L’amiante, nouvelle pomme de discorde?

Une montagne de résidus d’amiante à Thetford Mines qui sert de matière première à des entreprises comme Alliance-Magnésium.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Une montagne de résidus d’amiante à Thetford Mines qui sert de matière première à des entreprises comme Alliance-Magnésium.

Au coeur d’une nouvelle escarmouche Québec-Ottawa, la ministre fédérale Kirsty Duncan s’est affairée mercredi à calmer les craintes de voir le gouvernement fédéral interdire à Asbestos et à Thetford Mines de tirer profit de leurs montagnes de résidus d’amiante.

La ministre des Sciences a pris soin de donner un coup de fil à la députée de Richmond, Karine Vallières, et ce, quelques heures à peine avant le dévoilement d’une « nouvelle stratégie » visant à « protéger la santé et la sécurité des Canadiens » relativement au danger de l’amiante. « Les démarches qu’on a faites dans les dernières semaines n’ont pas été vaines puisqu’elle [Mme Duncan] a dit bien entendre nos préoccupations », a indiqué Mme Vallières dans une entrevue téléphonique avec Le Devoir mercredi soir.

L’élue libérale sera tout de même sur ses gardes jeudi avant-midi lorsque Mme Duncan fera connaître un avis d’intention d’élaborer un règlement visant à interdire l’utilisation de l’amiante. « On verra comment elle saura traduire ses propos dans le point de presse. »

Mme Vallières et son confrère Laurent Lessard avaient lancé mercredi matin une frappe préventive contre le gouvernement fédéral afin de le mettre en garde contre l’inscription non seulement de l’amiante, mais également des résidus d’amiante à la liste des produits prohibés. « Si le fédéral veut aller là, ils vont nous trouver [les] deux régions [de Thetford Mines et d’Asbestos] sur leur chemin tous les jours », a averti le ministre Laurent Lessard lors d’un impromptu de presse à l’Assemblée nationale.

Le gouvernement québécois craint de voir la ministre des Sciences, Kirsty Duncan, annoncer jeudi avant-midi une interdiction tous azimuts de l’amiante. « Dans les résidus miniers qu’on a à Asbestos, il reste encore un certain pourcentage d’amiante. C’est quand même minime, mais c’est là », a fait remarquer Mme Vallières. Au moyen d’un règlement, Ottawa pourrait ainsi anéantir tout espoir de revaloriser les montagnes de résidus de minerai entourant Thetford Mines et Asbestos, notamment en y extrayant le magnésium. Il en va du « tissu social » des deux régions qui ont connu « la peine et la misère » dans la foulée de la fermeture des mines d’amiante. La dernière en date : la mine Jeffrey de Thetford Mines, qui a cessé ses activités après l’annulation d’un prêt de 58 millions de dollars par le gouvernement péquiste il y a quatre ans — en échange d’un fonds de diversification économique de 50 millions de dollars.

Revalorisation des résidus, désamiantage : des entreprises parmi lesquelles figurent Mag One et Alliance-Magnésium nourrissent aujourd’hui de grandes ambitions, a spécifié Mme Vallières. Le gouvernement Trudeau, qui a promis d’interdire l’utilisation de l’amiante, a cependant créé de l’« incertitude » chez les investisseurs. « Il y a des millions en jeu. […] Ils ont besoin de voir que le gouvernement […] fédéral est derrière eux », a-t-elle fait valoir.

« Le "mag" le plus vert »

L’entreprise Alliance-Magnésium, qui a breveté une technologie d’électrolyse pour la production de magnésium à partir de la roche serpentine présente dans les résidus de minerai, est à pied d’oeuvre pour fabriquer ses premiers lingots. Ils seront prêts « quelque part » en janvier 2017. « Ce qu’on veut faire, c’est le “mag” le plus vert sur la planète. S’il y avait une trace d’amiante qui se trouvait encore dans le minerai qui sert de base de matières premières, elle serait éliminée automatiquement par notre procédé », a expliqué le vice-président principal des affaires de la société, Pierre Saint-Aubin.

L’homme d’affaires n’ose pas croire que le gouvernement fédéral puisse décréter « un moratoire sur les résidus miniers des anciennes mines d’amiante ». « Il nous couperait ainsi de notre matière première », a-t-il dit dans un entretien téléphonique avec Le Devoir.

Alliance-Magnésium s’est installée dans l’ancienne usine de magnésium Magnola, qui était abandonnée depuis le début des années 2000. L’entreprise entend commercialiser son « mag » auprès de constructeurs automobiles et d’alumineries dès le printemps prochain. Pour y arriver, elle devra grossir considérablement ses effectifs (jusqu’à 70). « Il n’y a pas d’amiante qui se promène dans l’air », a spécifié M. Saint-Aubin.

« C’est-tu normal ? »

Laurent Lessard a reproché mercredi à l’équipe de Justin Trudeau d’avoir échafaudé un projet de règlement pour donner suite à sa promesse électorale sans avoir préalablement consulté les acteurs politiques et économiques des principales régions qui en subiraient les contrecoups. « Honnêtement, c’est la seule place au Canada où il y a des résidus de la taille [de ceux qu’on retrouve dans] nos deux régions. C’est-tu normal que tu veuilles faire une réglementation, une législation alors qu’on n’est même pas dans le coup ? » a-t-il lancé sans ambages.

Le ministre responsable des Relations canadiennes, Jean-Marc Fournier, partageait le même sentiment d’injustice. « À tout le moins, je m’attends à ce que les autorités fédérales consultent les populations qui sont concernées », a-t-il affirmé à l’entrée du Conseil des ministres. Des membres de son cabinet ont par la suite interpellé à ce sujet des membres de la garde rapprochée de Mme Duncan.

La relation Québec-Canada est construite d’« éléments qui vont bien » et d’« éléments qui vont moins bien » — provoqués par exemple par la volonté de permettre aux banques de contourner la Loi sur la protection du consommateur, ou encore la volonté de limiter les transferts en matière de santé —, a résumé M. Fournier.

Laurent Lessard a poussé l’audace mercredi. Il a tourné en ridicule tout projet de loi ou projet de règlement visant à bannir la commercialisation de produits de l’amiante. « Je me dirais que c’est la “loi des paresseux” parce que de toute façon il ne s’en produit plus, d’amiante. Bon, qu’ils veuillent envoyer un message à l’international, qu’ils le fassent, a-t-il laissé tomber devant la presse. Si le gouvernement fédéral va jusqu’au point d’éviter la transformation des résidus miniers, là, il y a un problème. »

6 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 15 décembre 2016 06 h 17

    Trudeau le brave

    Je crois bien que ce gouvernement, qui promet et annonce beaucoup, n'a de fait pris que deux décisions en environnement depuis le début: la première pour sauver des grenouilles contre un entrepreneur québécois et la deuxième serait celle-ci, encore contre une entreprise québécoise. Comme quoi il y a des choses qui ne changent pas dans ce pays: les Trudeau père et fils se faisant du capital politique en frappant sur le Québec.

    Robert Bernier
    Mirabel

  • Benoît Landry - Inscrit 15 décembre 2016 06 h 31

    Incohérence...

    Je veux bien croire que l'amiante est néfaste, la cigarette aussi et le pétrole. Pourquoi n'est-on pas aussi sévère avec la cigarette ( surtout quand on sait que de nombreux travailleurs de l'amiante ne mettaient pas leur masque-filtre afin de pouvoir fumer) et pourquoi n'est-on pas aussi sévère avec le pétrole? Les études pour démontrer la nocivité des produits pétroliers, il y en a aussi des masses ?

    Il serait donc intéressant que les ministres du Québec et d 'Ottawa fassent preuve d'un peu de cohérence.

  • Claude Létourneau - Abonné 15 décembre 2016 07 h 03

    Corriger un siècle d'erreur

    Tout comme les sables bitumineux que l'on devrait laisser sous terre, l'amiante n'aurait jamais dû être exploité. Malgré ses propriétés physico-chimique indéniables l'amiante reste un poison pernicieux dont la toxicité ne se révèle que des années après son exposition. Les montagnes de "tailing" qui défigurent le paysage de Thedford et de BlackLake contiennent jusqu'à 25% d'amiante et ce sont les fibres les moins profitables pour l'industrie, les plus petites... donc celles qui pénètrent le plus profondément dans les poumons et les alvéoles...

    Il serait inconscient de penser à manipuler de nouveau ces résidus et ainsi remettre en suspension ces centaines de millons de tonnes de poison.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 15 décembre 2016 08 h 53

    N'oublions pas la loi 106

    Sans préjudice à la technique possiblement prometteuse de recyclage des résidus miniers, il est risible et déprimant de voir aller le gouvernement du PLQ dans sa promotion de l'amiante.

    C'est comme s'il voulait se cacher derrière une chicane fédérale-provinciale sur l'amiante pour faire oublier l'odieux de sa nouvelle loi 106 sur les hydrocarbures.

    Plus ça va, plus on constate que le prochain gouvernement québécois, s'il n'est pas «libéral», va devoir faire un immense travail de refondation de l'esprit derrière la révolution tranquille. Il devient de plus en plus urgent de mettre ces gens vendus à la porte.

  • Chantale Desjardins - Abonnée 15 décembre 2016 09 h 01

    A quand un Québec souverain?

    Un Québec souverain n'aurait pas besoin des directives d'Ottawa qui se mêlent de nos affaires. On n'a pas besoin du fédéral pour s'administrer. Trudeau père et fils doivent se retirer de notre champ de compétence.