Critiqué, le procureur en chef démissionne

L’ancien procureur en chef de la Commission sur la protection des sources journalistiques, Me Bernard Amyot
Photo: LCM Avocats L’ancien procureur en chef de la Commission sur la protection des sources journalistiques, Me Bernard Amyot

Quelques heures après avoir essuyé des critiques pour avoir tenu des propos sévères sur les médias en général et certains journalistes en particulier, le procureur en chef de la Commission sur la protection des sources journalistiques, Me Bernard Amyot, a remis sa démission lundi.

Dans une prise de position publique mise en ligne lundi, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) expliquait avoir trouvé des lettres d’opinion publiées dans les médias, dont The Métropolitain — un magazine Web bilingue — et même Le Devoir, où Me Amyot s’était « montré ouvertement méprisant à l’endroit des médias et des journalistes ».

Selon la FPJQ, l’avocat, ex-président national de l’Association du Barreau canadien, semblait « vouloir régler ses comptes avec la presse et manifest [ait] un biais à l’encontre de ceux qui ont été les victimes d’espionnage par les corps policiers ». Il est ici question du chroniqueur à La Presse Patrick Lagacé.

Plus tard dans la journée, par voie de communiqué uniquement, la Commission d’enquête sur la protection de la confidentialité des sources journalistiques annonçait que Me Amyot avait donné sa démission.

« Certains doutes ont été soulevés à mon sujet et, même si ces doutes n’ont aucun fondement juridique, je prends la décision de me retirer de mes fonctions de procureur en chef. Je souhaite, par cette décision, éviter que ma participation à la Commission puisse mettre en doute, de quelque façon que ce soit, l’intégrité de ses travaux », a déclaré Me Amyot.

Le président de la commission, le juge Jacques Chamberland, a affirmé que lui et les commissaires étaient « conscients de l’importance » de leur mandat et souhaitaient « le mener à bien avec rigueur et célérité, en toute indépendance et sérénité. »

Me Lucie Joncas, qui était jusqu’à ce jour procureure en chef adjointe, a été nommée procureure en chef. Selon la biographie fournie par la Commission d’enquête, Me Joncas est avocate depuis 24 ans et travaille principalement dans les domaines du droit criminel et du droit de la personne.

Le mandat de la commission, créée en novembre dernier, consiste entre autres à recenser les meilleures pratiques à mettre en oeuvre pour protéger la confidentialité des sources journalistiques.

Propos dénoncés

En 2008, dans The Métropolitain, Me Amyot écorchait le travail de Patrick Lagacé, qui depuis octobre dernier s’est retrouvé au coeur des débats sur la protection des sources. Dans « Le poids du mépris », il écrit : « Lagacé, qui n’est ni journaliste ni analyste, s’arroge tout de même le droit de faire la morale à tout le monde, sans toutefois qu’il daigne s’imposer à lui-même, d’une manière mesurée et rationnelle, la rigueur nécessaire au débat d’idées. Couvert de son titre de “ chroniqueur ” d’un important journal quotidien, Lagacé s’offre donc le loisir de livrer des jugements qui lui sont purement personnels. »

La FPJQ a aussi mis en lumière une lettre ouverte de Me Amyot publiée en mai 2012 dans Le Devoir, intitulée « Honte au bâtonnier ». L’avocat y affirmait que les médias avaient « pour une fois » usé de raison. Dans un article mis en ligne lundi, le journal Droit-inca aussi trouvé d’autres occurrences où Me Amyot critiquait le travail des journalistes, les accusant ici d’être des « complices complaisants d’une propagande partisane », ailleurs d’être des chantres d’un « révisionnisme historique ».

Crédibilité ébranlée

Joint après la démission de Me Amyot, le président de la FPJQ, Stéphane Giroux, ne parlait pas de victoire, mais était rassuré que la commission « remette les pendules à l’heure ».

« On ne sait pas s’ils ont fait leur devoir, ou de la recherche avant. Nous, ce qu’on a découvert dans les derniers jours, et ça n’a pas été très difficile — on a juste “ Googlé ” —, ce sont les propos assez inquiétants d’un homme qui a été nommé pour essayer de faire la lumière sur comment la police a pu espionner notre travail. »

En entrevue au Devoir, Patrick Lagacé s’est dit satisfait de la décision, « mais aussi sincèrement inquiet » des débuts de la commission. Le chroniqueur s’étonne aussi que M. Amyot ait consenti à son mandat de procureur en chef. « C’est sans doute un bon avocat, je n’ai rien à redire là-dessus, mais il savait ce qu’il avait écrit sur le journalisme, les médias et certains individus comme moi. Je trouve ça étonnant qu’il ait accepté, mais il se rachète en se récusant. »

Au dire de Stéphane Giroux, de la FPJQ, la nouvelle procureure en chef, Lucie Joncas, « n’a rien écrit qui semble mettre en doute son objectivité. C’est une avocate criminaliste, plusieurs journalistes au palais de justice l’ont côtoyée au fil des années. J’ose espérer qu’elle va être capable de faire un travail honnête, qui va respecter le rôle des médias. »

La Commission d’enquête sur la protection de la confidentialité des sources journalistiques n’a pas encore dévoilé le calendrier de ses travaux.


Réactions à l’Assemblée nationale

La démission de Bernard Amyot a été accueillie avec un sourire en coin par des élus de toutes les formations politiques à l’Assemblée nationale. Cette « décision s’imposait », a fait valoir la députée péquiste Véronique Hivon sur Twitter, estimant que les « biais » [sic] et les « apparences de biais » du fondateur de la firme LCM Avocats « ne peuvent être tolérés ».

La désignation de ce sympathisant libéral au poste de procureur en chef de la commission d’enquête sur les sources journalistiques, fin décembre, avait été accueillie par des grincements de dents dans les rangs du PQ, où l’on se rappelait ses chroniques décapantes envers le Parti québécois dans The Métropolitain.

Par ailleurs, Me Amyot, qui possède une résidence à Westmount devant laquelle flotte — du moins aux dernières nouvelles, un unifolié rouge vif —, n’a donné pas moins de 12 600 $ au Parti libéral du Québec entre 2000 et 2012. Enfin, il avait brigué l’investiture du PLC dans la circonscription de Ville-Marie en vue du scrutin fédéral de 2015. L’appui de l’ancien premier ministre Jean Chrétien n’avait pas suffi. Il avait échoué à se faire élire.
Marco Bélair-Cirino


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5 commentaires
  • Maurice Tardif - Abonné 23 janvier 2017 15 h 26

    Je pense que Me Amyot n'a pas tort au sujet de Lagacé

    Je pense que Me Amyot n'a pas tort au sujet de Patrick Lagacé: c'est vrai qu'il n’est ni journaliste ni analyste, mais seulement un chroniqueur qui exprime ses idées personnelles. C'est devenu la mode aujourd'hui: tout le monde semble avoir des idées sur tout et tient à les exprimer dans une chronique, une blogue, sur Facebook, Twitter, etc. À mon souvenir, c'est Foglia de La Presse qui a lancé cette mode au Québec...

  • Hélène Gervais - Abonnée 24 janvier 2017 06 h 59

    Alors bon débarras ....

    c'est le moins qu'on puisse dire.

    • Colette Pagé - Inscrite 24 janvier 2017 10 h 19

      Je sousris à votre opinion. Le plus surprenant c'est que ce procureur ait été nommé à cette commission.

  • Paul Toutant - Abonné 24 janvier 2017 11 h 05

    Intouchables?

    Certains donneurs d'opinion seraient donc devenus intouchables et à l'abri de toute critique? Jolie caste.

  • Christian Gagnon - Inscrit 24 janvier 2017 16 h 26

    Plus partisan que ça...

    Me Amyot avait aussi affiché une attitude très partisane lors de la crise étudiante de 2012, écrivant dans Le Devoir du 18 mai 2012 un brulôt contre le bâtonnier du Québec d'alors, Me Louis Masson. Le bâtonnier s'était dit préoccupé pour les droits fondamentaux des citoyens, enfreints selon lui par le projet de loi 78 du gouvernement Charest.

    Un mois plus tôt dans La Presse du 12 avril, Me Amyot avait souligné de façon dithyrambique les 30 ans de la Charte canadienne, prenant bien soin d'ignorer le fait que cette Charte a été adoptée sans l'accord du Québec et a diminué les pouvoirs de l'Assemblée nationale, permettant le démantèlement de larges pans de la Loi 101.

    Enfin, en 2010, Me Amyot signait la préface de l'essai de William Tetley dans lequel l'ancien ministre de Robert Bourassa justifiait tous les pires abus ayant découlé de la promulgation de la Loi sur mesures de guerre d'octobre 1970. Dans Le Devoir du 19 octobre 2010, Louis Amyot soutenait que seulement 103 des 497 personnes jetées en prison lors de la Crise d'octobre l'avaient été injustement alors que dans les faits, seules 13 de ces personnes ont été condamnées devant les tribunaux. Me Amyot soutenait aussi que la plupart des personnes innocentes avaient reçu des indemnités allant jusqu'à 30 000$ en dollars de l'époque. Or l'historienne Manon Leroux (Les silences d'Octobre, VLB, 2002) a clairement établi que l'ombundsman n'avait obtenu qu'un budget de 400$ pour chacune des 103 personnes en question. Le journalistes Louis Fournier (22 octobre 2010) et le réalisateur Vincent Audet-Nadeau (25 octobre 2010) l'avaient d'ailleurs sévèrement rappelé à l'ordre dans la pages Idées du Devoir au sujet de ses « alternative facts ».

    Alors, quand Louis Amyot prend la parole publiquement, c'est le plus souvent pour exécuter une «job de bras » du PLQ ou du PLC.