Entrevue avec Lucien Bouchard : le temps gris de la politique

Lucien Bouchard participait lundi au lancement du livre «Bâtisseurs d’Amérique» (Les éditions La Presse).
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lucien Bouchard participait lundi au lancement du livre «Bâtisseurs d’Amérique» (Les éditions La Presse).

La politique comme elle se pratique aujourd’hui ? Des enjeux « gris » et un profond manque de substance, se désole Lucien Bouchard. L’ancien premier ministre estime que l’ère des clips de dix secondes a imposé des « discours très superficiels » qui, au bout du compte, servent bien mal le débat public.

Déprimé, Lucien Bouchard ? Un peu, quand il regarde les sondages qui disent à quel point la population se méfie des politiciens. Lien de confiance brisé et scepticisme généralisé : en mars dernier, 79 % des répondants à un sondage Léger-Le Devoir-Le Journal de Montréal disaient avoir « peu ou pas confiance du tout » envers les « politiciens en général ». Un constat « déprimant et profondément injuste », dit M. Bouchard.

Selon lui, les racines de cette désaffection sont notamment nourries par la manière contemporaine de faire de la politique. « Il y a très peu de contenu, très peu de substance », remarque-t-il. Et rien n’encourage à ce qu’il y en ait. « Le format des médias permet peu d’aborder des questions de substance. On a pu le faire quand RDI a commencé — ils passaient nos discours au complet. Mais aujourd’hui, non. Moi, je regrette cela et je pense qu’il faut trouver un moyen de permettre aux dirigeants politiques d’exprimer des questions de fond avec des nuances pour faire réfléchir. »

Lucien Bouchard participait lundi au lancement du livre Bâtisseurs d’Amérique (Les éditions La Presse), dans lequel différentes personnalités ont brossé le portrait de treize « Canadiens français qui ont fait l’histoire ». M. Bouchard s’est ainsi frotté à un personnage dont le parcours politique, les talents et certaines convictions ne manquent pas de similitudes avec sa propre trajectoire : Henri Bourassa.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir André Pratte et Lucien Bouchard au lancement de «Bâtisseurs d’Amérique»

D’Ottawa à Québec, le parcours du fondateur du Devoir est celui « d’un nationaliste qui a livré des combats pour la langue française et pour l’indépendance — mais du Canada, car il parlait de rompre le lien impérial avec Londres, remarque M. Bouchard. C’était quelqu’un qui prisait beaucoup l’art oratoire, qui se préparait [pour ses discours], qui a écrit… ».

Un rhume

Son travail de recherche et d’écriture sur Bourassa lui a fait réaliser à quel point la politique est mal en point. « Ils n’arrivent plus aujourd’hui à faire des assemblées politiques avec du monde. Nous, on faisait 1000-1500 personnes, on bourrait les salles et il n’y avait plus de place pour entrer… Peut-être parce qu’il y avait des enjeux ? Aujourd’hui, les enjeux sont gris. » Et donc : « la politique en prend pour son rhume », dit-il.

À l’heure où le mouvement « Faut qu’on se parle » multiplie les assemblées de cuisine — le Parti québécois fera de même —, Lucien Bouchard plaide pour le contact direct avec la population. « Les capsules sur Internet [où les politiciens s’adressent au public sans le filtre des médias], c’est un peu comme une bouteille à la mer. Ça n’établit pas un lien très étroit. Ces gens-là — Henri Bourassa, Wilfrid Laurier — avaient un contact personnel, leur personnalité passait, leur passion passait… Il y avait une interaction. C’est fini aujourd’hui. »

La mémoire

Dans son texte sur Bourassa, Lucien Bouchard s’étonne plus largement qu’il reste si peu d’Henri Bourassa dans la mémoire du grand public québécois. « Quelques noms de rues, une station de métro et le rappel que la direction du Devoir inscrit chaque jour dans sa page éditoriale en hommage à son fondateur », voilà les signes visibles de l’oeuvre de Bourassa.

Mais en sous-couche, il y a plus, écrit M. Bouchard. « Bien que discrète et sans visibilité, son influence se fait sentir dans la politique d’aujourd’hui. […] Il a contribué à fixer les paramètres de la pensée et de l’action des acteurs politiques contemporains. »

Personne n’a analysé plus profondément que lui la notion de nationalisme, fait valoir l’ancien premier ministre. « La motivation et les arguments des fédéralistes d’aujourd’hui, lorsqu’ils affrontent les souverainistes, viennent en droite ligne de sa pensée. » Et « c’est beaucoup grâce à lui si la promotion et la défense de la langue française font encore partie du quotidien des francophones, surtout au Québec », ajoute M. Bouchard.

Bien sûr que certaines positions d’Henri Bourassa — sur l’Église, les femmes, son opposition à l’urbanisation ou son admiration du maréchal Pétain — n’ont pas réussi le test du temps, relève Lucien Bouchard. Mais il juge que « les jeunes à la recherche d’un mentor » trouveraient dans la vie de Bourassa les « sources de notre histoire et un modèle de rigueur, d’intégrité et d’engagement désintéressé ».

Qui plus est, un orateur unique. « Mais je ne sais pas s’il aurait été bon à la télévision  », lance M. Bouchard…

Des pionniers

Codirigé par le sénateur André Pratte, Bâtisseurs d’Amérique raconte le parcours de gens parfois connus (Jacques Plante, Gabrielle Roy, Jehane Benoit, Georges-Étienne Cartier…) ou parfois moins (Prudent Beaudry, Albert Lacombe, Thomas-Louis Tremblay…) qui ont marqué l’histoire du Canada, mais aussi de l’Amérique du Nord dans certains cas. Pour André Pratte, l’exercice est une manière d’éclairer l’histoire pour combattre « cette idée que les francophones, avant la Révolution tranquille, étaient le petit peuple, peu instruit, avec tout le monde dans des régions agricoles. On réalise [en découvrant le parcours des 13 personnes choisies] que ce n’était pas juste ça, le Canada français. »

 
12 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 15 novembre 2016 05 h 54

    La mémoire...

    À part d'un nom donné à une station de métro de Montréal, je crois bien que la plupart des Montréalais ignorent qui est Henri Bourassa. Et Jean lesage et Félix Leclerc seraient des autoroutes! Et qui a dit qu'un peuple sans mémoire n'a pas d'avenir...

    M.L.

    • François Dugal - Inscrit 15 novembre 2016 10 h 47

      L'histoire, monsieur Lebel, est une suite sans fin de chicanes interminables; ne trouvez-vous pas que cela fait "ringard et passéiste"?
      Qui veut apprendre tous ces mauvais souvenirs dans notre monde post-moderne de bonheur multi-culturel nous propulsant vers l'avenir radieux des "matins qui chantent"?

  • François Dugal - Inscrit 15 novembre 2016 07 h 31

    Proverbe chinois

    "Quand la politique est un cirque, le dirigeant est un clown."
    - Loa-Taeu

    • François Dugal - Inscrit 15 novembre 2016 10 h 42

      Correction,
      Il s'agissait de Lao-Tseu, évidemment.
      Mes excuses.
      F.D.

  • Jean Lapointe - Abonné 15 novembre 2016 08 h 19

    Quand on frappe un mur on finit par s'écoeurer.

    «Selon lui, les racines de cette désaffection sont notamment nourries par la manière contemporaine de faire de la politique..» (Lucien Bouchard)

    Mon explication à moi c'est que ce que les gens ont voulu a été bloqué par une clique qui détient le pouvoir économique. Et je trouve que Lucien Bouchard en est en partie aussi responsable de ce blocage ici au Québec à cause de son désengagement.

    Au lieu de continuer à se battre il a rejoint le parti des puissants.

    Quand on frappe un mur on finit par s'écoeurer.

    Ce n'est pas ce qu'il faut faire évidemment mais il n'est pas toujours facile d'être à la hauteur.

    Mais heureusement il y a des hommes et des femmes qui n'ont pas démissionné. Ils continuent à se battre.

    Mais la partie n'est pas gagnée.

    • Colette Pagé - Inscrite 15 novembre 2016 10 h 52

      Il ne faudrait pas reprocher à Lucien Bouchard d'avoir quitté la politique pour des raisons familiales et financières.

      Car, si chaque Québécois de talents acceptait à l'instar de Lucien Bouchard de consacrer autant d'années à la vie politique la démocratie s'en porterait mieux.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 15 novembre 2016 08 h 40

    Lucien Bouchard dit :

    « Les capsules sur Internet, c’est un peu comme une bouteille à la mer. Ça n’établit pas un lien très étroit. Ces gens-là — Henri Bourassa, Wilfrid Laurier — avaient un contact personnel, leur personnalité passait, leur passion passait… Il y avait une interaction. C’est fini aujourd’hui. »

    C'est fini justement depuis que Lucien Bouchard a quitté la politique. Les militants du PQ le harcelaient tellement avec la question du référendum qu'il s'est tanné. Où en serait ce parti aujourd'hui si Bouchard avait continué ?

  • Raynald Rouette - Abonné 15 novembre 2016 11 h 02

    Un Québec «folklorique» en vue!


    En visite officielle en France «1977», dans son discours René lévesque disait craindre que le Québec devienne comme nos amis les Acadiens, quelque chose de folklorique dans le paysage Canadien.

    Sa vision des choses serait-elle en train de lui donner raison?

    En ce 15 novembre commémoratif, il ne pourrait dire comme en 1976: être aussi fier de son peuple...

    Qui a joué le plus le rôle d'éteignoir dans le désengagement de son peuple en route vers la liberté que ses élites politiques et économiques depuis 1995!