Azzedine, Khaled, Mamadou et les autres victimes de l'attentat de Québec

Devant la boucherie Assalam, que tenait l’une des victimes, Azzedine Soufiane, des clients pleurent la perte du marchand.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Devant la boucherie Assalam, que tenait l’une des victimes, Azzedine Soufiane, des clients pleurent la perte du marchand.

Danielle Thivierge a poussé un cri de peine quand elle a vu des journalistes et des gens en larmes devant la boucherie Assalam sur le chemin Sainte-Foy. « Pas lui, je ne peux pas y croire ! » Avec les années, Azzedine Soufiane et sa famille avaient fait de leur épicerie un lieu qui nourrissait au sens propre comme au sens figuré.

« Je n’oublierai jamais la fois que je suis arrivée ici avec rien dans les poches. Il m’a dit que personne ne sortait de son épicerie sans nourriture. Qu’il me connaissait, que j’allais aller faire mon souper et que je le paierais la prochaine fois. C’était ça, la mentalité de ces Québécois-là. »

M. Soufiane a même montré à Mme Thivierge quelques « petits mots » en arabe, et son épouse, des trucs pour réussir son couscous. « Je me trouvais privilégiée de faire partie de leur réseau. Parce que je me sentais accueillie comme si j’étais l’une des leurs. Ils ne faisaient pas de différence parce que j’étais une “vraie Québécoise”. Ils m’accueillaient, ils s’informaient de moi. Je m’informais d’eux. Ce n’était pas juste une boucherie halal ici, c’était l’humain. »

Tout près de Mme Thivierge, Nacer Bouimaghene répond lui aussi aux questions des journalistes. Arrivé du Maroc il y a un an et quelque, il avait trouvé chez la famille Soufiane un point d’ancrage, des conseils, un endroit où manger du couscous avec son épouse le vendredi soir. « C’est quelqu’un qui vous reçoit comme s’il vous connaissait avant. » M. Soufiane connaissait tout le monde, alors c’était la personne à qui parler pour savoir où acheter un produit, trouver un logement, qui appeler.

Après avoir répondu à nos questions, Mme Thivierge et M. Bouimaghene se sont présentés, ont échangé des condoléances et se sont étreints. Même décédé, l’épicier continue de créer des liens entre les gens.

Pendant ce temps, chez lui, des amis de partout s’étaient rassemblés autour de son épouse. Au bout du fil, on entendait un mélange de pleurs, de musiques et de conversations. « L’appartement est plein à craquer. C’est le choc », a confié une amie de la famille.

Un prof respecté, le rêve d’une maison…

Ailleurs en ville, Selma Yahiaoui se remettait péniblement du traumatisme de la veille. Lors de l’attaque, elle était dans la mosquée. « Mon conjoint était en bas et j’étais avec les autres femmes en haut. […] J’ai entendu des coups de feu, alors je me suis dépêchée à me cacher dans une petite chambre en dessous de la table, puis j’appelais la police en même temps. J’ai demandé aux policiers de faire vite. J’avais vraiment peur. »

Quand les policiers sont arrivés et l’ont escortée vers la sortie, elle a vu la scène du crime. « Il y avait les morts, les blessés », a-t-elle raconté au Devoir avec une voix tremblante. L’une des victimes est une connaissance, Abdelkrim Hassane. « Il a une femme et trois petites filles. La dernière a 15 mois… Il travaille en informatique. » Au bout du téléphone, la jeune femme se faisait interrompre par ses larmes. « C’est quelqu’un qui aime travailler, qui aime bien s’occuper de sa famille. Son souci, c’est juste travailler, puis ses filles. »

Le tireur a aussi abattu deux hommes d’origine guinéenne, Mamadou Tanou Barry, informaticien, et son frère Ibrahim Barry. Le Devoir n’a pas été capable de joindre leurs proches lundi, mais plusieurs sites de nouvelles guinéens leur consacraient leurs manchettes. 

L’Université Laval aussi était en deuil lundi. Au deuxième étage du Département des sciences de l’agriculture et de l’alimentation, la massive porte de bois du professeur Khaled Belkacemi restait fermée. Étudiants et professeurs baissaient la tête en passant, osant un bref coup d’oeil. « Il y avait des rumeurs, ce matin, qu’il faisait partie des victimes, alors je suis venue aux nouvelles. Il y avait un petit groupe d’étudiants qui pleuraient devant sa porte, ils étaient tous consternés, raconte Isabelle Galibois, une voisine de bureau croisée dans le corridor. C’était quelqu’un de tellement gentil, très doux et très poli, on ne pouvait pas avoir un monsieur plus aimable. »

À quelques portes de là, Anne-Sophie Morissette venait d’apprendre la nouvelle. « Depuis ce matin, je me sens toute croche, mais là, de savoir qu’il y a une victime juste ici, sur l’étage, c’est encore pire. Je ne sais pas quoi dire, c’est désastreux. »

Ses collègues ont parlé d’un homme discret, mais toujours enjoué, un professeur très apprécié par ses élèves.

« J’ai vu beaucoup de gens pleurer aujourd’hui, raconte Heba, étudiante de Khaled Belkacemi en retenant elle-même ses larmes. C’était un très bon professeur. »

La direction de l’Université Laval, qui a mis plusieurs heures avant de confirmer le décès d’un de ses professeurs, parlait pour sa part d’un « professeur dévoué et aimé de ses collègues et de ses étudiants ». Le recteur, Denis Brière, s’est dit « extrêmement attristé devant cette horrible nouvelle » et a envoyé ses condoléances à sa femme, qui enseigne au même département, de même qu’à sa famille et ses proches.

« Je tiens à saluer les qualités humaines et le professionnalisme de mon collègue, a ajouté le doyen de la faculté, Jean-Claude Dufour, par voix de communiqué. Il était un homme très cultivé, passionné et engagé au sein de la Faculté. Son oeuvre remarquable survivra à son départ subit. »

Parmi les victimes de la tuerie, il y a aussi Aboubaker Thabti, un jeune père de famille d’origine tunisienne. « Son décès m’a particulièrement bouleversé parce que c’est celui avec qui j’avais parlé le plus récemment, racontait, les larmes aux yeux, le président de la mosquée Mohamed Yangui. Il me parlait du fait qu’il voulait acheter une maison. Il était vraiment très enthousiaste. Il voulait faire ceci et faire cela. Mais le destin n’a pas fait comme ça. »

2 commentaires
  • Ginette Couture - Abonnée 31 janvier 2017 07 h 56

    La terreur et la folie de l'intolérance

    Nous sommes très attristés. La belle terre du Québec, celle du refuge et de la paix, celle du courage et de l'accueil n'est plus. Cet attendat est incompréhensible dans notre société dite de tolérance et d'espoir. Nous souhaitons courage et force aux victimes encore vivantes, aux familles et aux voisins.

    Géraldt Tremblay, Saint-Léandre

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 31 janvier 2017 10 h 06

    Merci

    Je vous remercie pour ce texte touchant qui nous présente les victimes.

    C'est de cet humanisme dont le Québec a besoin maintenant.