La longue marche des utopies

La chute du mur de Berlin en 1989 atteste la fin d’un cycle historique sanglant marqué par le choc d’utopies que l’historien anglais Eric Hobsbam a qualifié de «court XXe siècle».
Photo: Gérard Malie Agence France-Presse La chute du mur de Berlin en 1989 atteste la fin d’un cycle historique sanglant marqué par le choc d’utopies que l’historien anglais Eric Hobsbam a qualifié de «court XXe siècle».

En 1972, à Montréal, les éditions Parti pris, héritières de la revue militante qui a creusé son sillon dans l’agitation contestataire des années 1960, publient la poésie complète du général Mao : « L’Armée rouge ne craint pas les difficultés des campagnes lointaines / Dix mille fleuves, mille montagnes sont pour elle choses communes. »

La révolution culturelle chinoise a pourtant donné lieu à une répression brutale. Des millions de morts. Publiées en 2003, les images saisissantes du photographe chinois Li Zhensheng donnent une idée concrète du sang et des larmes qui ont coulé dans son pays à cette occasion.

L’illusion du grand bond en avant chinois s’est pourtant perpétuée longtemps en Occident, comme en témoigne par exemple la diffusion en traduction au Québec de ces Poésies complètes de Mao.

Devant les horreurs des bombardements au napalm, on manifeste contre la guerre du Vietnam. Mais la prise de conscience des résultats tragiques de la conquête du pouvoir par les communistes n’apparaît pas facile.

L’humanité va découvrir doucement les « boat people » autant que les images des charniers des Khmers rouges. L’utopie communiste, comme bien d’autres au fil des âges, se maintient contre les évidences, dans une forme d’aveuglement volontaire. Dans ses variantes dogmatiques maoïstes, léninistes ou trotskistes, cette utopie a une durée de vie qui couvre tout le XXe siècle.

On conçoit aujourd’hui que le XXe siècle va de l’éclatement de la Première Guerre mondiale en 1914 jusqu’à l’effondrement du régime soviétique à compter de 1989. Tout va changer en effet avec l’effondrement du mur de Berlin. La chute du bloc communiste atteste la fin d’un cycle historique sanglant marqué par le choc d’utopies que l’historien anglais Eric Hobsbam a qualifié de « court XXe siècle ».

Mutation

Dans cette débandade de l’après-1989, l’espace public et culturel offert à l’affrontement des idées trouve paradoxalement à se raréfier. Hors du marché, point de salut ! On en arrive à plaider que nous en sommes arrivés à la « fin de l’histoire ». Cette idée est défendue et largement popularisée par Francis Fukuyama, professeur d’économie politique américain.

Un consensus de plus en plus universel, explique Fukuyama dans une suite de textes publiés à compter de 1989, marque le triomphe de la démocratie et plante en quelque sorte un dernier clou dans le cercueil des conflits idéologiques. Comme si Fukuyama et ses disciples n’appartenaient pas, eux, à un système, mais à un ordre absolu des choses…

Les pensées de Fukuyama sont d’abord reprises et popularisées par les néoconservateurs qui, dans ces conditions historiques particulières, ont le vent en poupe. Triomphe alors l’idée, présente déjà dans les écrits de John Locke jusqu’à Friedrich Hayek, en passant bien sûr par ceux d’Adam Smith, que le marché en société est pour ainsi dire naturel.

Nouvelle utopie donc : l’histoire d’un monde, mis en conflit durant un siècle par une dichotomie idéologique, est soudain réinvestie par des théories qui font l’apologie de l’économie et de son marché.

Dans le libre marché qui se veut triomphant, les idées ne sont pas en lutte comme auparavant, malgré ce que l’on pourrait croire. C’est l’âge en effet de « l’industrie culturelle », un temps où la culture et les idées se mutent en objets de consommation. Même les idéologies apparaissent en quelque sorte surdéterminées par le marché.

Un exemple : le commerce des livres, longtemps la plateforme par excellence pour la diffusion des idées, est avalé par la théorie du marché. L’éditeur André Schiffrin observe dans une suite d’essais, dont L’édition sans éditeur (1999), que le livre est désormais largement déterminé par le seul contrôle des financiers.

Tout cela a pour résultat, observe l’historien italien Enzo Traverso, qu’on se retrouve au début du XXIe siècle dans un vacuum d’idées. Qui s’étonne alors que la gestion suscite plus d’attention que le renouvellement des passions ? Cette parenthèse de l’histoire ne durera pas, soutient Traverso, puisque la lutte pour la poursuite d’utopies, créatrices du meilleur comme du pire, ne cesse jamais dans l’histoire humaine.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

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