Neutralité religieuse: pas de compromis sur les principes, dit Couillard

Les membres de l’Assemblée nationale ont respecté une minute de silence en mémoire des victimes de l’attentat de Québec.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Les membres de l’Assemblée nationale ont respecté une minute de silence en mémoire des victimes de l’attentat de Québec.

Le projet de loi sur la neutralité religieuse de l’État s’engouffre dans une impasse politique. Par principe, le premier ministre Philippe Couillard a refusé net mardi de l’amender afin d’interdire aux employés de l’État en position de coercition d’arborer un signe religieux, et ce, même s’il obtiendrait de cette façon l’appui des partis d’opposition.

Enclin au « compromis », le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a profité de la rentrée parlementaire, mardi, pour lui proposer un marché : la CAQ appuiera le projet de loi 62, mais celui-ci doit interdire aux policiers, aux procureurs, aux juges et aux gardiens de prison d’arborer des signes religieux. « Pour faciliter l’adoption du projet de loi sur la neutralité religieuse, la CAQ est prête à faire un compromis et à exclure les enseignants de la liste des interdictions. [Une telle interdiction] restera dans le programme, par contre, de la CAQ pour l’élection générale, l’année prochaine », a expliqué M. Legault dans un point de presse.

M. Couillard refuse de donner suite à cette recommandation du rapport de la commission Bouchard-Taylor puisque cette concession équivaudrait, selon lui, à renier l’essence de son engagement politique. « Si on vient en politique, c’est pour défendre des principes fondamentaux. Moi, je ne lui demande pas de marchander ses principes. Qu’il ne me demande pas de marchander les miens », a-t-il déclaré lors de la période des questions.

D’autre part, le chef du gouvernement a dit craindre une « dérive » dans ce nouvel épisode du débat identitaire québécois. « Le risque […] est considérable », a-t-il fait remarquer. Dans cet esprit, il a invité les élus à « adopte[r] rapidement ce sur quoi [ils sont] tous et toutes d’accord », c’est-à-dire l’obligation de donner ou de recevoir des services de l’État à visage découvert. « Ou bien on bloque sur les sujets sur lesquels on n’est pas d’accord. »

Le gouvernement libéral minerait la légitimité de l’éventuelle loi 62 s’il force son adoption en dépit de l’absence d’appui au sein des partis d’opposition, a fait valoir le chef de l’opposition officielle, Jean-François Lisée. « Voir rassemblés les députés de différents partis autour de quelque chose qui fixe les règles du vivre-ensemble, ça donnerait une légitimité, ça apaiserait aussi les opposants. […] On leur dirait : “Regardez, là, cette volonté, elle est vraiment partagée” », a-t-il soutenu en point de presse. Selon lui, la décision de M. Couillard de saisir ou de repousser la main tendue des partis d’opposition « va peser lourd sur son bilan ».

Mais, à la question « Les élus péquistes voteront-ils en faveur du projet de loi même s’il ne prévoit pas d’interdiction du port de signes religieux chez les employés de l’État en position de coercition ? », M. Lisée a répondu du tac au tac : « Je ne vous dirai pas oui ou non parce que ce ne serait pas utile politiquement. »

Hommage aux victimes

Les élus ont observé une courte trêve durant la journée, afin d’honorer les victimes de l’attentat terroriste à la grande mosquée de Québec. Les querelles partisanes se sont tues durant une minute de silence durant laquelle les députés se sont recueillis à la mémoire des disparus — Ibrahima Barry, Mamadou Tanou Barry, Khaled Belkacemi, Abdelkrim Hassane, Azzedine Soufiane et Aboubaker Thabtiet. « Nous devons bien réfléchir ensemble sur ce que ce drame signifie pour notre société québécoise », a déclaré M. Couillard en chambre, appelant du même souffle l’Assemblée nationale à donner un sens profond à l’expression « vivre ensemble ». « C’est bien plus qu’une expression, c’est concrètement des décisions que nous prenons, entre autres ici, à cette Assemblée. C’est un état d’esprit, une manière de vivre, c’est se parler, se comprendre, mais surtout se respecter », a-t-il soutenu.

19 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 8 février 2017 02 h 43

    Échec et mat


    Présentement, les employés de l’État en position de coercition peuvent arborer un signe d’appartenance religieuse. La loi 62 ne leur donnera pas ce droit; ils l’ont déjà.

    Ce que la loi 62 interdit, c’est de fournir ou de recevoir un service gouvernemental à visage masqué.

    Si la CAQ ou le PQ veulent aller plus loin, ils ont le choix de proposer des amendements. Si ces amendements sont battus, ils n’ont pas d’autres choix que de voter sur le projet de loi, tel quel.

    Les Libéraux le savent.

    Or cela s’adonne bien : tout amendement allant plus loin serait anticonstitutionnel et doit donc s’accompagner de l’invocation de la clause dérogatoire.

    Bon débat, les amis…

    • Michèle Lévesque - Abonnée 8 février 2017 13 h 43

      @Jean-Pierre Martel - 8 février 2017 02 h 43

      Votre logique est, comment dire ? : implacable.

      D'où : pourquoi Couillard procrastine-t-il autant et ne fait-il pas passer de force son fameux PdL tel quel ?

      Sans doute parce qu'il doit se préoccuper de ce que retiendra la population s'il le fait. Comme nous sommes encore en démocratie et fidèle à son schéma, le PLQ doit enclencer sa grande séduction habituelle s'il veut gagner les prochaines élections. Comment réagiront les supporters de la proposition minimaliste, 'libérale' et plus que sensée de la CAQ, sans compter les gens croient que les demandes péquistes constituent le b.a.-ba du bon sens théorique et pratique ?

      En ce sens, est-ce que tous les anglophones qui votent massivement pour le PLQ par peur des souverainistes le suivront dans cette procédure qui en appelle à des problématiques de fond que le PM refuse absolument de considérer ? N'y en aura-t-il pas parmi eux, dont ces féministes 'ordinaires' coincées entre leurs convictions fédéralistes et anti-sexistes, pour briser cet amalgame cousu de fils de plus en plus décolorés ? Des gens qui voudront différencier rationnellement les deux dossiers plutôt que de tout mélanger selon les intérêts du moment.

      La Constitution canadienne est bien entendu le nerf de l’obstination de M. Couillard. En forçant l'adoption du projet de loi, il minimise les retombées de ce côté - et, comme vous dites, il n'a pas vraiment le choix. Mais considérant l'enjeu électoral, c'est un coup de dés dans un jeu qui est loin d'être fait.

      Cette patate chaude, Jean-François Lisée l'a pour ainsi dire prédite et même mise à cuire - aucune surprise de ce coté-là, mais au contraire, une cohérence à la fois éthique et stratégique, comme il le manifeste dans ses propositions et ses ripostes.

      Alors comme vous dites : Bon débat, les ami(e)s… Au moins, maintenant on peut en espérer un, ce qui constitue une avancée certaine comparé à avant l'automne dernier.

    • Donald Bordeleau - Abonné 9 février 2017 23 h 41

      L’ L’Occident a intérêt à soutenir les forces laïques et démocratiques dans le monde musulman. Et chez nous, il faut encourager la critique de l’islam au lieu de la réprimer sous prétexte de discours de haine. En apaisant les islamistes et en accommodant leurs demandes obscurantistes dans nos institutions, on ne fait que retarder un processus qui serait salutaire pour les musulmans eux-mêmes, et pour l’humanité.

      http://www.elishean.fr/hamed-abd-el-samad-la-chute

      La petite histoire du voile.

      Le port du niqab n'est pas une directive coranique.
      D'ailleurs, une quinzaine de pays en Afrique, en Asie et même en Europe, pour des questions de sécurité ou échaudés par des kamikazes ainsi camouflés, l'ont déjà interdite dans les espaces publics et d'autres pays ont déposé des propositions de loi dans ce sens. Ainsi, en Égypte, pourtant un pays à plus de 90 % de musulmans, le parlement parle aussi d'interdire le voile intégral.

      http://www.lapresse.ca/le-nouvelliste/opinions/201

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 8 février 2017 05 h 10

    Comprends pas !

    « Je ne vous dirai pas oui ou non parce que ce ne serait pas utile politiquement. » (Jean-François Lisée, chef, PQ)

    De cette question (« Les élus péquistes voteront-ils en faveur du projet de loi même … ? »,), la réponse de Lisée semble escamoter, tout comme par hasard ?, les données de la Révolution Tranquille qui allaient vers la séparation de l’État de l’Église !

    Comprends pas ! - 8 fév 2017 -

  • Michel Lebel - Abonné 8 février 2017 06 h 53

    Évitons la surenchère


    S'il y a consensus de tous les partis sur le coeur du projet de loi 62, soit celui des services étatiques à visage découvert, pourquoi ne pas l'adopter? Évitons la surenchère concernant la neutralité de l'État et évitons la petite politique.


    M.L.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 8 février 2017 12 h 46

      @ Michel Lebel - 8 février 2017 06h53

      Le consensus demandé porte sur les recommandations d'une commission libérale sur lesquelles les Libéraux refusent de voter depuis plus de 10 ans. Bouchard-Taylor faisait consensus en 2012-2013, si je ne me trompe, mais c'était alors plus payant d'en faire un argument de démonisation péquiste.

      Cela dit, la question qu'il faut d'abord se poser, c'est pourquoi Couillard résiste-t-il en s'accrochant comme une bernique sur son rocher à son idée, érigée en principe inviolable, que les signes vestimentaires (au sens large) pourtant réclamés par les intégristes religieux comme étant inséparables des fondements de leur foi et de leur pratique sont dits in-signifiants par la ministre qui pilote le projet. D'autant plus que plusieurs Croyant(e)s dénoncent le caractère sacré et fondamental de ces insignes religieux en dehors des lieux de prière.

      Le PdL n'est pas clair, il ne définit pas suffisamment ses concepts, exercice que les ados apprennent au Secondaire et peaufinent jusqu'aux études supérieures et qu’ils doivent maîtriser pour défendre leur thèse. En demanderait-on moins aux élites qui nous gouvernent ? Il faut également évaluer le recours de M. Couillards à la notion de principe elle-même, lui qui n'a pas hésité à marchander et instrumentaliser une tragédie nationale en réclamant que l'opposition lui signe un chèque en blanc. C'est une très grave offense à un principe supérieur, celui de la démocratie et plus profondément encore, à celui de la vérité elle-même.

      Je crains donc que 'la petite politique' ne soit pas le fait l'opposition dont les membres sont élus, et encore moins de la population complexe que le PM a le devoir sacré de représenter en son entier.

    • Donald Bordeleau - Abonné 9 février 2017 23 h 47

      Tous les employée de l'état ne peuvent porté de signe religieux faire leur travail à visages découverts.

      L’argument sécuritaire avancé par les autorités n’est pas propre au Maroc. En Tunisie, une proposition de loi interdisant le niqab dans les lieux publics a été déposée par des élus en mars 2016, juste après un attentat terroriste à Ben Gardane. Selon un sondage réalisé par l’agence Sigma le même mois, 93 % des Tunisiens se disaient opposés au port du niqab dans l’espace public.

      http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/01/19/a

      http://www.lapresse.ca/le-nouvelliste/opinions/201

  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 8 février 2017 08 h 26

    Manipulation

    M. Couillard profite honteusement de la conjoncture pour passer son projet de loi.

    On dirait que les autres partis sont paralysés de peur de passer pour des xénophobes.

    Où est passé l'idée d'édifier une société laïque où la pratique de sa religion serait discrète et privé, plutôt qu'affiché et public?

    Car c'est là qu'on était rendu au Québec depuis une quarantaine d'années.

    • Robert Laroche - Abonné 8 février 2017 20 h 29

      Les pouvoirs utilsent les moments de crise pour renforcir leurs pouvoirs.

  • Nicole Delisle - Abonné 8 février 2017 08 h 32

    Faire fausse route dans le débat!

    M. Couillard ne se bat pas pour ses principes en allant à l'encontre des recommandations de Bouchard-Taylor, mais il se bat surtout pour conserver ses appuis à sa base électorale. En agissant ainsi, ce qu'il fait, c'est qu'il introduit l'aspect religieux à la politique, alors que la laïcité devrait dominer. Le politique et le religieux ne devrait jamais cohabiter. On n'a qu'à voir ce qui se passe dans les pays où ces deux aspects sont entremêlés. La laïcité dans le domaine public devrait être la règle
    pour tous, donc aucun signe religieux pour tous ceux qui sont dans le domaine public.
    Une religion ne se pratique pas au travail, pas plus qu'elle ne consiste dans le fait de porter certains vêtements. Une religion c'est d'abord avoir une foi et des croyances
    spirituelles. Porter un vêtement ou un signe religieux ne sont que des gestes de propagande pour une religion, une incitation forte à démontrer que sa religion est la plus valable. Quand je veux obtenir un service public, quel qu'il soit, je ne veux pas que l'on associe sa religion à ce service. Une religion se pratique dans un lieu de culte défini ou dans sa demeure.C'est quelque chose de personnel et cela ne devrait aucunement être arboré lors d'un travail public. Pour moi, c'est un manque de respect
    et une incitation à vouloir m'influencer dans le choix d'une religion. C'est inacceptable, tout simplement. Et je ne comprends pas que nos gouvernants ne légifèrent pas en ce sens! La laïcité est la clé pour un mieux-vivre ensemble, pour le respect de chacun dans ses croyances.

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 9 février 2017 20 h 39

      Mme Delisle, je crois qu'il faut peut-être interdire les signes religieux au Québec, mais uniquement car ça semble beaucoup déranger les Québécois.

      Pourquoi? Je ne le comprends pas très bien, vous ne pensez pas vraiment que porter un vêtement est un geste de propagande?

      Les femmes voilées sont souvent plus spirituelles que propagandistes pour celles avec qui j'ai discuté.

      Je crois que Philippe Couillard sait que tous les musulmans voteront pour lui s'il respecte ses " principes" et que de ne pas plier fait pleinement son affaire.

      Mais je sais en revanche que porter un turban ou une kippa n'est pas un geste de propagande.

      Je lirai tous les commentaires sur le sujet afin de comprendre pourquoi réellement ça dérangerait quelqu'un qu'une employée de l'état soit voilée, mais de toute évidence, ça crée ici un malaise. Il faudrait peut-être que m. Couillard se mette au diapason du reste de la population et prenne des mesures qui satisferont tous ceux qui sont dérangés par les signes religieux ostentatoires.