Culture du viol: la loi du silence

Plusieurs femmes ont affrimé que Gerry Sklavounos a eu des comportements déplacés.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Plusieurs femmes ont affrimé que Gerry Sklavounos a eu des comportements déplacés.

Le gouvernement libéral se terre dans le mutisme quant à une plainte visant Gerry Sklavounos déposée il y a déjà trois ans au cabinet du whip libéral, alors que de nouveaux témoignages troublants émergent.

D’ex-pages, une ancienne boursière stagiaire de la Fondation Jean-Charles-Bonenfant et d'ex-membres du personnel politique et administratif de l’Assemblée nationale ont confié jeudi et vendredi, dans des entretiens avec Le Devoir, avoir été l’objet de paroles ou de gestes inconvenants sur leur tenue vestimentaire ou leur apparence physique de la part de M. Sklavounos.

Parmi elles, une professionnelle du droit a relaté sous le couvert de l’anonymat avoir été « accostée plusieurs fois dans les couloirs » de l’hôtel du Parlement par le député de Laurier-Dorion lors d’un stage à l’Assemblée nationale il y a quelques années. Elle était âgée de 19 ans. Elle était étudiante à l’université. Il se décrivait comme un « proche » du premier ministre Jean Charest. « Je me disais : “Je ne suis rien. Il est député” », dit-elle dans une longue entrevue avec Le Devoir. M. Sklavounos, qu’elle décrit comme un « séducteur insistant », est parvenu à mettre la main sur son numéro de téléphone portable, puis, à coups de « messages textes », à la convaincre de prendre un verre au restaurant Le Louis-Hébert, où il avait établi ses quartiers à Québec, poursuit-elle. « J’ai trop bu. Quand je suis revenue chez moi, je me suis demandé qu’est-ce que j’ai fait ? »

La femme, une source sûre du Devoir, est catégorique : elle n’aurait pas suivi M. Sklavounos dans sa chambre d’hôtel si elle avait été sobre.

La femme menant aujourd’hui une brillante carrière s’est affairée au fil des dernières années à « mettre [cet épisode douloureux] de côté dans sa tête ». « J’ai honte. Je ne le dirais jamais à personne », répète-t-elle à l’autre bout du fil. Les révélations d’ex-jeunes femmes employées et stagiaires du Parlement l’ont toutefois incitée à briser le silence.

La porte-parole de l’Assemblée nationale, Noémie Cimon-Mattar, était incapable de confirmer ou d’infirmer vendredi si M. Sklavounos avait fait l’objet de plaintes depuis sa première élection, en 2007. « Tout ce qui entoure les plaintes, c’est de l’information strictement confidentielle », a-t-elle indiqué.

Mme Cimon-Mattar a cependant expliqué que des « mesures appropriées ont été prises » à la suite de la mise au jour, dans l’édition de vendredi du Devoir, de gestes et de propos inappropriés posés par l’élu à l’égard de jeunes femmes sur la colline parlementaire. Selon nos informations, les pages ont été convoqués vendredi à une réunion extraordinaire, durant laquelle ils ont été « encouragés » à signaler tout acte inconvenant à leurs supérieurs.

Philippe Couillard ignorait tout

D’autre part, le premier ministre Philippe Couillard a soutenu vendredi n’avoir jamais eu vent d’une plainte visant M. Sklavounos qui a été déposée il y a trois ans au cabinet du whip en chef de l’opposition officielle, Laurent Lessard. « Je n’étais pas au courant. La première fois que j’ai entendu parler de M. Sklavounos et des événements […], c’est mercredi soir, lorsqu’on parlait “d’un membre de l’Assemblée nationale”, et le lendemain, “d’un membre du Parti libéral du Québec », a-t-il déclaré à l’issue de la rencontre des conseils des ministres du Québec et de l’Ontario. « On a rapidement agi de façon très décisive. Tout le monde l’a constaté », a-t-il ajouté moins de 24 heures après l’exclusion de M. Sklavounos du caucus libéral.

En 2013, le directeur de cabinet du whip péquiste, Harold Lebel, avait alerté son homologue libéral, Frédéric Lagacé, de « commentaires déplacés » faits avec « beaucoup d’insistance » par M. Sklavounos envers une attachée de presse du gouvernement Marois. Ceux-ci n’étaient « d’aucune [commune] mesure » avec les allégations d’agression sexuelle faites cette semaine par la jeune Alice Paquet, a précisé l’attachée de presse de l’aile parlementaire péquiste, Valérie Chamula Pellerin.

L’affaire a-t-elle été réglée avec ou sans l’intervention du ministre Laurent Lessard, qui était whip du PLQ de septembre 2012 à décembre 2013 ?

Le cabinet du whip en chef du gouvernement, Stéphane Billette, s’est abstenu de tout commentaire à ce sujet vendredi. « Toutes les interventions, toutes les discussions que les whips ont avec des députés, c’est confidentiel, privé. Ces informations-là restent à l’intérieur du cabinet du whip », a affirmé l’attachée de presse Marie-Catherine Leduc.

Frédéric Lagacé, qui est aujourd’hui employé par l’Administration portuaire de Québec (APQ), a aussi refusé de dire s’il avait attiré l’attention de son ex-patron Laurent Lessard sur l’inconduite de M. Sklavounos.

Les whips des partis politiques jouent un rôle de premier plan dans la résolution de problèmes dus à des écarts de conduite des élus. « En tant que responsable de la cohésion au sein de son groupe parlementaire, il doit soutenir une culture de prévention et de civilité au sein de ce dernier, notamment en prêchant par l’exemple et en demeurant sensible aux situations inappropriées que pourraient vivre ses collègues », peut-on d’ailleurs lire dans la Politique relative à la prévention et à la gestion des situations de harcèlement au travail, adoptée un an et demi après la plainte visant M. Sklavounos (juin 2015).

Alice Paquet a dit vendredi « trouve[r] aberrant qu’un homme, qui a déjà reçu des avertissements, […] reste » accroché à son poste de député de l’Assemblée nationale. « Je ne comprends pas. »

La porte-parole de Québec solidaire, Françoise David, a appelé une nouvelle fois M. Sklavounos à démissionner de son poste de député de l’Assemblée nationale vendredi. Le Parti québécois et la Coalition avenir Québec se refusent à l’heure actuelle de l’imiter.

De son côté, le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) poursuit son enquête sur les allégations d’agression sexuelle faites par Alice Paquet plus tôt cette semaine. « Le service de police a tenté maintes et maintes fois de communiquer avec la dame, c’était compliqué, semble-t-il », a fait remarquer le maire de Québec, Régis Labeaume, vendredi. M. Sklavounos, qui clame son innocence dans cette affaire, bénéficie de la présomption d’innocence.

Avec Marie-Michèle Sioui

Le Louis-Hébert condamne la violence sexuelle

Le restaurant Le Louis-Hébert, lieu fort prisé des politiciens, a réagi vendredi aux allégations d’agression sexuelle formulées par Alice Paquet à l’endroit du député Gerry Sklavounos. Selon la jeune femme, les gestes de violence sexuelle auraient eu lieu dans une des chambres de l’établissement, au moment où elle était une employée du restaurant. « La nouvelle d’hier [jeudi] nous a profondément choqués. Ce genre d’événement n’a ni sa place dans un restaurant, un hôtel ou la société québécoise. Notre industrie doit s’unir pour dénoncer et lutter contre des actes aussi inadmissibles », a fait savoir Le Louis-Hébert dans un communiqué. La veille, le propriétaire du restaurant, Antoine Xénopoulos, a déclaré au Devoir qu’il n’aurait jamais accepté que les gestes allégués se produisent dans son établissement. Dans le communiqué, le restaurant a dit condamner « avec vigueur » toute forme de violence sexuelle envers les femmes. « D’ailleurs, nous ne tolérerons d’aucun client un manque de respect, de droiture ou de civisme envers nos employés, aussi important ou influent soit-il », a fait savoir l’établissement. Marie-Michèle Sioui

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Christine Saint-Pierre atterrée

La ministre des Relations internationales, Christine St-Pierre a dit avoir été atterrée par les allégations visant l’ex-leader parlementaire adjoint du gouvernement, Gerry Sklavounos. « Il fallait qu’il quitte, qu’il quitte le caucus, qu’il devienne indépendant. Hier, j’étais dans un état total de choc », a-t-elle déclaré lors d’un impromptu de presse à Montréal. « Ce n’est pas parce que quelqu’un vous fait un compliment que ça signifie quelque chose. C’est un homme qui était très attachant, mais là, il y a des choses très graves », a ajouté l’ex-ministre responsable de la Condition féminine. Philippe Orfali

Nouvelle stratégie à venir

La vice-première ministre, Lise Thériault, s’engage à dévoiler « très, très prochainement » la nouvelle stratégie gouvernementale pour prévenir et contrer les violences sexuelles. Celle-ci est attendue depuis trois ans. « L’inaction gouvernementale dans ce dossier fait en sorte que des femmes continuent de craindre de dénoncer et ne savent pas vers quelles ressources se tourner. Une telle Politique est urgente, avec un financement adéquat pour les organismes qui font de la prévention et de la sensibilisation en matière d’agressions sexuelles et qui s’occupent du soutien aux victimes. C’en est assez que la sécurité des femmes fasse les frais de l’austérité libérale ! » a lancé la porte-parole de Québec solidaire Françoise David en marge du lancement du mouvement « Québec contre les violences sexuelles » vendredi. Marco Bélair-Cirino
35 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 22 octobre 2016 02 h 16

    Loi du silence et...

    Tiens-tiens !
    "Loi du silence", me semble que ce n'est pas très loins d'omerta...
    Non ?

    Tourlou !

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 22 octobre 2016 05 h 14

    Premier ministre

    Je le crois que M. Couillard ne savait pas. Selon la culture sur la colline, rien ne doit atteindre le premier ministre. Il y a donc, autour de lui, un système de défense et un genre d'omerta afin qu'il garde la possibilité de nier de façon plausible les méfaits autour de lui. Le problème arrive lorsque ces problèmes font surface. Et notre présent premier ministre semble vivre au-dessus d'un chaudron en ébullition parce qu'il ne sait jamais ce que le matin suivant va lui apporter. Parce que, finalement, sa possibilité de nier commence à ressembler à du Tremblaytisme. Ou… son groupe d’écervelés lui nuise plus qu’autrement. Il en reste moins des «lumineux» dans son back-store. Ses prises de décisions à 48 heures n’est rien pour l’aider non plus; on a l’impression qu’il va «consulter» avant de se faire une idée (mais ça… on ne le dira pas non plus).

    Y a eu Obut, on a Trump et maintenant Sklavounos. «Avancez vers l’arrière». Oups… j’oubliais le maire de Mtl-nord.

    Finalement... des burqas c'est pas une si méchante idée.

    PL

    • Carmen Labelle - Abonnée 23 octobre 2016 14 h 51

      Pierre Lefebvre, votre conclusion, «des burqas c'est pas une si méchante idée.» même si elle s'avérait satyrique ,ce que j'espère bien, contribue quand même à véhiculer que ce serait encore à la femme de se cacher pour empêcher qu'un homme réagisse comme une bête incapable de dominer ses insctincts. Alors moi je prône des oeillères pour les hommes, ou encore un système d'alarme à porter sur soi, comme les systèmes pour réveiller les enfants la nuit pour éviter les pipis au lit. Quand l'envie te vient et est incontrôlable alors que la femme dit non, l'alarme sonne.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 22 octobre 2016 06 h 15

    Présomption de culpabilité et culture du cerveau

    1)
    "« Je n’ai jamais, mais jamais, dans ma vie, agressé sexuellement quiconque »", a dit Sklavounos, mais dans sa bouche cela ne veut pas dire grand chose.

    Pour un macho, une fille, même aussi jeune qu'Alice, qui cruise et qui consent à des attouchements osés, est toujours et nécessairement partante pour la totale. Et quand elle dit Non après avoir dit Oui, cela ne peut équivaloir pour eux qu'à un jeu de sainte nitouche appelant une réaction brutale vécue comme naturelle. Alice, dans son entrevue avec Anne-Marie Dussault diffusée hier soir au 24/60, a dit que le langage du monsieur était de type "film porno" et que devant sa résistance, il lui répondait qu'elle aimait ça se faire forcer. D'où son insistance. C'est très édifiant pour un élu en pouvoir et cela prend une couleur vraiment sale à la lumière des révélations présentées ici.

    La culture du viol suppose une attitude mentale avant d'être physique consistant à croire que forcer est la règle du jeu, règle fondée sur une conception archaïque de la femme. Le rapport de domination engendré est lui-même dominé par une pulsion vers un plaisir tous deux dits incontrôlables car venant des femmes qui l'ont bien cherché, présumant donc que la femme est coupable d'être une femme. C'est un cercle très vicieux, mais de plus en plus prévalent.

    Comme dit mon conjoint : "les hommes doivent apprendre à éduquer leur cerveau." La santé sexuelle est un choix. Difficile. Mais dans le cas de séducteurs impénitents, la route est longue car ils se croient.

    2)
    La présomption d'innocence, qui fait la gloire de notre système en évitant des erreurs judiciaires, a son effet pervers, celui de laisser toute la charge sur les épaules des victimes. Dans le cas de Jian Ghomeshi, ce dernier n'a même pas eu à venir témoigner. Dans le cas des agressions sexuelles, il serait temps de modifier la loi pour protéger les victimes, pas juste les non-coupables en cas d'erreur judiciaire.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 22 octobre 2016 06 h 23

    Laurent Lessard devient la star du parti libéral.

    Remplacera-t-il Philippe Couillard,il a tous les atouts nécessaires.Ce parti est bourré de talents.Il sera surement re"porter"au pouvoir pour leur bonne conduite et leur transparence.Pouvons-nous etre aussi choyés ? Impossible.

  • Robert Beauchamp - Abonné 22 octobre 2016 06 h 31

    Pas au courant

    Je veux bien croire que le PM et son entourage pouvaient ignorer ce dernier geste précis maintenant divulgué. On ne me fera pas croire cependant que la «réputation de cruiser insistant, persistant, etc...» maintenant reconnue par le plus grand nombre ne circulait pas dans TOUTES les sphères du pouvoir et qu'il n'y aurait pas eu lieu d'intervenir de façon apropriée ne serait-ce que pour prévenir. Depuis tout ce temps? Allons donc!