend une autre langue par sa motivation et ses efforts, non pas par magie en ayant un poste de travail entourés de francophones avec qui on parlera presqu’exclusivement en anglais (expérience personnelle au travail).

    Au plaisir,
    Nico

    • Éric Alvarez - Inscrit 13 mars 2017 08 h 46

      J'ajouterai que la stratégie de l'entreprise est douteuse, comme si le bassin de francophones, qui se compte en centaines de millions, n'était pas suffisant pour essayer de recruter de la main d'oeuvre qualifiée. Il y aurait aussi l'option d'aller vers des locuteurs dont la langue est + proche du français que le birman... Personne n'est gagnant avec cette stratégie de recrutement.