Des regrets, faute d’excuses de la part de Gerry Sklavounos

Le député Gerry Sklavounos accompagné par son épouse, Janneke
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le député Gerry Sklavounos accompagné par son épouse, Janneke

Il voulait « détendre l’atmosphère » : Gerry Sklavounos a attribué jeudi à sa personnalité « volubile » et à son humour « maladroit » les allégations de comportements déplacés dont il fait l’objet. Son acte de contrition publique a été reçu froidement à Québec, autant par la classe politique que par des membres du personnel de l’Assemblée nationale.

Accompagné de sa femme, le député a lu jeudi matin une déclaration de trois pages avant de répondre pendant près de 30 minutes aux questions des médias. S’il n’a pas prononcé le mot « excuse » et s’il a refusé de parler d’un geste déplacé qu’il aurait pu poser dans le passé, M. Sklavounos a exprimé certains regrets liés à sa volonté « d’être le clown » ou de « détendre l’atmosphère ».

En faisant une « introspection » depuis son retrait de l’Assemblée nationale en octobre, en « lisant des affaires » dans les journaux, Gerry Sklavounos dit avoir compris un certain nombre de choses.

« J’ai réalisé que oui, Gerry, ça se peut que des fois, dans les couloirs de l’Assemblée nationale, au party de Noël, dans la salle des députés, ça se peut qu’en essayant d’être drôle et friendly, qu’en essayant d’être le petit charmeur en [faisant] un compliment honnête et poli à une collègue au party », des paroles ont pu déranger.

« Je réalise aujourd’hui que certaines personnes ne veulent pas avoir ce type de paroles ou d’attention, a-t-il reconnu. Je dis pour ces personnes-là : je suis vraiment désolé si jamais j’ai pu les rendre [mal à l’aise]. Et je serai beaucoup plus prudent et réservé à l’avenir. »

Dans sa déclaration, il a formulé ainsi ses remords : « À celles et ceux que j’ai pu offenser malgré moi, sachez que ce ne fut jamais mon intention et que je le regrette sincèrement. »

Invité à plusieurs reprises à expliciter de quoi il parlait, M. Sklavounos a mis sur le compte de sa personnalité la situation dans laquelle il se trouve depuis quelques mois. « Je ne peux pas dire que je me souviens de choses en particulier. Mais je suis comme je suis : passionné, volubile, qui essaie d’être gentil, de faire une blague […]. Je me dis que c’est dans ces circonstances qu’il aurait pu se passer un événement où quelqu’un aurait entendu quelque chose et se dire “ça ne se dit pas”. »

Un « enfer »

M. Sklavounos a refusé de commenter la décision récente du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), qui a conclu qu’il n’avait commis aucun acte criminel contre Alice Paquet, qui l’accusait d’agression sexuelle. En entrevue au Devoir, cette dernière a déclaré qu’elle trouvait « désolant » d’entendre l’élu « réduire ce que les femmes ont vécu, de ramener ça à lui, d’ignorer que des femmes ont pu être mal à l’aise avec lui ». « Ça revient à ce que j’ai dit à ma première déclaration, à l’Université Laval. Ça montre comment la carrière d’un homme est tellement importante qu’on ferme les yeux sur des violences sexuelles », a-t-elle jugé.

Le député de Laurier-Dorion a dit de son côté avoir « vécu un enfer » depuis le dépôt de la plainte de Mme Paquet, soulignant notamment avoir « perdu du poids ».

Il a livré un plaidoyer en faveur de l’égalité hommes-femmes et promis notamment d’« oeuvrer au quotidien à l’application concrète de ce principe ». « Je m’engage, par mes actes, mes gestes, mes paroles et mes écrits, à donner un caractère exemplaire à mon action politique future », a indiqué M. Sklavounos, qui a dit s’être bien entouré pour y parvenir. Ce dernier entend revenir à l’Assemblée nationale dès la semaine prochaine.

Des pages parlent

Jeudi, une ex-page à l’Assemblée nationale se disait sidérée par la désinvolture affichée selon elle par M. Sklavounos au sujet de ses « tentatives de socialiser ou d’alléger l’atmosphère » dans le Parlement.

« Il ne détendait pas l’atmosphère avec ses commentaires déplacés. Il montrait qu’il trouvait une employée jolie, [ou encore] il laissait entendre qu’on pourrait se rencontrer quelque part », a-t-elle affirmé.

Une autre a tenu à exprimer son choc quant à la possibilité que le député réintègre le caucus libéral. « Ses commentaires n’étaient même pas de l’ordre des compliments, a-t-elle dit. C’était des demandes, des descriptions d’actions sexuelles qu’il souhaitait poser. »

Les commentaires en personne, sur Facebook, LinkedIn ou ailleurs étaient mal reçus, selon les femmes à qui Le Devoir a parlé. « Cette personne-là ne devrait pas être en politique. Il profite de son rôle », a déclaré une de nos interlocutrices. « On savait tous que ce n’était pas approprié », a ajouté l’ex-page. Elle a appelé à ne pas perdre de vue que le « malaise » créé par les « blagues » de M. Sklavounos s’inscrivait dans une « relation de pouvoir » dissymétrique entre un homme politique et une page — qui est souvent âgée de moins de 20 ans.

La déclaration publique de Gerry Sklavounos a reçu un accueil prudent de Philippe Couillard — qui avait demandé à son ex-député d’expliquer son comportement. Il a réitéré jeudi que « sa réintégration éventuelle au caucus libéral n’est ni automatique ni immédiate ».

« S’il n’y avait que cette question [des allégations d’agression sexuelle concernant Alice Paquet], il n’y aurait pas de discussion. Mais il y a d’autres éléments que les médias ont relatés, que je ne connais pas personnellement, autour de comportements potentiellement répréhensibles qui doivent être éclaircis. […] On doit avoir une discussion au caucus là-dessus », a affirmé le premier ministre.

L’affaire Sklavounos a jeté dans l’embarras le gouvernement libéral, a pour sa part souligné sans détour la ministre Rita de Santis. « C’est normal qu’on soit un petit peu mal à l’aise, c’était un collègue », a-t-elle dit, rappelant elle aussi que les élus libéraux décideront « ensemble » du sort de M. Sklavounos.

« Nous sommes surprises et déçues », a de son côté déclaré la whip du Parti québécois, Carole Poirier. Elle déplore notamment que M. Sklavounos n’ait exprimé « aucune excuse ou mots forts pour reconnaître qu’il y a eu manquement ». « Il dit qu’il est extravagant, volubile, spontané… Ce n’est pas la reconnaissance que nous attendions. »

La députée s’est aussi étonnée que M. Sklavounos dise n’avoir été avisé par personne que ses comportements dérangeaient, alors qu’une intervention avait été faite par son parti il y a quelques années. « Le whip du Parti québécois avait parlé avec le whip du Parti libéral », a-t-elle dit, déplorant que le message ne se soit pas rendu au principal intéressé.

La porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé, a quant à elle dit qu’elle n’était « pas impressionnée » du tout par l’allocution de Gerry Sklavounos. Elle déplore qu’il ait banalisé des paroles et des gestes inappropriés à l’égard de femmes à l’Assemblée nationale. « Ces discours-là de vieux mononcles cochons qui se trouvent drôles, tout seuls d’ailleurs, nous, les femmes, on sait c’est quoi. »

L’élue caquiste Nathalie Roy s’est montrée consternée d’apprendre que M. Couillard n’avait pas ouvert d’enquête interne sur les « allégations très graves » de comportement inapproprié relatées dans les médias. « Le premier ministre ne prend pas au sérieux les femmes qui [ont] parlé aux journalistes. […] Ça m’inquiète », a-t-elle dit.

Quelques extraits

« Ce retrait temporaire de la vie politique a été pour moi l’occasion de prendre du recul, de discuter avec mes proches et surtout, de faire une profonde et sincère introspection. »

 

« Ceux qui me connaissent bien savent à quel point je suis un individu extraverti, volubile et passionné. »

 

« Si, dans mes tentatives de socialiser, de créer des liens d’amitié et d’alléger l’atmosphère de façon parfois maladroite, j’ai pu offusquer ou rendre [mal à l'aise] d’autres personnes, je tiens à souligner que cela m’apparaît maintenant inacceptable et inapproprié et je m’engage à faire preuve de beaucoup plus de prudence à l’avenir. »

 

« J’ai toujours tenté d’être le plus respectueux possible des gens que je côtoie. »

 

« À celles et ceux que j’ai pu offenser malgré moi, sachez que ce ne fut jamais mon intention et que je le regrette sincèrement. »

 

« L’égalité entre les femmes et les hommes est une valeur fondamentale de notre société québécoise. Elle est pour moi non négociable. » 

Il s’engage ainsi à : 

« œuvrer au quotidien à l’application concrète de ce principe, tant dans les murs de notre Parlement que dans tous les milieux de vie de la société »;

 

« soutenir les initiatives porteuses des groupes qui œuvrent à la promotion de ces principes, et m’entourer de toutes les personnes qui m’aideront en ce sens »;

 

« donner un caractère exemplaire à mon action politique future comme défenseur de nos lois et de nos valeurs », cela, par ses « gestes, paroles et écrits ».


Un test raté, selon deux experts

Olivier Turbide (professeur au Département de communication sociale et publique de l’UQAM) et Thierry Giasson (chercheur au groupe de recherche en communication politique à l’Université Laval) ont regardé l’allocution de Gerry Sklavounos. Voici leur verdict.

Le député a-t-il réussi le test ?
– Thierry Giasson : « Absolument pas. On a vu la mise en scène autour de lui. Il y a un refus de prise de responsabilité, il s’est posé en victime et tout son discours était alambiqué, pas très clair, presque technocratique. On avait l’impression que chaque mot avait été choisi minutieusement, tout était au conditionnel. Il ne reconnaît pas avoir commis de gestes [déplacés] : il parle simplement de contexte, du fait qu’il faisait des blagues. C’est un peu la répétition de la formule de Sam Hamad : je ne l’ai pas fait, mais je ne le referai pas. »

– Olivier Turbide : « Il n’y a aucune reconnaissance de faute. Au mieux, il y a une reconnaissance de ne pas avoir été assez prudent. Deuxième chose, il regrette au lieu de s’excuser. Ce regret-là est formulé au conditionnel : “Si j’ai pu offenser quelqu’un”, donc encore là c’est faible. Les destinataires ne sont pas les victimes ou les offensés, mais l’ensemble de ceux et celles — le masculin et le féminin ne sont pas anodins ici — qui ont été blessés. »

Peut-on considérer sa déclaration comme des excuses formelles ?
– T.G. : « Non, parce qu’il ne reconnaît pas avoir commis de gestes : il parle de blagues et de maladresse. C’est un exercice d’atténuation énorme par rapport à la portée des gestes dont le premier ministre a parlé. »

- O.T. : « On est beaucoup plus proche de pseudo-excuses ou de non-excuses. On retrouve plusieurs éléments de justification. Il dit que ce n’est pas son intention. Aussi, il met en parallèle ses comportements et l’épreuve qu’il a traversée avec sa famille. Il dit, à un moment donné, "J’ai toujours été respectueux", comme si c’était une espèce de maille dans un tissu de comportements exemplaires. »
63 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 9 février 2017 11 h 09

    Examen de passage réussi!

    Explications données, je ne vois aucune raison sérieuse pour refuser au député Sklavanous la possibilité de siéger à l'Assemblée nationale. '' Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre; et ils partirent tous, en commençant par les plus vieux...''! Il ne faut pas être naïf ou aveugle: notre docte Assemblée n'a jamais été le haut lieu de la vertu! Et elle a aussi toujours comporté son lot de Tartuffe!


    M.L.

    • Raymond Labelle - Abonné 9 février 2017 14 h 41

      Sans lancer de pierre, faisons quand même la distinction suivante.

      La femme adultère de l'Évangile a reconnu la responsabilité de sa faute - elle ne prétend pas l'avoir commise "malgré elle".

    • Richard Lépine - Abonné 9 février 2017 15 h 56

      Si vous voulez citer le Nouveau Testament pour excuser le monsieur en question je vous prierais de revoir vos classiques de ces très chers curés qui nous enseignaient les voies tortueuses de la vertu en nous révélant certains saints mystères comme l'existence de plusieurs catégories de mensonges comme le Glorieux, le Douloureux, le Joyeux, le Par Action et le Par Omission. Dans quelle catégorie classeriez-vous les dires du dit monsieur. Ne venez pas me parler de la présomption d'innocence dans son cas puisque ceci relève exclusivement du judiciaire et qu'il n'est pas question de ceci aujourd'hui et que, s'il peut s'exprimer socialement à sa façon, la liberté d'expression existe au moins pour ceux qui ne sont pas d'accord. Richard Lépine

    • Sylvie Côté - Inscrite 9 février 2017 23 h 10

      Yoou ou les gars...
      Est-ce que vous êtes une femme?
      Vous savez vous... ça fait quoi se faire frôler, parler comme si tu étais
      un objet avec qui ont peut s'amuser. Tous le monde savaient et jamais personne n'à rien dit. Ça a pris une accusation pour que tout sorte dans les journaux.
      Il doit démissionner

    • Marc Tremblay - Abonné 10 février 2017 00 h 26

      Michel Lebel, avec ses arguments légalistes comme toujours, défend l'indéfendable.

    • Stéphane Thellen - Abonné 10 février 2017 08 h 28

      D'abord il ne s'excuse pas. Ensuite, il semble que son calvaire ne fait que commencer: d'autres reproches d'inconduite pèsent sur Sklavounos!

    • Serge Morin - Inscrit 10 février 2017 08 h 34

      Je ne sais pas ce qui vous aveugle à ce point.

    • Francois Cossette - Inscrit 10 février 2017 08 h 59

      Ca ne vous prends pas grand chose pour vous convaincre. On a juste assiste a une mauvaise piece de theatre.

    • Raymond Labelle - Abonné 10 février 2017 09 h 25

      Mme Côté, je suis d'accord avec vous. Mon "sans lancer de pierre" est équivoque, j'en conviens.

      C'était pour limiter mon intervention à un seul point pour fins de clarté: la comparaison de M. Lebel entre la femme de l'Évangile et M. Sklavounos.

      La femme de l'Évangile avait reconnu sa faute alors que Sklavounos prétend avoir offensé des gens malgré lui ("malgré moi" sont ses mots exacts). Ce qui signifie qu'il nie explicitement toute responsabilité morale quant à ses actes.

      M. Lebel avait oublié de considérer cette différence fondamentale d'attitude entre les deux personnes qu'il avait comparées.

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 10 février 2017 10 h 02

      Si monsieur Lebel veut prendre ces couleuvres pour des anguilles, c’est son choix, mais il sera probablement le seul à en gober.

    • Michel Lebel - Abonné 10 février 2017 10 h 08

      Je n'aime tout simplement pas l'atmosphère actuelle de tribunal populaire ou médiatique et de flagellation publique exigée pour certains crimes, vrais ou faux, au Québec. Comme aussi l'atmosphère de culpabisation collective pour les Québécois dits de souche quant à leur rapport passé et présent avec les membres de la communauté musulmane. Il y a bien de l'exagération là-dedans! Il ne faudrait pas conclure que tous les Québécois francophonnes sont anti-musulmans ou les hommes de cette province sont tous des ''mon'oncles cochons''!


      M.L.

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 10 février 2017 10 h 28

      @ Silvie Coté
      Réjouissez-vous ma bonne dame. Couillard va réintégrer Sklavounos et va le nommer ministre de la condition féminine.

  • Michel Bouchard - Abonné 9 février 2017 11 h 26

    Je ne vous crois pas....

    peut-être des dons aux organismes venant en aide aux femmes battues aideraient à atténuer la crise.

  • André Joyal - Inscrit 9 février 2017 11 h 53

    Sa femme: tête haute

    On se rappellera ce politiicien de New-York, il y a quelques 5 ou 6 ans, accusé de fréquenter des prostituées. Obligé de rencontrer la presse, il avait forcé sa femme à l'accompagner afin d'éviter les questions incidieuses des journalistes. La pauvre était toute contrie et la tête, évidemment, bien basse.

    Dans le cas présent, de tout évidence, Madame affiche une tenue bien différente: «Stand by your man!» comme dirait Shakespeare.

    • Robert Beauchamp - Abonné 10 février 2017 01 h 11

      Pour avoir mal agi ou pour s'être fait prendre?

    • Yvon Bureau - Abonné 10 février 2017 09 h 06

      Une présence qui questionne,
      qui humilie,
      une présence-absence, à raison.

  • Serge Morin - Inscrit 9 février 2017 12 h 26

    Ça sentait la sincérité

  • Raymond Labelle - Abonné 9 février 2017 12 h 33

    "(...) que j'ai pu offenser malgré moi" - ce que ce "malgré moi" signifie.

    Entend-il que les personnes qu'il aurait offensées, il les aurait offensées "malgré lui"? Et donc qu'il n'aurait aucune responsabilité morale quant à ces offenses?

    Et sinon, quant aux personnes qu'il n'a pas offensées "malgré lui", il n'a aucun regret?

    • Christian Montmarquette - Abonné 9 février 2017 18 h 12

      "Sinon, quant aux personnes qu'il n'a pas offensées "malgré lui", il n'a aucun regret?" - Raymond Labelle


      Dans le mil, M. Labelle.

    • Raymond Labelle - Abonné 9 février 2017 23 h 21

      Merci de vos bons mots M. Montmarquette.

    • Christian Montmarquette - Abonné 10 février 2017 14 h 44

      Le plaisir est pour moi Monsieur Labelle,

      D'autant plus que vous êtes très souvent sur les bonnes positions et avez un jugement à la fois instruit, éclairé et expérimenté.

      J'en profite ici pour vous remercier moi-même de vos solides contributions aux débats de manière générale.

      Cette tribune ne serait pas la même sans vous.

      Christian Montmarquette

    • Raymond Labelle - Abonné 10 février 2017 21 h 06

      Merci encore M. Montmarquette - j'en rougis presque...

      Vos interventions sont documentées et solides - je vous lis beaucoup, avec intérêt, et vous alimentez mes réflexions.

      On ne peut pas toujours être toujours d'accord sur tout, mais au moins on peut discuter sur une base rationnelle et, même en cas de désaccord (ou de nuances), vous me forcez à être rigoureux.