«L’élite» à l’écoute du peuple

Faut qu’on se parle a clôturé à Montréal, jeudi soir, sa tournée, en présence de Maïtée Labrecque-Saganash (premier plan), de Gabriel Nadeau-Dubois et de Jean-Martin Aussant.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Faut qu’on se parle a clôturé à Montréal, jeudi soir, sa tournée, en présence de Maïtée Labrecque-Saganash (premier plan), de Gabriel Nadeau-Dubois et de Jean-Martin Aussant.

Partout dans le monde, des électeurs désenchantés appuient des candidats populistes, qui promettent de combattre les « élites ». Le collectif Faut qu’on se parle, de Gabriel Nadeau-Dubois, est allé à la rencontre des Québécois au cours de l’automne. Le Parti québécois et Québec solidaire lancent aussi des tournées de consultation. Zoom sur un effort des partis pour se rapprocher des citoyens.

Il est arrivé avec ses bottes de chantier, sa chemise à carreaux et son collier où pend une dent acérée. « On est étouffés, va falloir qu’on se réveille », a-t-il lancé.

Bernard « Rambo » Gauthier se décrit comme un futur politicien pas comme les autres. Le bonhomme, en tout cas, sait comment attirer l’attention. Le syndicaliste controversé, qui a déjà été reconnu coupable d’intimidation sur un chantier de construction (il a obtenu par la suite une absolution conditionnelle), a livré une des conférences de presse les plus suivies de la semaine.

Rambo se lance en politique. Il compte se présenter dans la circonscription de Duplessis, sur la Côte-Nord, représentée depuis 40 ans par le Parti québécois. Attendez un peu avant de vous moquer, parce que Bernard Gauthier a peut-être touché une corde sensible. Il dit parler au nom des sans-voix, du « monde ordinaire », surtout en région, qui en ont ras le bol des « élites ».

Une grande gueule issue du « peuple » qui promet d’ébranler les colonnes du temple. Ça vous dit quelque chose ? Donald Trump était considéré comme un clown pathétique avant de devenir président désigné des États-Unis, contre vents et marées.

Personne n’avait vu venir ce séisme électoral. Personne n’avait prédit non plus le Brexit, la percée du phénomène Rodrigo Duterte aux Philippines ou la force de l’extrême droite en Autriche. « On vit dans une époque postmoderne où les gens ont envie de dire non aux politiciens en place. C’est vrai ailleurs dans le monde. On peut penser que c’est vrai aussi au Québec », dit Jean-Herman Guay, politologue à l’Université de Sherbrooke.

À l’écoute du « peuple »

Comme par hasard, les « élites » — ou les gens qui sont perçus comme les élites — ont une soudaine envie d’aller rencontrer le « peuple » par les temps qui courent. Et le peuple en redemande : la tournée Faut qu’on se parle, lancée par Gabriel Nadeau-Dubois, Jean-Martin Aussant et d’autres étoiles montantes de la gauche, a tenu au cours de l’automne pas moins de 174 assemblées de cuisine et 10 grands rassemblements dans toutes les régions du Québec.

Le succès de Faut qu’on se parle donne des idées aux autres représentants de « l’élite » politique. Le Parti québécois a lancé lui aussi une tournée — « Osez repenser le PQ » — qui part écouter les électeurs. Québec solidaire, le parti de Françoise David, prépare une tournée semblable pour le début de l’année 2017.

Les libéraux de Philippe Couillard ont aussi envie « d’écouter » les gens après l’avertissement reçu dans les quatre élections partielles, cette semaine : le vote libéral a baissé partout, signe de l’insatisfaction de la population envers le gouvernement.

François Legault, chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), est allé plus loin en affirmant que la victoire de Donald Trump devrait interpeller les élus québécois. « M. Trump s’est préoccupé de ce que souhaitent les citoyens, a-t-il déclaré. Les gens ne sont pas satisfaits du gouvernement, trouvent que leur gouvernement est loin du peuple. Moi, je pense que je suis quelqu’un qui est proche du peuple. »

174
Nombre d’assemblées de cuisine tenues par le collectif Faut qu’on se parle au cours de l’automne

Du concret, SVP

C’est beau, écouter le peuple. C’est noble. Là où ça se complique, c’est quand vient le temps de proposer des remèdes aux maux relevés par les électeurs. Gabriel Nadeau-Dubois avoue que sa tournée du Québec lui a permis de se brancher sur les vraies préoccupations des citoyens. L’ancien leader étudiant a participé à pas moins de 50 assemblées partout au Québec, des îles de la Madeleine à Kuujjuaq, en passant par la Gaspésie.

« Les gens cherchent des réponses à des problèmes très concrets », dit Gabriel Nadeau-Dubois. Le groupe Faut qu’on se parle compte publier un rapport ambitieux au cours du printemps. Les neuf membres du collectif souhaitent accoucher de propositions originales liées aux dix thèmes qu’ils ont ciblés, dont l’éducation, la démocratie et l’indépendance du Québec.

« On souhaite que nos propositions circulent le plus largement possible dans la société civile, dans les mouvements sociaux et communautaires et dans les partis politiques », dit-il.

Chez Québec solidaire, on suit de près l’évolution de Faut qu’on se parle. Gabriel Nadeau-Dubois, ses amis et leurs idées seraient accueillis à bras ouverts dans le parti, qui peine à s’imposer après dix années de militantisme. En privé, sans le crier sur tous les toits, des militants du parti redoutent le départ de Françoise David — qui soufflera 69 bougies le mois prochain — et d’Amir Khadir.

Au-delà de la relève, QS voit dans Faut qu’on se parle une source d’inspiration. « Nous entendons comme eux la clameur populaire en faveur du changement. Il faut faire quelque chose pour libérer le Québec des libéraux », dit Andrés Fontecilla, président du parti.

« C’est sûr que nous irons voir Faut qu’on se parle en temps et lieu, plus tôt que tard. Nous leur avons écrit formellement que nous trouvons leur initiative très intéressante », dit-il. QS compte lancer le mois prochain sa propre consultation de la société civile dans l’espoir d’élargir sa base militante dans les groupes syndicaux, communautaires, écologistes et féministes, notamment.

La tentation du doigt d’honneur

Le Parti québécois a aussi lancé une tournée qui vise à rencontrer les gens d’affaires et entrepreneurs, les jeunes et les communautés culturelles. « Je suis là pour écouter. Je ne parle pas beaucoup. La majorité des gens que je rencontre ne sont pas membres du Parti québécois et ont des réticences envers le parti », explique Paul Saint-Pierre Plamondon, ex-candidat à la chefferie et responsable de la tournée « Osez repenser le PQ ».

Il compte produire deux rapports, en février et en avril, pour que les solutions proposées par les citoyens fassent leur chemin vers le programme du parti, au congrès prévu à l’automne 2017. « Je veux produire des propositions concrètes dans le but de battre le gouvernement Couillard aux élections de 2018. »

Le politologue Jean-Herman Guay salue les efforts des partis politiques pour proposer des idées emballantes aux électeurs. Le problème, c’est qu’une frange importante de l’électorat rejette systématiquement tout ce qui vient des politiciens traditionnels. Ils préfèrent l’immense doigt d’honneur au système proposé par les Trump et les Rambo de ce monde.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

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3 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 10 décembre 2016 10 h 06

    La politique...

    La vie en société connaît son lot de problèmes et de frustations. Personne n'y échappe. La politique, du moins dans les pays démocratiques, essaye d'améliorer les conditions de vie des membres de cette société. Avec un succès toujours relatif, la politique ne relevant pas du domaine de l'absolu ou de la perfection. Donc c'est toujours à recommencer.
    Mais il est bien facile pour un démagogue d'exploiter ce relativisme, cette ''imperfection'' inhérente du fait politique. L'Histoire mous montre que cela arrive régulièrement. Et le Québec ne semble pas vouloir y échapper. Mais le choix du populisme et de la démagogie est toujours une erreur aux conséquences néfastes. Ses lendemains sont toujours bien pénibles.


    Michel Lebel

  • Patrick Daganaud - Abonné 10 décembre 2016 11 h 33

    Du pain, des tournées et des jeux

    Je salue l'initiative du collectif Faut qu’on se parle.

    L'idée de se parler n'est pas méchante.

    Par contre, pour y avoir participé à Sherbrooke, les idées présentées sont éparses et en silos : elles n'offrent pas de perspective systémique et n'appréhendent pas la complexité.

    De plus, elles courent le risque de demeurer des paroles « en l'air », parce que rien à ce stade ne prévoit leur concrétisation et qu'elles sont de ce fait susceptibles d'être récupérées par tous les parties sans excepton.

    Enfin, elles sont au registre du dire et non du faire et, à ce titre, n'ajoutent que « le spectacle des tournées » aux autres jeux et au pain qui contentent le peuple.

    • Patrick Daganaud - Abonné 12 décembre 2016 11 h 44

      « par tous les partis »...Patrick!