Femmes autochtones: cohabitation dans l’incompréhension

Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec, console une autre femme.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec, console une autre femme.

Le choc a frappé Val-d’Or quand le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a annoncé, vendredi, n’avoir retenu aucune accusation contre les policiers mis en cause par des femmes autochtones de la région. Depuis, les représentants élus de divers groupes et communautés autochtones exigent une enquête indépendante sur les relations entre autochtones et policiers. Mais entre-temps, sur le terrain, comment s’occuper des femmes qui ont brisé le silence ?

Pour divers intervenants auprès des autochtones, la réponse se trouve dans la mise sur pied de solutions adaptées aux réalités des Premiers peuples.

« La question de fond qui subsiste, c’est que des autochtones ne comprennent pas le système de justice, qui est contradictoire », observe Mylène Jaccoud, professeure titulaire à l’École de criminologie de l’Université de Montréal. « Traditionnellement, ils privilégient des modes de résolution fondés sur de la justice plus participative, sur des prises de décision par consensus. À l’inverse, le système judiciaire continue de fonctionner avec le prisme où on a un coupable et une victime. »

Dans les locaux d’Assaut sexuel secours de Val-d’Or, comme dans les communautés autochtones avoisinantes qu’elle visite régulièrement, l’intervenante Sonya Grenier le constate : on lui parle souvent du pouvoir des cercles de guérison, ou encore de l’importance de permettre aux femmes autochtones d’être accompagnées par des intervenantes qui sont aussi membres des Premières Nations. Au centre d’aide où elle travaille, environ la moitié de la clientèle est autochtone. Un ratio énorme, souligne Mme Grenier, en rappelant que les autochtones sont loin de former la moitié de la population valdorienne.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Sonya Grenier

 

Selon elle, on aboutira à un important constat d’échec si « rien n’est fait » pour aider les femmes qui ont dénoncé leurs agresseurs présumés. « Si les gens n’écoutent pas ce que les femmes ont à dire, ce que les communautés ont à dire, je pense que c’est là que sera l’échec, dit-elle. Les communautés autochtones essaient de faire passer des messages, de dire comment elles aimeraient que le système de justice soit adapté à leurs cultures, à leurs besoins, et on ne les entend pas nécessairement », se désole-t-elle.

Contrôle social externe

Le juge à la retraite Jean-Charles Coutu, premier juge d’une cour itinérante au Québec, explique ce décalage par l’imposition d’un « contrôle social » externe. « Il y a une méfiance marquée [des autochtones envers les allochtones], et ça se comprend, parce que ce sont des mentalités complètement différentes », a-t-il résumé dans un court entretien avec Le Devoir, la semaine dernière. « Par exemple, si on avait un groupe de Chinois ou de Japonais qui débarquaient à Val-d’Or, qui [ouvraient un tribunal] et qui repartaient avec des prisonniers, on serait mal à l’aise », a-t-il expliqué, en insistant cependant sur les différences entre les réalités autochtones du nord et du sud du Québec.

Alors, comment rendre le système de justice « sensible » aux réalités autochtones ? En permettant aux femmes qui dénoncent leurs agresseurs d’être sécurisées et protégées par le système judiciaire, répond la présidente de Femmes autochtones du Québec (FAQ), Viviane Michel. « Depuis 1983, je parle de faire participer les autochtones à l’administration de la justice afin que ça devienne dans leur être à eux », a aussi souligné Jean-Charles Coutu.

Pour FAQ comme pour d’autres groupes autochtones, la solution passe aussi par la mise sur pied une enquête indépendante sur les relations entre les policiers et les autochtones. « Ce qui arrive, et ce qui continuera d’arriver à ces femmes, ne se limite pas à Val-d’Or. C’est une crise à l’échelle de la province », estime le grand chef du gouvernement de la nation crie, Matthew Coon Come. « Une fois qu’un policier est accusé, ou pas, la vie continue. Mais la vie ne continue pas pour les femmes qui ont peur des policiers. »

Mylène Jaccoud, qui a travaillé au développement d’un modèle de justice attikamek, note aussi l’importance des solutions extrajudiciaires dans la résolution des « problèmes sociaux gigantesques » vécus dans certaines communautés. « Le policier n’a pas de prise sur les phénomènes plus macro. Ça, je comprends. Mais tant qu’on va apporter des réponses strictement au niveau du système de justice, sans intégrer des réponses et des solutions qui sont plus macro, on ne changera pas grand-chose », soutient-elle.

Perte de confiance

De passage à Montréal lundi, la chef de Lac-Simon, Adrienne Jérôme, s’est inquiétée de voir des policiers de la Sûreté du Québec (SQ) qui patrouillent dans les rues de sa communauté — lorsqu’ils relèvent la police locale la nuit — porter des bracelets rouges en solidarité avec les huit policiers suspendus à Val-d’Or pendant l’enquête sur de présumés abus policiers. « La confiance n’est plus là », a-t-elle déclaré.

Sa collègue et chef de Kitcisakik, Adrienne Anichinapéo, a pris le relais en déclarant que la collaboration des policiers, qui « ne sont pas tous méchants », est nécessaire à l’installation d’un climat de respect. « On a des rencontres régulières avec eux », a-t-elle souligné.

Le refuge La Piaule, situé à Val-d’Or, a aussi formulé le souhait de collaborer avec « les différentes ressources du milieu ». « L’heure de la réconciliation et d’une nouvelle collaboration est venue, et nous tendons la main à tous ceux et celles qui veulent construire un avenir plus solidaire, sécuritaire et où la voix de chacun importe », a écrit la maison d’hébergement dans un communiqué.

Le syndicat des policiers de la SQ n’était pas en mesure de répondre aux questions du Devoir, lundi. Ses agents visés par des plaintes doivent par ailleurs prendre la parole dans un reportage qui sera diffusé ce mardi, à TVA.

2 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 22 novembre 2016 09 h 37

    Comment ça sa fait que les "indiens" soient devenus de vrais étrangers, alors que quand nous étions une colonie, de la France, les amérindiens étaient des voisins estimés.

    Rappelez-vous cette phrase de Champlain disant "nos fils marierons vos filles et nous formeront un seul peuple"...

    Je ne comprends toujours pas ce manque de sensibilité, ce manque de compassion envers les amérindiens.

    Je ne comprends pas Couillard et son ministre obtu, Kelly, qui ne veulent absolument pas entendre parler de répondre positivement à la demande pourtant raisonnable de la communauté, en organisant une enquête proprement Québécoise...

    Pourquoi faut-il s'en remettre absolument au fédéral...? Qu'est-ce que le fédéral a à voir avec le drame social qui s'est développé a Val d'Or.

    Ils se sont bien occupé des amérindiens hein? Ils ont tout fait pour les assimiler. Ils ont voté la loi sur les indiens, qui leur nie toute autonomie. Ils ont instauré les réserves pour les contenir.

    Ils les ont presque tués et aujourd'hui ils seraient la solution... Voyons donc!

    Le ministre Kelly est un sinistre personnage, à l'image de son chef Couillard.

  • Clifford Blais - Inscrit 22 novembre 2016 12 h 08

    Le DPCP a empêché un jury de se prononcer en toute justice.


    Selon le Code Criminel du Canada:

    Personne agissant sous la direction d’un fonctionnaire public

    (10) Une personne est justifiée de commettre un acte ou une omission qui constituerait par ailleurs une infraction si, à la fois :

    a) un fonctionnaire public dont elle croit, pour des motifs raisonnables, qu’il y était autorisé, lui en a ordonné la commission;


    b) elle croit, pour des motifs raisonnables, l’aider ainsi à s’acquitter de ses fonctions de contrôle d’application de la loi.


    Note marginale :Réserve

    (11) Le présent article n’a pas pour effet de justifier une personne :

    a) de causer, volontairement ou par négligence criminelle, des lésions corporelles à une autre personne ou la mort de celle-ci;


    b) de tenter volontairement de quelque manière d’entraver, de détourner ou de contrecarrer le cours de la justice;


    c) de commettre un acte qui porte atteinte à l’intégrité sexuelle d’une personne.


    En empêchant d'émettre des accusations contre des policiers de Val d'Or, le DPCP s'est mis en position de conflit d'intérêt en étant juge et parti pour des crimes commis par les représentants le la LOI qui devaient être jugé par un jury impartiale.