Promesse d'un débat «serein» sur la laïcité à l'Assemblée nationale

Le premier ministre Philippe Couillard
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le premier ministre Philippe Couillard

Deux jours après l’attentat meurtrier contre une mosquée de Québec, le gouvernement Couillard et les partis de l’opposition se sont engagés mardi à reprendre de façon « sereine » et « apaisée » le débat déchirant sur les « accommodements » et sur la neutralité religieuse de l’État.

Montrée du doigt depuis dix ans pour la détérioration du climat social au Québec, la discussion à ce sujet doit reprendre la semaine prochaine à l’Assemblée nationale. La communauté musulmane craint que ce brassage d’idées sur le thème de l’identité ravive le sentiment anti-islam, qui se fait sentir notamment depuis le projet de charte des valeurs du Parti québécois, en 2013.

À Québec, le premier ministre Philippe Couillard a dit espérer que l’opposition change sa façon de parler des questions identitaires, après l’attaque armée contre la mosquée de Québec.

« Je pense que cet événement-là pour le Québec va être très marquant. Je pense qu’il y aura un avant et un après », a affirmé le premier ministre, qui était accompagné de cinq de ses ministres.

« Il faut faire attention au message qui est en filigrane, le message qui est sous-jacent. Si on commence en présentant l’étranger comme une menace, une atteinte à notre identité, quelque chose qu’on doit éloigner, eh bien, ça ne va pas très bien pour l’idée du vivre ensemble et d’un Québec qui est véritablement inclusif », a avancé Philippe Couillard.

Réunis dans un hôtel de Montréal pour préparer la rentrée parlementaire de la semaine prochaine, les députés du Parti québécois ont convenu que le débat doit se faire de façon respectueuse. Le chef péquiste, Jean-François Lisée, a dit regretter d’avoir mentionné, durant la course à la chefferie du PQ, qu’une burka pouvait cacher une arme à feu.

« Ce n’était pas une bonne idée de l’amener dans le débat québécois », a-t-il reconnu. Tous les partis doivent faire leur examen de conscience, selon M. Lisée.

« Ce n’est pas une bonne idée pour François Legault de dire qu’une loi qui n’interdit pas le tchador est une loi qui fait la promotion du tchador. Je pense que ce n’est pas une bonne idée pour M. Couillard de dire que tout débat sur les seuils d’immigration, c’est de l’intolérance », a-t-il ajouté.

Depuis l’attaque armée contre la mosquée de Québec, dimanche — qui a fait six morts et dix-neuf blessés —, des musulmans de tous les horizons de la société ont dénoncé le climat explosif provoqué par le projet de charte des valeurs mis en avant par le gouvernement péquiste, en 2013 et 2014. Sans se prononcer sur le contenu de la charte, Jean-François Lisée a reconnu que les gouvernements (dont celui du PQ) ont échoué depuis une décennie à encadrer les accommodements religieux et à définir la neutralité religieuse de l’État.

La commission Bouchard-Taylor avait formulé des recommandations pour mettre fin à la crise après avoir étudié la question en profondeur. « C’est manifestement ce que nous n’avons pas fait. Nous ne l’avons pas fait sous les libéraux. Nous avons manqué le coche sous les péquistes », a admis le chef du Parti québécois.

« Les Québécois sont-ils prêts à trancher là-dessus ? Oui. Ils le sont depuis dix ans. Le dossier traîne, et tout ce qui traîne se salit. Cela aurait été beaucoup mieux pour le Québec, pour le vivre ensemble, pour la communauté musulmane que ces questions-là soient derrière nous, que les règles soient claires », a-t-il ajouté.

Projet de loi 62

Le Parti québécois compte revenir à la charge auprès du gouvernement Couillard pour modifier le projet de loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État. Jean-François Lisée insiste entre autres pour que le port de signes religieux soit interdit pour les employés qui incarnent l’autorité de l’État — juges, policiers et gardiens de prison, notamment. C’était une des recommandations de la commission Bouchard-Taylor, rappelle-t-il.

Le projet de loi 62 prescrit que les services de l’État doivent être offerts et reçus à visage découvert. Ce qui fait tiquer le PQ, c’est une phrase précisant qu’un « accommodement […] est possible mais doit être refusé si, compte tenu du contexte, des motifs portant sur la sécurité, l’identification ou le niveau de communication requis le justifient ».

« Cette grande exception sur le visage découvert doit disparaître. Pour nous, c’est fondamental : les services de l’État doivent être rendus et reçus à visage découvert », dit la députée Agnès Maltais, porte-parole du dossier pour le PQ. Cet article de la loi est formulé de façon tellement large que le PQ craint que l’exception devienne la règle, explique-t-elle.

Au Parti québécois, on dit être convaincu qu’il est possible d’arriver rapidement à un consensus sur ce projet de loi fort attendu. S’il est élu aux élections de l’automne 2018, le chef péquiste, Jean-François Lisée, s’engage aussi à faire adopter dans les deux années suivantes une loi qui encadrerait de façon complète les accommodements religieux au sein de tout l’appareil d’État, notamment dans le système de santé et d’éducation.

Occasion ratée

Il compte aussi proposer des mesures pour mieux reconnaître les diplômes acquis à l’étranger et faciliter l’intégration des nouveaux arrivants au marché du travail.

« On dirait qu’il y a une occasion ratée depuis 2007 dans ce dossier-là, dit Agnès Maltais. M. Lisée l’a carrément dit ce matin : nous aussi [au PQ], on a manqué une occasion. Et tant qu’on ne réglera pas au moins une base, quelque chose, on n’y arrivera pas. Il y a un sentiment d’insécurité de tous les côtés. La majorité se sent inquiète, la minorité se sent inquiète. Ça va mal. »

Pour sa part, la CAQ soutient que: «Pour reprendre le débat de façon sereine, il faut retirer complètement le projet de loi 62 et en déposer un nouveau.»

De son côté, Québec solidaire demande aux partis de « faire un effort pour surmonter les blocages, car la situation l’exige maintenant. Nous invitons le gouvernement libéral à apprivoiser la notion moderne de “laïcité”. Nous invitons le Parti québécois et la Coalition avenir Québec à abandonner leur vieil acharnement sur les vêtements d’une minorité de musulmanes. »

Amir Khadir, député solidaire de Mercier, a précisé que le parti est d’accord avec la notion de services publics à visage découvert, justifiée par les exigences de sécurité, d’identification et de communication. « Mais une obligation d’un bout à l’autre pour les usagers et les usagères n’est ni nécessaire ni acceptable, sauf quand la peur de l’autre motive nos choix. »

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