Quand l’éthique brouille le message

Le ministre des Transports, Laurent Lessard, ici aux côtés du premier ministre, Philippe Couillard, a passé la session avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre des Transports, Laurent Lessard, ici aux côtés du premier ministre, Philippe Couillard, a passé la session avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Le premier ministre Philippe Couillard avait placé la session d’automne sous le signe de la « confiance retrouvée ». Cette session devait trancher avec l’austérité et tabler sur des réinvestissements en santé et en éducation et sur les bienfaits d’une performance économique honnête. Mais des questions d’éthique sont venues plomber les visées du gouvernement libéral.

Avant même que ne débute la session parlementaire d’automne, lors du caucus de Gatineau au début de septembre, l’enjeu de l’éthique avait fait irruption. Des situations inédites, dont les libéraux semblent avoir le secret, ont surgi à l’improviste, ce genre de situations dont les éthiciens et les commissaires à la déontologie font leur pain et leur beurre.

La ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, Dominique Anglade, projetait d’embaucher un ex-recherchiste de la Coalition avenir Québec, Frédéric Schautaud, qui avait subtilisé des documents à l’employeur qu’il venait de quitter. « On n’a jamais reçu de documents de la CAQ », clamait la ministre, qui persistait, comme le premier ministre Philippe Couillard d’ailleurs, à vouloir débaucher cette perle qu’ils devaient considérer comme rare.

La situation soulevait une singulière question : peut-on embaucher un employé d’un rival s’il a volé des documents dans la mesure où il ne nous en a remis aucun ? Aux yeux de monsieur et madame Tout-le-Monde, la réponse peut apparaître simple : c’est non. Mais cela a pris des heures avant que la ministre libérale n’annonce qu’elle avait changé d’idée.

Deux semaines plus tard, un autre transfuge de la CAQ, Yan Plante, employé au cabinet du premier ministre, se retrouvait dans la même situation. Le premier réflexe de Philippe Couillard fut de défendre son conseiller. Finalement, Yan Plante a présenté sa démission.

Terrain glissant pour le ministre des Transports

Pour sa part, le ministre des Transports, Laurent Lessard, a passé la session avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Ses liens avec son ami et ex-conseiller politique Yvon Nadeau, véritable homme-orchestre quand il était employé par le ministre dans son bureau de circonscription, ont fait l’objet d’une enquête du commissaire à l’éthique et à la déontologie des membres de l’Assemblée nationale, Jacques Saint-Laurent.

Soulagé, Laurent Lessard a joyeusement fêté l’absolution que lui a finalement donnée le commissaire mercredi. Mais le cumul de fonctions qu’assumait Yvon Nadeau — à la fois conseiller politique d’un ministre, propriétaire d’une entreprise qui demandait une subvention à l’État, sorte de courtier pour la location de chalets au pied des pentes d’une station de ski subventionnée, membre du conseil d’administration d’une autre entreprise qui cherchait à s’abreuver aux mamelles de l’État — avait « des apparences qui laissent perplexe », selon Jacques Saint-Laurent, dont le langage feutré verse souvent dans l’euphémisme. Manifestement, Laurent Lessard n’a jamais reproché à son ami son opportunisme qui l’amenait à avoir plusieurs fers au feu et à mélanger allègrement intérêt personnel et service public.

Le scandale de la SIQ

Révélé par l’émission Enquête d’ICI Radio-Canada au début de novembre, le scandale de la Société immobilière du Québec (SIQ) a fait mal aux libéraux durant les élections partielles, reconnaît-on dans leurs rangs. Adieu veau, vache, cochon, couvée : leurs ambitions de remporter la victoire dans Arthabaska se sont évanouies. Le porte-à-porte libéral dans Verdun a confirmé la réprobation qui animait les électeurs francophones.

Dans ce reportage, le public apprenait avec quelle désinvolture méprisante Monique Jérôme-Forget considérait la SIQ dont elle était responsable, alors que c’est elle qui a ordonné la vente des immeubles grâce à laquelle les présumés fraudeurs se sont enrichis. Il a surtout appris par quels stratagèmes des libéraux notoires, forts de leurs relations, ont pu détourner des fonds publics, soit William Bartlett, l’organisateur de la campagne électorale dans Jean-Talon de Philippe Couillard en 2007, le p.-d.g. de la SIQ, Marc-André Fortier, et deux éminents collecteurs de fonds libéraux, Franco Fava et Charles Rondeau. De William Bartlett, Philippe Couillard dira qu’il le connaissait à peine et qu’il n’était qu’un bénévole. À la commission Bastarache, Franco Fava et Charles Rondeau se sont aussi présentés comme de simples bénévoles. On comprend aujourd’hui que certains bénévoles peuvent finir par coûter cher.

Et puis, de souligner le premier ministre à l’Assemblée nationale, il ne s’agit pas de son gouvernement mais bien du gouvernement libéral précédent. On a cru voir, à ses côtés, des ministres et des députés de l’ère Charest grimacer.

« On a sauvé le Québec », a lancé Philippe Couillard dans une mêlée de presse. La déclaration fera sans doute époque. Le problème, c’est que, si le Québec est sauvé, c’est d’un héritage de presque 15 ans d’un régime libéral, fait-on observer dans l’entourage de François Legault. Quand Philippe Couillard martèle que la corruption est chose du passé, c’est qu’elle était présente sous le gouvernement Charest dont il a fait partie.

L’espoir de Legault

Au terme de la session, François Legault a dit croire en ses chances de ravir le pouvoir aux prochaines élections. Il faut dire que 2015 avait été une mauvaise année pour le chef caquiste, qui avait été éclipsé par un certain Pierre Karl Péladeau.

De son côté, le nouveau chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, n’a pas connu de lune de miel. Voilà une chose qui ne pourra pas lui monter à la tête. Après un début ordinaire à l’Assemblée nationale, Jean-François Lisée est devenu plus précis, plus efficace dans ses questions, concède-t-on chez ses adversaires.

En conférence de presse vendredi, le chef péquiste a soutenu qu’il avait refait l’unité de son caucus. Il s’est aussi félicité de la nouvelle position identitaire à laquelle ses députés se sont ralliés. Il faut dire que la bonne performance du PQ dans les élections partielles facilite grandement cette adhésion spontanée.

Remaniement, discours d’ouverture, budget généreux — surtout si Ottawa consent à hausser les transferts en santé —, le gouvernement Couillard ne ménagera pas ses efforts au début de 2017 pour passer son message : l’assainissement des finances publiques n’est pas une abstraction : la population pourra en profiter concrètement. Un message, espère-t-on chez les libéraux, que les relents de corruption ne viendront pas encore une fois brouiller.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.